25 juillet 2008
Les rendez-vous singuliers de Nelly Bourgeois
[Une chronique de 2003 republiée à l'occasion de la rubrique RÉTROVISEUR JUILLET 2008]
En marge de l'édition traditionnelle, tout un monde d'artistes, d'auteurs-éditeurs et de petits éditeurs crée des ouvrages singuliers. Chacun est le fruit du travail d'un ou plusieurs créateurs, tant dans son texte et ses illustrations que dans sa forme et sa matière. Et nous avons à coeur, en tant que libraires spécialisés pour la jeunesse de repérer et de vous faire partager ces regards insolites et particuliers sur le monde.
ALICE IN WONDERLAND
Suzy Lee
Ed. Maurizio Corraini
Inspiré par Alice au pays des merveilles, cet album au titre anglais ne pose pas de problème de langue… puisqu’il est sans texte. Une vision très originale d’un classique que la jeune artiste coréenne Suzy Lee s’approprie d’une manière très personnelle, d’autant plus qu’elle avoue être arrivée à Londres, où elle vit, avec les mêmes sentiments qu’Alice lorsque elle tombe au fond du terrier et découvre un autre monde, si différent ! Elle nous donne un petit album très soigné aux pages de couverture d’un carton épais, à l’intérieur desquelles s’insère son théâtre personnel aux décors crayonnés et découpés, rehaussés par des pages d’un beau papier au noir mat. D’astucieux photomontages font évoluer Alice et le lapin blanc au milieu des Ménines de Velázquez, sur fond de tableaux de la Renaissance ou de ciel à la Magritte… Un jeu “habité”, avec une surprise finale de taille : nous étions face à un petit théâtre Victorien installé dans la cheminée de l’appartement de l’artiste. Etonnante création que Lewis Carroll, qui adorait inventer des jeux, aurait certainement appréciée !
CARDIOGRAMME
Anne Herbauts
Traits féminins, Ed. de L’AN 2
Après Vague chez Grandir et Autoportrait chez Esperluète, Anne Herbauts renouvelle ce travail singulier dans lequel elle s’approprie de manière très personnelle les termes graphiques et textuels de la bande dessinée. Elle ose des cadrages, des traits ou des absences de traits qui nous relient à son texte d’une manière très forte, très sensible. De ce rythme déséquilibré du dessin et des phrases, naît un rapport texte-image troublant, métaphorique et poétique. L’espace qu’ouvrent ces pages est un lieu où chaque lecteur peut à son tour relier ces mots et ces images avec les siens propres. Il est ouvert parce qu’il nous projette là où la vie joue avec les rêves, où chacun d’entre nous, petits et grands, engrange et apprivoise à la fois la douceur et la douleur du vécu, au cœur de lui-même. Dans ce cœur humain où vit le héros d’Anne Herbauts, un chien blessé, le bandage sur sa poitrine en témoigne, attend ainsi des nouvelles d’un absent, qui pleure et qui espère. Il erre à l’intérieur de lui-même comme à l’extérieur, il relit le monde, son monde, à la lumière de ce qu’il vit si douloureusement. Il rêve aussi, avec des “si”, comme la note de musique et comme le conditionnel qui peut à sa guise transformer la réalité. Il est grave, il est poète, il est fragile, il est humain. “A la frange d’une histoire commence déjà l’autre”. Elle se lit et se laisse regarder avec attention, émotion et tendresse, et elle nous imprègne en noir et blanc, au rythme irréguliers de battements de cœur… à l’unisson.

ALLONS Z’ENFANTS AU CINEMA !
Dirigé par C. Schapira et L. Vigo
Edité par Les enfants de cinéma. Septembre 2001.
