20 septembre 2008

Enfants de pub ? (chronique de Simon Roguet, sur Livres échanges)

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Nous sommes libraires. Notre métier est donc, par définition, de vendre des livres. Une fois cela posé, il est bon quand même de se poser quelques questions sur notre démarche. Il y a, en effet, certains livres qui demandent un temps de réflexion avant de les mettre en vente. A qui s’adresse ce livre ? Transmet-il un message ? Dans quel but ? Ce sont des questions qui reviennent assez souvent, notamment en littérature jeunesse où notre rôle de prescripteur est un peu plus «à risque» qu’ailleurs. Jeux d’image paru dernièrement aux éditions Circonflexe fait incontestablement partie de ces ouvrages qui nécessitent une réflexion. Avant de le mettre en rayon, avant de le proposer à mes clients et de le vendre tout simplement, j’ai cru bon d’en discuter avec mes collègues pour voir quelles étaient leurs réactions. Celles-ci sont variées et montrent toute l’ambiguïté de certaines décisions. (lire la suite sur Livres Echanges)

Publié dans CHRONIQUES DE SIMON ROGUET, LIVRES EN DÉBAT | Lien permanent | Commentaires (4) | |

Commentaires

Sidérant ! Ecœurant ! Et dire que c'est ce même Circonflexe qui édite par ailleurs les sublimes albums de David Wiesner. Quelle mouche les a donc bien piqués ?

Ecrit par : Thomas Savary | 20 septembre 2008

Quand le représentant nous a présenté le titre, je n'en croyait pas mes yeux... Je lui ai demandé si c'était une (mauvaise) blague, et il m'a dit qu'il n'en était rien... Alors, tout naturellement je me suis dit qu'il était absolument hors de question d'avoir ce genre de bouquin chez nous, parce que comme tu le dis si bien nous devons les préserver de ce genre d'initiative plus que douteuse. De plus, j'ai du mal à croire que Circonflexe a besoin de se faire financer les tirages de ses livres par des multinationales...
Merci d'en parler en tous cas, car même si je ne me permettrais jamais de censurer tel ou tel titre, je ne me donnerai pas non plus les moyens de le partager au public (mais ça n'engage que moi :) ).

Ecrit par : Jean | 20 septembre 2008

«les enfants vivent dans un univers de marques et cela peut justement aider à se repérer dans une société où les marques sont partout» : Peut-être… Mais il faudrait alors pour cela un livre qui soit au moins un outil critique du travail de captation des publicitaires, sinon un ouvrage de self-defense !
Cet imagier, et la façon dont on se doute qu'il va largement être utilisé, ne feront que renforcer l'enracinement des logos et des marques dans la tête des enfants. Par le biais des associations proposées, tout lion n'y deviendra-t-il pas un peu plus celui de Peugeot, tout crocodile celui de Lacoste ?…

Ecrit par : Thierry | 20 septembre 2008

Je vais être franc (mais lisez tout avant de m'assassiner :-) : en voyant cet album pour la première fois, que mon collègue Guillaume libraire comme moi me tendait l'air de dire "alors là, tu ne vas pas en croire tes yeux", j'ai trouvé l'idée sympa parce que ces logos étaient soudain comme des madeleines de Proust me ramenant par magie à cette époque époustouflante où, vers 6 ans, je me rendais compte que JE SAVAIS LIRE en déchiffrant les indications sur les bricks de lait UHT et les slogans des panneaux 4x3 dans les rues, assis à l'arrière de la voiture de mes parents, attendant que le feu passe au vert. Eh oui, c'est comme ça, la magie de l'entrée de la lecture est liée pour moi à un hallo de codes et de slogans publicitaires. Certes, j'avais aussi des livres à l'école et à la maison, mais j'imagine que mon esprit les associe encore à la contrainte exercée par mon institutrice ou ma mère à vérifier à quel point je progressais à ce moment précis, c'était moins drôle.

Tout est différent cependant dans le cas qui nous occupe car là il ne s'agit pas d'un produit commercial en tant que tel mais d'un livre (les logos ne faisant pas la promotion du-dit livre mais de leurs propres produits).

