29 juillet 2008

2 x 28 portraits de femme

[Un article de mars 2001 republié à l'occasion de la rubrique RÉTROVISEUR JUILLET 2008]

L'alphabet de Schéhrazade, d'Hassan Musa, et Anonymes, de Lorenzo Mattotti. Vingt-huit femmes à la destinée tragique, ou vingt-huit inconnues qui nous rappellent quelqu'une...

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«Le sultan Schahriar, ayant découvert que son épouse le trompait, décida pour prévenir l'infidélité de ses futures femmes, d'en épouser une chaque nuit et de la faire exécuter le matin. Malgré tout ce que tentaient les femmes pour éviter d'être assassinées, chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte. » Et puis un jour, Schéhrazade raconta la première des mille et une nuits qui vinrent ensuite jusqu'à nous... Mais ce qu'a entrepris de nous raconter Hassan Musa, lui, ce sont les nuits des vingt-huit femmes ayant précédé Schéhrazade. Vingt-huit femmes calligraphiées dans chacune des vingt-huit lettres de l'alphabet arabe... Au portrait de chaque malheureuse, mais ô combien magnifique, fait face un petit texte évoquant sa fin. Quelques mots, écrits en français et en arabe, où l'humour (« Elle le trouvait ennuyeux. Elle finit par en mourir ») le dispute à l'émotion, la tendresse à la révolte (« Elle se donna la mort. Il ne lui prit pas la vie »), et l'ironie au sarcasme (« Elle était presque parfaite ! ») ; quelques mots où philosophie (« Être où ne pas être, ce n'est pas une question, c'est une réponse »), côtoie politique (« Cela faisait déjà une heure que Henry et Nancy Kissinger attendaient dans le grand Diwan. On leur avait dit que le sultan n'en avait pas pour longtemps »), et féminisme (« Mais tu n'es pas vierge ! - Toi non plus, mon Prince ! »)...


Tout est subtilité dans cet album. Subtilité de l'érotisme, quand la nudité est constamment drapée dans la calligraphie qui l'expose ; subtilité des mots qui, moins ils sont, plus en disent... Ces quelques signes et traits noirs sur fond blanc sont maîtrisés avec art, et la force de leur simplicité réside dans leur grande capacité d'évocation. Mais parce que calligraphie et esprit ne sauraient être qu'élégance et finesse, Hassan Musa a parsemé son album d'une incroyable violence, pourtant à peine suggérée elle aussi. Sur chaque double page blanche, quelques taches rouges d'une virginité perdue se mêlent à celles du meurtre accompli... Oups ! Il fallait oser le faire... Il paraîtrait que quelques CDI de collèges hésitent à acquérir ce livre. Grossière erreur : achetez-en donc plusieurs exemplaires (en prévision de ceux qu'on vous piquera éventuellement, pour de multiples raisons). Le travail de peintre, de calligraphe et d'écrivain d'Hassan Musa est le meilleur antidote qui soit au mauvais goût, quand on ne veut pas se contenter, pour en écarter les enfants, de simplement leur voiler le regard.

anonymes.jpgLe hasard (ou la lune ?) veut que les femmes que nous présente Mattotti soient également au nombre de vingt-huit. Vingt-huit anonymes : « Je ne les connais pas, mais c'est comme si elles existaient quelque part » explique l'illustrateur. Seraient-elles les traces d'histoires d'une autre vie, comme le suggère une amie bouddhiste de l'auteur ? De simples passantes qu'on a croisées et connues en silence, comme le chantait Brassens ? Ou celles à travers qui je t'aime et te cherche encore, comme chantait un autre ? Toujours est-il que ces portraits colorés sont là. Claudio Persanti a cru bon de les accompagner de textes transformant ces dessins en « récits véridiques ». Au début, on le lit. On cherche même à repérer ce qui, dans le visage, l'expression de l'anonyme, a pu lui faire penser à telle dispute, à telle larme ou étreinte. Et puis, rapidement, on laisse l'auteur à ses souvenirs, dont on se fiche finalement, ou on ne lit plus que par politesse. Puis on retourne à l'image en laissant libre cours à nos propres interrogations face à ces inconnues qui nous fixent - à moins qu'elles ne regardent au-delà de nous, vaguement méprisantes ? La réponse appartient au lecteur...

Thierry Lenain

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Commentaires

Vingt-huit femmes calligraphiées qui donnent la parole aux silences qui précèdent Les mille et une nuits... Il ne me reste plus qu'à aller voir si L'oiseau lire l'a encore sur ses rayons!

Ecrit par : la bacchante | 30 juillet 2008

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