20 octobre 2008
Sélection NOUS VOULONS LIRE !
DUMORTIER David
Cligne-musette. Poèmes diminutifs et gymnastiques
Dans Etats provisoires du poème, ouvrage publié chez le même éditeur (en collection adulte), Jacques Lacarrière dit: : « Un poème, n'est-ce pas quand un mot en rencontre un autre pour la première fois ? » Eh ! bien, la lecture de ce recueil le confirme à double titre.
Commençons par les poèmes diminutifs : on peut les lire à l'endroit, comme les définitions du dictionnaire, ou bien à l'envers, comme des devinettes, et cela donne des résultats sublimes. Comment résister à citer à titre d'exemple celui-ci :
« Silhouette
Vague forme que l'on devine
dans le lointain souvenir
d'une enfance presque effacée. »
On se laisse très facilement porter par l'écriture et l'imagination de l'auteur. Certains poèmes ne manquent d'ailleurs pas d'humour et de fantaisie. La fin du titre de beaucoup de poèmes diminutifs se termine par « ette », ce qui est normal dans la langue française. David Dumortier joue sur le fait qu'un diminutif ne signifie pas la petitesse, mais représente une certaine forme d'intimité et de rencontre avec les gens, les choses de la vie et aussi les mots. Une façon de comprendre le monde... de le sentir vivre... et de l'aimer, beaucoup mieux en employant un diminutif qu'un superlatif.
Quant aux poèmes gymnastiques, ils procèdent d'une démarche liant le sens du mot aux lettres qui le composent, de par leur forme le plus souvent. Exemple :
« VÉLO
Le O forme la roue avant.
Le L est confortablement assis sur le É et le V offre un superbe porte-bagage.
Et la roue arrière du vélo, où est-elle ?
Oh ! Elle a encore été volée ! »
Chaque lettre a donc une fonction qui se confond avec un accessoire de l'objet, du personnage ou animal cités. Chaque poème est une prouesse de souplesse de la langue (puisqu'il s'agit de gymnastique !) en même temps que d'évocation symbolique très forte.
Une petite merveille que ces poèmes ! Remarquons que le Micro Robert propose comme une des définitions de petit : «Qualifiant ce qu'on trouve aimable, charmant, attendrissant». N'oublions pas les superbes collages de Martine Mellinette, qui, au premier abord, paraissent parfois un peu décalés par rapport au texte, mais renforcent finalement la possibilité de divaguer et de pérégriner entre images et textes. Bravo ! J.-C. B.
Cheyne éditeur (Poèmes pour grandir), 2008. 12,50 euros
Pour tous
ALVAREZ Blanca ; trad. CALMELS Anne (Espagne)
Le pont aux cerisiers
Nous sommes en Chine. Bei-Fang, « Etoile du Nord », 17 ans, est amoureuse de Sijie. Mais ce n’est pas l’époux choisi par son père ; il l’envoie dans une province éloignée dont il est originaire ; après train, bus et char à bœufs, Sitjie atterrit dans un village au milieu des rizières où elle est accueillie par An-Mei, une cousine, qui l’emmène chez la grand-mère ; en chemin, elles bavardent et Bei-Fang découvre une vie bien différente de celle de Pékin ; pourtant, on semble heureux.
La grand-mère Lin-Lin, une très vieille femme, vit seule, dans une seule pièce Bei-Fang s’étonne de sa voix « cristalline » et « chantante ». de sa mastication permanente… et, grâce à An-Meï, elle comprend peu à peu que la grand-mère déborde de souvenirs qu’elle tente de mettre en ordre avant de disparaître. Baba se tient sous un cerisier et elle brode « des sortes de pattes d’araignée » ; « J’écris un poème », dit elle à Bei-Fang. Et, peu à peu, la grand-mère raconte un passé très lointain où vivait déjà une Bei-Fang qui se maria à 13 ans et sa soeur à 6 ans ; elle raconte son mariage, ses souffrances et son amour pour un jardinier qui racontait des histoires sous sa fenêtre. Lin-Lin prend alors, dans un coffre, un vieux violon rouge et un rouleau brodé qui raconte en nüshu la dernière histoire du jardinier « Le pont aux cerisiers » qui est celle de la dernière rencontre. Vient la fin de l’histoire : Bei-Fang fut revêtue d’une robe au tissu empoisonné qui fait mourir dans d’atroces souffrances ; le jardinier subit un sort analogue : vrais supplices chinois.