Retour donc au coeur du sujet, l'album en main. Très vite en moi, avec ces illustrations sous les yeux (le crocodile lacoste est sur la couverture mais aussi en tête des logos sur le premier volet) , le libraire et l'esprit critique plutôt libertaire je l'avoue (ce qui j'espère ne me fait passer d'emblée ni pour un naïf ni pour un sectaire ni pour un imbécile, merci) reprirent le dessus, madeleine de Proust vite digérée. Et là, c'est nettement moins agréable et une foule de questions se posent immédiatement, tant la démarche éditoriale est rare, inédite peut-être, et même saugrenue quelque part, alors qu'il existe tant de lois mesurées et raisonnables qui sont censées protéger le consommateur (et l'enfant-consommateur en particulier) non de la pub en tant que telle mais de ses effets envahissants et subjugants quand elle s'ébat sans frein. Il existe ainsi des lois et codes de bonne conduite publicitaire sur la pub dans les rues, les stades, les films, les émissions télé, radio, etc. Et là soudain : étalage complaisant au but éducatif, ludique ou distrayant très douteux. Car personnellement et à la différence de Simon, je ne le trouve même pas si bien foutu que ça cet album dans son principe, tant certaines associations visuelles ou de sens sont faiblardes et paraissent gratuites (enfin, 'gratuites', allez savoir, c'est pas rien de diffuser son logo à des milliers d'exemplaires auprès de cibles aussi jeunes ; et ce logo, tel le loup de la fable, pourra montrer patte blanche aux chevraux en entrant dans leur imaginaire sous couvert de pédagogie, avec la bénédiction si ça se trouve ici ou là d'enseignants ou de bibliothécaires un peu débordés - nous le sommes tous).

Autres questions : qui a eu l'idée du bouquin ? qui a choisi les marques et sur quels critères ? y a t-il eu transaction commerciale/financière et dans quel sens ? qu'est-ce que Bruno Heitz est venu faire dans cette galère ? Entre nous M. Heitz, le panneau "Shell" avec son coquillage en plein sentier de montagne, c'est du second degré ? genre "faisons imploser l'inanité du projet par la dérision" ? Je vous avoue que ça me rassurerait infiniment, tant j'apprécie ce que vous faites par ailleurs. Ou alors c'est pour promouvoir aussi les 4x4 en montagne (flûte, avec un logo Toyota ou Land-Rover c'était parfait !) ?!

A priori, je n'ai rien en tant que tel contre les marques. J'ai eu un seul Lacoste dans ma vie (un cadeau d'anniversaire) mais je l'ai usé jusqu'à la corde parce qu'il me portait chance au tennis et que j'avais lu une bio émouvante de Lacoste, le mousquetaire, dans mon enfance. Mais aujourd'hui, dans cet album, à quoi cela rime t-il de mettre entre les mains de tous les gamins un outil de reconnaissance séduisant du logo Lacoste ? Pour que le gamin s'aperçoive que sauf si ses parents appartiennent à des CSP supérieurs, il ne pourra jamais s'en payer un et se contentera d'envier son petit copain plus chanceux et mieux né que lui ? C'est ça l'idée ? Ou alors justement, cette frustration motrice sera la raison nécessaire et suffisante pour devenir plus tard un futur addict-consommateur et lui fouettera les fesses pour assurer sa productivité au boulot, seule garante de sa rentabilité salariale (à condition qu'elle soit toujours croissante, la rentabilité, hein, parce que le cours des actions ne doit pas dormir, faut pas rigoler !). Encore mieux comme idée, non ?

Bref, les marques ok, mais les abus genre rouleau-compresseur me sont dans tous les sens du terme insupportables (j'ai banni la télé, la FM à pub et Firefox me filtre toutes les bannières du net ; il n'y a qu'aux 4x3 des rues que je n'échappe pas encore ; en revanche, j'aime bien la pub dans les magazines à condition qu'elle n'occupe pas une pleine page sur deux). Alors je ne boycotterai pas ce livre certes, mais il dormira sous le comptoir jusqu'aux prochains retours, disponible pour qui le demandera expressément car c'est la loi et elle est bien faite.

Voilà, pour tout dire et aggraver mon cas à yeux des trolls libéraux, je suis bien heureux de pouvoir tenir ce rôle LIBRE en tant que libraire. Militant ? Même pas. Juste un habitant de la cité qui se fait une certaine idée des rapports de force qui façonnent notre avenir.

Ecrit par : Olivier Anselm | 22 septembre 2008

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