17 septembre 2008

Et je l’avais ignoré si longtemps… (chronique de Thomas Savary)

Image 1.jpg« Tu sais à quel pourcentage on évalue les gens qui s’intéressent à la musique classique, de nos jours ? — Trois ou quatre pour cent. — Tout juste, autant dire personne. » Michel Honaker, L’Oreille absolue. La musique dite classique apparaît rarement en littérature jeunesse - à vrai dire, c’est la musique "en général" qui, sans surprise, y occupe peu de place. Le milieu musical peut bien servir de cadre à une histoire, la musique jouer un rôle important dans la vie d’un personnage, mais elle ne présente guère d’intérêt dramatique en tant que telle, et se prête difficilement aux descriptions. Elle n’en constitue pas moins une composante importante des cultures humaines. Le développement des techniques de reproduction sonore a contribué à transformer la musique en toile de fond de nos existences d’Occidentaux. Pour beaucoup de jeunes gens, la musique participe en outre au processus identitaire : composante d’une certaine esthétique ou d’un "style de vie", signant l’appartenance à un courant ou à un groupe, elle rassemble alors autant qu’elle exclut. C'est souvent à ce titre d’effet de réel que les romans mettant en scène des adolescents contemporains intègrent donc la musique.


La proportion d’enfants et adolescents amateurs de classique est faible - c’est aussi le cas chez leurs aînés. Peut-être plus que jamais, le classique souffre d’une image qui contribue à en couper l’accès au plus grand nombre : perçu comme élitaire (alors que les élites nouvelles n’en écoutent guère et que les places de concert comme les CD en sont souvent d’un coût très abordable), il est perçu par la plupart comme une musique ancienne, donc "de vieux", en un mot : chiante. Étudiant en Lettres puis enseignant avant de travailler à la Bibliothèque Nationale puis en librairie, j’ai été frappé de constater que beaucoup de Français littérairement cultivés sont largement, voire totalement ignorants en matière de musique classique. Ce constat vaut notamment pour la majorité des instituteurs et professeurs des écoles que j’ai pu côtoyer. En dehors d’initiatives individuelles ou de politiques municipales volontaristes que je salue au passage, il m’a semblé que l’école donnait rarement accès à cette musique. Or, préjugés et clichés tendant à se renforcer à mesure que grandissent les élèves, cet accès devient de plus en plus difficile et improbable, déjà au collège. Boudé par les grands médias généralistes, le classique souffre d’abord d’un manque criant de  "visibilité". La crise du disque tend sans doute à aggraver la situation : les grandes enseignes comme la FNAC ou Virgin ont réduit de façon drastique la surface de leurs rayons, dont la suppression serait même d’ores et déjà programmée au profit de bornes de téléchargement et de la vente en ligne. Les disquaires indépendants ayant pratiquement disparu en France, la musique classique enregistrée pâtit dangereusement de cette conjoncture. Au moins pour l’heure, les nouveaux modes de commercialisation de la musique ne remédient guère à ce manque de visibilité. Pendant ce temps, le public des concerts classiques continue à vieillir…

Dans un tel contexte, on s’attendrait à ce que la musique classique soit quasiment absente de la littérature jeunesse. Pourtant, sur l’ensemble des romans (peu nombreux) où la musique constitue un thème important, on constate que le classique est proportionnellement plutôt bien représenté. C’est encore plus vrai du côté des albums et livres CD. On pourrait s’interroger sur une telle "sur-représententation" dans le secteur jeunesse : nombreux amateurs de classique parmi les auteurs et éditeurs jeunesse ? Conséquence du trop grand crédit accordé au prétendu "effet Mozart" sur les capacités cognitives ? Souci pédagogique ? Tentative de séduire les parents acheteurs ?… Quoi qu’il en soit, je me réjouis de cette présence de la musique classique. Bien sûr, la littérature jeunesse n’a pas vocation à faire la promotion d’une musique en particulier (ni du reste de quoi que ce soit) et la qualité d’un récit ne se mesure pas à celle de la musique abordée. Mais j’apprécie de voir ces romans contribuer, incidemment, à ouvrir les jeunes lecteurs à la musique classique et permettre à ceux d’entre eux qui déjà la chérissent de se sentir peut-être un peu moins seuls au sein de leur classe d’âge.

Convoquer la musique en littérature comporte cela dit le risque d’un certain hermétisme. Le pouvoir d’évocation des mots a ses limites, ils ne sauraient se substituer à la musique ou lui donner directement accès. Les références appuyées et réitérées à des œuvres précises ou à un genre musical méconnus du lecteur peuvent finir par agacer ce dernier en lui donnant l’impression d’avoir été laissé à la porte de l’univers des personnages. Auteurs et éditeurs semblent conscients de ce risque, lorsqu’il s’agit de musique classique : celle-ci est souvent abordée à travers sa découverte par l’un des personnages (en général lui-même enfant ou adolescent). C’est le cas notamment dans Future Star, Viola violon, Comment j’ai changé ma vie, Un violon dans les jambes, Le pianiste sans visage et L’assassin connaît la musique. Le jeune lecteur suit ainsi le personnage dans sa découverte d’une musique que lui-même le plus souvent ignore. Il arrive aussi que ces récits mettent en scène de jeunes virtuoses ou des instrumentistes doués (Le choix de Théo, La fille de 3e B, Le violon maudit, Le prince d’ébène, Le professeur de musique, Un endroit où grandir, Une si petite fugue, Une sonate pour Rudy), plus rarement un adulte mélomane (L’oreille absolue). Il est fréquent que la musique conduise ces jeunes musiciens à une certaine solitude : temps consacré à l’instrument, rejet (ou peur du rejet) par leurs pairs (Une sonate pour Rudy, Une si petite fugue). Le thème de la musique peut aussi permettre de traiter des tensions entre enfants et parents trop exigeants, cherchant inconsciemment à remédier à leurs frustrations (Le choix de Théo, Une si petite fugue). Mais la musique joue parfois au contraire le rôle de pont entre les générations, entre vieillards et enfants (Un endroit où grandir, Comment j’ai changé ma vie, Le professeur de musique). Elle est aussi une école de l’effort et du dépassement de soi (Pianissimo, Violette !, Maestro, Viola violon).