Et le violon rouge ? Il a été fabriqué par le père de Bei-Fang : apprenti, il apprit à fabriquer des instruments. Son souci de la perfection fut tel qu’il chercha les meilleurs bois, les meilleurs vernis. « Chaque violon est un poème qui célèbre les mains de l’homme ». Et il teint le vernis de son sang. C’est la Révolution en Chine ; le père est arrêté, torturé, mais ne dit pas où est son violon. Bei-Fang comprend alors pourquoi son père est handicapé d’un bras et pourquoi il écoute sans arrêt du Beethoven. Lin-Lin l’avait caché ; il est là sous les yeux de la jeune fille. Elle le rapportera à son père. Lin-Lin a assez vécu :; elle a fait ce qu’elle voulait faire, transmettre le passé, et elle meurt. C’est une autre Bei-Fang qui rentre à Pékin.
C’est, par chapitres alternés, l’histoire d’une famille pendant des générations, Autrefois, c’est un chapitre long, sur le ton du conte ; et, aujourd’hui, un chapitre court. Le récit est ponctué par des étonnements, des questions, des silences.
Un très beau roman, vraisemblablement très bien traduit, une initiation à la Chine traditionnelle certes, mais aussi la révélation du pouvoir des mots. D. E.
Castor Poche/Histoires d’ailleurs, 2008. 5,20 euros
A partir de 11-12 ans et pour tous
DONG-JAE Yung ; trad. MOREAU M. (Corée) ; ill. JAE-Hong Kim
Le parapluie vert
Ce superbe album coréen raconte une petite scène de rue : une fillette aperçoit un mendiant endormi recroquevillé sous la pluie et lui donne son parapluie pour s’abriter. Le texte est réduit à l’essentiel, de brèves phrases dénotatives pour planter le décor, décrire le trajet de la fillette, et faire entendre moqueries et ostracisme des autres personnages.
C’est avant tout l’impact des moyens graphiques et plastiques qui construit l’histoire, en gris et brun. A travers le rideau de pluie continu qui strie la page de blanc, le lecteur suit le fil vert du parapluie déployé sur la couverture, son reflet dans les flaques ou dans les vitrines. La succession des plans nous fait épouser le regard de la fillette qui s’arrête, regarde l’homme, la vieille boîte de tôle pleine d’eau à côté de lui. La même boîte figure en page de titre, et, sur la première page sans texte, où elle contient un bouquet de fleurs jaunes, jaunes comme le tee-shirt de la fillette. Pas de commentaires, simplement l’histoire d’un regard et d’un geste, un fil narratif porté par les couleurs et les objets. Ch. C.-P.
Didier Jeunesse. 2008, 12,90 euros
A partir de 5 ans
BARMAN Adrienne
ABCXYZ
Les pages de garde de ce très grand album (26,5 x 35) présentent, sur fond de couleur vert anis, une multitude d’animaux que le lecteur retrouvera en pleine page tout au long de l’album. Puis alternent pages blanches sur lesquelles figure une énorme lettre majuscule, et pleines pages, vrais tableaux qui présentent un animal dans son environnement et toujours un tout petit personnage, tantôt fille, tantôt garçon. Ces personnages figurent sur la page de titre, assis, debout, couchés sur les courbes et lignes de la lettre. Une chose frappe : ce sont les yeux des animaux ou des enfants, petits ronds blancs avec un minuscule point noir excentré qui donnent une expression au personnage. Au bas des pages où figure la lettre, 2 lignes de même couleur que la lettre donnent le nom de l’animal en 5 langues : français, italien, espagnol, allemand, anglais, sans doute pour accompagner les différentes éditions française ou étrangères ? Si l’on considérait que la présence de ces mots avaient valeur pédagogique, il eût fallu supprimer les « en français », « en allemand » etc) et attribuer une couleur à chaque langue. Le vrai régal, ce sont les images et le festival des couleurs, traitées en aplats, foisonnantes de détails ; fleurs, plantes, arbres, végétation de toutes sortes. Tantôt scènes de jour, tantôt de nuit, chaque image suscite une émotion - rire, peur, attente - que souligne la présence du petit personnage que l’enfant ne manquera pas de chercher. Vraiment, si cet album sort de l’ordinaire, il sait aussi éviter l’originalité à tout prix, qui souvent ne donne plaisir qu’à l’adulte !!! D. E.