13.72 euros
Cette anthologie, véritable voyage initiatique à travers 200 films du patrimoine mondial, couvre toutes les époques. Pour la plupart, ces oeuvres n’ont pas été réalisés à l’intention des enfants, mais ont été sélectionnés à l’intention d’un public de cinq à treize ans, en raison de leur qualité cinématographique, et parce qu’elles invitent à l’émotion, à la curiosité et à l’ouverture au monde. Classiques ou méconnues, fictions ou documentaires, elles font découvrir des auteurs, des genres et des cultures, et offrent de véritables jalons pour construire une culture cinématographique. Classé par ordre alphabétique de titre, chaque film fait l’objet d’une fiche remarquable qui éclaire le lecteur… ou rafraîchit la mémoire du cinéphile. Le texte concis s’organise autour d’une image en noir et blanc, donne le générique et le résumé, ainsi qu’un commentaire personnel investi avec passion par son auteurs. Allons z’enfants au cinéma ! est un outil unique qui, sans se prévaloir d’exhaustivité, devrait aider à la création d’un public de spectateurs, jeunes et moins jeunes, avide, curieux et exigeant. (Une initiative lancée par trois associations : Les enfants de cinéma, le Groupement national des cinémas de recherche et l’Union française du film pour l’enfance et la jeunesse, soutenue par le C.N.C.)
TOUS À LA MER
Delecour : metteur en scène et inventeur de petites histoires
Hénon : metteur en forme et infographiste
et 9 artistes (pardon de ne pas tous les citer !)
Editions Le Nénuphar. Mars 2002.
13.70 euros
Un thème et plusieurs artistes… Chacun d’entre eux a sa technique; la peinture domine, mais l’on trouve aussi la photo sur fond de pigments, des matériaux assemblés, des collages, des dessins et couleurs retouchés par ordinateur.... Les doubles pages s’habillent ainsi de la particularité du texte et de ses illustrations. Long ou court, histoire, comptine, poésie ou chanson, les textes donnent la parole à la mer et à ses habitants, à ce que l’on y voit et à ce que l’on imagine. De prime abord disparate par son contenu, l’ensemble prend forme et force grâce à une maquette judicieuse et agréable. Ce n’est pas un catalogue de travaux d’artistes sur un thème. Sirène, pêcheur, sardine, étoile de mer, baleine, nageur... l’œil s’exerce à la différence et s’ouvre aux mondes multiples offerts avec originalité et cohérence. Une collection de livres soignés et pensés de sorte que les enfants aient une vision à la fois personnelle et intimiste du sujet, ainsi que la conscience du parti pris de chaque artiste.
ALLONS À LA CAMPAGNE
13 artistes (idem)
Editions Le Nénuphar. Septembre 2002.
13.70 euros
Dans ce deuxième livre, le vivier de plasticiens s’agrandit; sa richesse est encore mieux orchestrée. Le texte s’est élagué et s’éparpille au gré d’un vent maîtrisé. Les traits, comme les couleurs et les mots, se juxtaposent et se déroulent sur les pages dans une très belle harmonie. L’humour est au rendez-vous avec « le père Raymond qui a planté des tubes »; la nostalgie du citadin s’exprime par « le souffleur de campagne »; la poésie s’énumère dans « partie de campagne »... Un souffle artistique baigne la nature. Les propositions graphiques variées sont propices à des regards curieux et peuvent susciter des dialogues fructueux. Et si les enfants ont envie de clore le livre en utilisant le carnet de croquis et en illustrant les histoires proposées, c’est leur plaisir et leur droit. A paraître en novembre 2002 : « Vive la ville ».
Alors, je chante
Isabel Gautray
Passage Piétons Éditions
Un recueil de chansons, comptines et formulettes du folklore enfantin que l’on découvre où que l’on reconnaît, présenté dans un format à l’italienne souple, maniable, propice à de multiples lectures. 320 pages hautes en couleurs avec, à gauche, des textes et des refrains en grandes lettres blanches où s’intercalent des couplets en lettres jaunes plus petites sur un beau fond rouge. Une conception confortable pour l’œil qui n’en savoure que mieux l’ampleur des rimes et des sonorités. À droite, chaque texte est illustré d’une photo, dans laquelle le ou les liens avec celui-ci témoignent d’imagination et de recherche de sens. Fragments de vie, fragments du monde, les photographies choisies pour chaque texte à la fois l’illustrent et à la fois en élargissent le sens et la portée. L’imagination de l’enfant est autant sollicitée par ces formules et refrains chargés de sens et d’Histoire, que par la lecture des images photographiques. En interrogeant le sens des mots et des textes, Isabel Gautray propose par le choix de ces photos des parallèles étonnants ou incongrus qui témoignent d’une liberté d’interprétation représentant un véritable terrain de jeu pour l’enfant. Un recueil qui donne envie de dire et de chanter ces refrains et ces petites histoires pleines de rythmes et de rimes, pleines de sens et de non-sens, pleines de poésie, de gaieté et de mystère… Un recueil qui donne envie de raconter des images ! Autant de liens que l’on transmet dans le plaisir de moments partagés.