Indépendamment de l’intérêt et de la qualité des romans mentionnés, je regrette un réel manque de variété du côté des instruments et du répertoire abordés : en plus de la prépondérance écrasante du violon et du piano (suivis de loin par le violoncelle), le répertoire évoqué se réduit le plus souvent aux musiques des époques classique et romantique, c'est-à-dire celui qui fait le plus souvent l’objet de préjugés défavorables de la part des jeunes et dont la seule évocation risque le plus de les enquiquiner. Soit, il est bon de s’en prendre aux a priori, mais sans doute y aurait-il aussi d’autres musiques à aborder : après tout, on peut très bien, quel que soit son âge, préférer Schütz à Beethoven, Ligeti à Mozart ou le luth au piano. Formellement, rock et pop de façon générale présentent des analogies avec la musique baroque, ce qui rend cette dernière plus accessible aux jeunes que la musique classique d’autres époques. Or, Bach excepté, la musique ancienne n’est quasiment pas évoquée. Principales exceptions : Agnès Desarthe, sans doute la seule à évoquer la musique médiévale et son instrumentarium dans un contexte contemporain, ainsi que Xavier-Laurent Petit qui en plus d’aborder la musique orchestrale mentionne l’œuvre vocale de Vivaldi et le falsetto ! « J’avais l’impression qu’on m’avait menti : la musique, ce n’est pas le piano », note l’adolescent de Point de côté, qui vient de découvrir la musique symphonique, bien après avoir subi passivement, comme beaucoup d’enfants, l’apprentissage laborieux du piano. Malgré le succès des Choristes, le chant choral n’est quasiment jamais évoqué ; le chant soliste est lui, parfois, à l’honneur (Future Star, Le Chantelune, Saut de puce, L’assassin connaît la musique) — au passage, je m’étonne que la mue des garçons (sujet en or pour un roman jeunesse associé à la musique vocale) n’ait quasiment jamais été traitée, sinon sur le mode badin avec Saut de puce ou de manière inaboutie dans Le chant du loup. Et la musique de la seconde moitié du XXe siècle? Et la musique contemporaine ? Sans le vaillant Christian Grenier, il faudrait se contenter de quelques miettes éparses ! Intentionnellement ou non, certains auteurs échappent au piège du répertoire négativement connoté en situant leur histoire dans un monde imaginaire (Le prince d’ébène, Le Chantelune). Mais qui doutera que Michel Honaker nous parle à nouveau de musique classique ou que le chant décrit par Frédéric Faragorn ait beaucoup à voir avec le chant lyrique ?

L’essentiel ne reste-t-il pas ce à quoi la musique classique donne accès ? Les personnages de ces récits, en particulier ceux qui découvrent cette musique, sont généralement saisis par son pouvoir expressif, qui leur paraît permettre de représenter toute la palette des sentiments (Le pianiste sans visage, Point de côté, Viola violon, Le professeur de musique, Le prince d’ébène, Le violon maudit). Leur découverte est aussi d’ordre esthétique donc sensoriel, sensuel. Car le plaisir et l’émotion peuvent naître de la seule beauté : beauté de la musique, beauté des sons qui s’épanouissent naturellement dans l’espace, sans les déformations infligées par de mauvaises sonos. « Et je me laissais bercer, stupéfaite. Ainsi, c’était cela la musique classique ? Et je l’avais ignoré si longtemps ? » (Le pianiste sans visage) Il n’est jamais trop tard. Lu sur un forum du Web : « Un jeune commence à entendre de la musique le jour où il arrête de n’écouter que ce qui semble lui ressembler. » Pour se mettre à ressembler à ce qu’il écoute ?

Thomas Savary, librairie Voyelles

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Commentaires

Petit complément bibliographique à cette chronique, rédigée en décembre 2007:

- Mestron, Hervé. Les Ailes de la contrebasse. Syros jeunesse, Tempo+, 2008.
Hervé Mestron signe là un des romans les plus sensibles et les plus touchants qu’il m’ait été donné de lire sur le passage de l’enfance à l’adolescence. Et puis c'est sans doute avec ce roman que la contrebasse fait (enfin) son entrée en littérature jeunesse !

- Silloray, Olivier. Le Grand Piano noir. Bayard jeunesse, Millézime, 2008.
Le retour de la vengeance du piano ! Moins original que "Les Ailes". Un bon roman malgré tout, qui joue avec les clichés du roman sentimental pour mieux surprendre le lecteur.

Écrit par : Thomas Savary | 17 septembre 2008

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