La joie de lire, 2008. 18 euros
Dès 3 ans et…
JOQUEL Patrick ; ill. GUYON Thibaaut
Dans la mémoire du vent
Un ouvrage publié par Plon en 1927, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, est à l’origine de cet album.
Au premier feuilletage, le lecteur est frappé par les illustrations qui, sur double page, présentent de vastes paysages dont l’immensité est soulignée par des lignes qui s’enroulent et se déroulent de droite à gauche, s’entrecroisent à l’infini, dessinant la route que suit le vent tout au long des aventures qui conduisent deux personnes à travers le Tibet jusqu’à Lassa, la Cité interdite.
Qui sont-elles ? Elle, Alexandra, qui n’a jamais eu l’autorisation de pénétrer au Tibet, ; lui, son fils adoptif, le lama Yongden., tous deux déguisés en pauvres pèlerins tibétains, dans la crainte permanente d’être découverts. Et le vent les aide à suivre leur chemin, à déjouer les embûches de la route, qu’elles soient rencontres avec des gens du pays ou avec des bandits ; et, selon les circonstances, chacun joue un rôle : le lama délivre un enseignement, elle est la mère pieuse.
Le vent ne cesse de préciser son rôle dans chacune des circonstances, tantôt s’acharnant, tantôt mollissant ; et ce sont des évocations superbes de paysages de plaines ou de montagne, de la souffrance des voyageurs que le lecteur finit par ressentir tant l’écriture est précise et évocatrice. Au-delà de leur poésie, les descriptions ont une si grande précision documentaire que cet album pourrait servir d’accompagnement pour l’étude de la géographie du pays.
Un très bel album aux multiples richesses. A lire absolument. D. E.
Lo Païs d’Enfance, 2007. 15,90 euros
Dès 7-8 ans
POULET-RENEY Erik
Le visage retrouvé
Une collection chez Seuil Jeunesse, dont la présentation ressemble à celle de « Chapitre » dont nous rendions compte dans le précédent numéro (175). Ici encore, la qualité est au rendez-vous.
Faisant suite à la page de titre, un texte « Pourquoi j’ai écrit ce livre… » situe immédiatement le thème central : il s’agit de l’occupation, de l’arrestation massive des juifs et des camps de concentration. « Je pense à ces milliers d’étoiles jaunes cousues au revers des vêtements d’innocents, et à celles qui brillent si nombreuses l’été dans un ciel muet. ».
Deux personnages centraux : Mamila, ou Mila, la grand-mère, Eva, 15 ans, la petite-fille. Un lieu : Mézilles, ce village de l’Yonne, célèbre pour sa gigantesque brocante au mois d’août., et proche de la patrie de Colette. Le point de départ du roman est justement cette foire où Mila tombe sur un tableau qui la bouleverse et qu’elle achète. Peu à peu, elle révèlera à Eva la place de ce tableau dans sa vie.
Tout remonte à l’été 42 où « la chasse aux étoiles était ouverte », où « les loups grattaient aux portes », où ses parents envoyèrent Mamina chez des parents en Puisaye ; à ce même moment, la mère de Mila qui peignait son portrait dut l’interrompre.. Et c’est ce tableau que Mamina retrouve ici à la brocante. Elle raconte avec force et pudeur les derniers instants à Paris…. Mais pourquoi ce tableau a-t-il échoué ici ? Mina dit-elle tout ? Eva persuade sa grand-mère de revenir à Paris sur les traces de son passé heureux, puis douloureux. Et c’est la vie sentimentale d’une jeune fille de son âge qui se révèle à Eva au moment même où elle est amoureuse.
Simplicité et force de l’expression, justesse discrète des sentiments, évocation forte et pudique de la vie passée sont les marques de ce récit qui mêle à l’Histoire une histoire personnelle. Se lit d’un trait.. ; et se relit. D. E.
Seuil Jeunesse (karactère(s)), 2008. 7,50 euros
A partir de 12 ans
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