Ali ou Léo ?
Sophie Curtil
Les Doigts Qui Rêvent & Les Trois Ourses
Un livre remarquable où créativité, intelligence et sensibilité s’allient pour donner une lecture tactile, orale et visuelle d’un conte qui s’y prête à merveille. Une occasion pour l’auteur de faire se croiser des perceptions du monde et de réussir à réunir trois univers très cloisonnés, ceux de l’enfance, du handicap et du livre d’artiste. Inspiré du « Sac prodigieux », un conte des Mille et une Nuits, l’histoire met en scène Ali et Léo, deux personnages qui se disputent la propriété d’un sac, et dont ils doivent énumérer exactement le contenu afin de prouver leur bonne foi. Le lecteur pourra juger de la vraisemblance des propos de chacun en découvrant du bout des doigts les empreintes d’objets contenus dans le fameux sac. Que l’on soit ou non voyant, l’imagination domine : chaque composition d’empreintes est associée à un texte où sept images métaphoriques sont proposées à l’enfant, chaque forme pouvant ainsi devenir une larme de crocodile, le fil d’Ariane, l’Arche de Noé, un balai de sorcière… Une démarche qui veut stimuler tout d’abord l’imagination avant d’arriver à la réalité. À la fin du livre, un petit sac réunit les objets de convoitise d’Ali et Léo qui ont aussi servi à faire ces empreintes : ils s’appellent trombone, bouton, crochet… Avec une presse à gravure et ces banals objets, l’auteur a réussi à imprimer douze compositions d’images tactiles différentes, douze parcours où l’art est à portée de mains. Nous connaissions Sophie Curtil par sa collection « L’Art en Jeu » aux éditions du Centre Georges Pompidou, et par la collection « Kitadi » aux éditions Dapper, et nous la découvrons dans une nouvelle réalisation liée à un nouveau projet qui amènera d’autres livres dont l’objet est l’apprentissage de l’art par le toucher. À cette occasion, Les Doigts Qui Rêvent, éditeur spécialisé en littérature de jeunesse pour non voyants, co-édite cet ouvrage avec Les Trois Ourses, Association de bibliothécaires dont la préoccupation est de faire connaître, d’éditer et de diffuser des livres d’artistes à ceux qui s’intéressent à la fois à l’art et à l’enfance. Une diffusion élargie pour un livre rare qui sort tout droit d’un sac à la fois enchanté et malicieux.

Le mioche
Texte, Ph. Aufort, scénographie, C. Fraysse de la Compagnie AMK
Passage piétons – 20 e
Une écriture poétique et théâtrale pour nous conter l’histoire, les désirs et les rêves d’enfants soldats dressés pour la guerre. Un texte mis en scène par les images d’un spectacle de marionnettes et par un choix de photographies et de gravures ouvrant d’autres regards et différentes lectures.
Texte de quatrième de couverture : "A partir d’une délicate écriture poétique, mêlée à une cruelle histoire d’enfants enrôlés dans la guerre, des désirs et des rêves se glissent dans l’absurdité du monde des grands ogres. Un conte de fer témoigne de l’imaginaire d’un enfant-soldat, les images d’un spectacle de marionnettes le mettent en scène, un choix de gravures et de photographies ouvre des pistes de lecture. Tels sont les acteurs de ce livre propice à éveiller le jeune lecteur aux différents niveaux de sens qui sous-tendent toute création théâtrale. Au rythme d’un récit de voyage, ce livre raconte le travail de tricotage et de (dé)collage doucement inventé pour que naisse ce spectacle-poème, écho troublant d’un royaume de petits anges armés, dressés pour la guerre."
Une sélection de Nelly Bourgeois
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