24 juillet 2008
Allers-retours de l'écran à l'écrit: images animées, (dés)animées, (ré)animées…
[Un article d'avril 2004 republié à l'occasion de la rubrique RÉTROVISEUR JUILLET 2008]
Il y a quelques mois, je faisais part à Mireille Penaud, éminente fondatrice de notre librairie Comptines, d'un agacement devant certaines " transpositions " de films d'animation en album. Mon propos n'était pas de nier tout intérêt à ces ouvrages, au contraire, mais d'exprimer un malaise devant l'obsession de la " fidélité " mise en avant par les éditeurs (voir la phrase typique " toutes les images de ce livre proviennent du film "), qui conduit trop souvent à des livres impersonnels où ne se retrouvent ni l'émotion du film, ni le charme ou l'intérêt d'un " vrai " album. Ce jugement un peu à l'emporte pièce fit sourire Mireille, qui m'encouragea à étoffer un peu le propos, en veillant à ne pas faire bouillir trop fort le chaudron (traduisez : ne pas accabler des éditeurs qui par là et par ailleurs, poursuivent les mêmes objectifs que nous - stimuler et développer le goût des livres, l'intérêt, le plaisir et la curiosité des jeunes lecteurs). Et c'est bien en ayant en tête ce souci de respect des trois parties prenantes de cette affaire — les auteurs du films, ceux du livre et finalement les lecteurs — que j'ai entrepris cet article sur cette " niche " éditoriale encore riche de promesses… Les transpositions de l'écran à l'écrit en direction des jeunes lecteurs consistent le plus souvent en passage du film à l'album et/ou du film au roman (ou " novellisation ", selon l'anglicisme en usage). Les questions posées sont conjointes (en gros l'intérêt de l'objet-livre dépend de la présence ou non d'un auteur dans sa réalisation), même si les publics visés sont distincts, en âge surtout. Nous nous intéresserons surtout ici au saut (sursaut ou soubresaut) de l'animation à l'image fixe.
Résumé des épisodes précédents .Le cinématographe fut longtemps tenu pour une invention mécanique, d'intérêt purement technique (la légende veut que cette opinion fut partagée par ses inventeurs eux-mêmes, cédant sans état d'âme le brevet de leur " invention sans avenir commercial "). Né dans un laboratoire, grandi sur les champs de foire du début du XXe siècle, le cinéma cultiva longtemps un certain complexe d'infériorité vis-à-vis des autres (nobles) arts de la représentation. Il fit les yeux doux au théâtre, à la littérature, à l'opéra même, alors qu'il était encore privé de la parole. On vit fleurir sur les écrans nombre d'adaptations de pièces à succès, de classiques du roman, à grands renforts d'acteurs célèbres (sur les planches) : les instigateurs du " Film d'art " espéraient ainsi voir bénéficier (symboliquement et financièrement) leur protégé d'un peu de ce vernis culturel qui lui faisait défaut. On connaît la suite. C'est d'un autre côté que se manifesta la créativité qui permit à l'aube des années 20 d'avancer le qualificatif de 7ème Art. On peine aujourd'hui à imaginer la virulence des débats qui traversaient alors le petit monde intellectuel parisien, les condamnations sans appel, anathèmes et autres définitifs mots doux que se renvoyaient les champions des deux écoles. Pour ne citer qu'un exemple, dès 1926, Jean Renoir, attaqué pour son adaptation de Nana, vitupérait contre "les empêcheurs de filmer en rond, les éplucheurs de texte, les défenseurs de grandes mémoires". Quelques réminiscences de ses échanges traversent encore aujourd'hui l'espace critique quand ressurgit le serpent de mer du débat sur l'adaptation et les infidélités de l'écran à l'écrit.
Et Blanche Neige arriva… Bon, à ce stade de ma prose, certain(e)s d'entre vous s'impatientent : et la littérature jeunesse dans tout ça ? Patience, j'y viens (à pas de Loulou). Donc, le cinéma a avancé, il a perdu son " graphe " mais continué à tourner, à germer, s'est diversifié, multiplié, marié, à divorcé (plusieurs fois), s'est embourgeoisé, politisé, colorisé etc, etc. Il a influencé nos vies (parfois) et s'en est nourri en retour. Bref, il est devenu en un petit siècle un art et une industrie de l'imaginaire autonome, adulte quoi. Dans cette histoire mouvementée, il est un genre — le "film pour enfants" comme on disait encore il y a peu — qui a poursuivi cahin caha son bonhomme de chemin (de traverse). Le dessin animé est né dans les premiers temps du cinéma (on pourrait presque dire qu'il l'a précédé, si l'on pense aux lanternes magiques de nos aïeux), toutefois le genre " long métrage d'animation " est né avec Blanche Neige, premier long métrage entièrement en couleurs réalisé par Walt Disney en 1937. Les ingrédients de la polémique artistico-commerciale était déjà réunis : une adaptation qui euphémise le conte original, le déploiement d'une force de vente qui transfome le dessinateur en industriel : les déjà nombreux produits dérivés (albums, figurines…) achèvent de persuader parents et enfants que le baiser du prince agit en un clin d'œil sous le regard ébahi d'Atchoum, Grincheux et autre Timide… Qu'importe, la magie opère et le succès est là, incitant les autres compagnies à se lancer dans la production de " grands films animés ". Ainsi dès 1939, la Paramount commande aux frères Fleischer… une adaptation du roman de Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver.
… suivie de Kirikou. Plus près de nous (disons : dans les années 80), le seul nom de Disney semblait toujours résumer à lui seul le genre dans son entier. Certains s'émurent de ce monopole, désespérant de la disparition des magnifiques films d'animation de l'ex-bloc de l'Est et de l'agonie prolongée de la production française. Et puis (mais je ne développerai pas ici le pourquoi et le comment), le genre a repris de la vigueur, de la diversité, quelques perles improbables ont surgi, bientôt suivies d'une véritable floraison : de nouveaux films, de nouveaux studios, de jeunes créateurs, des territoires exotiques (l'Asie), de nouvelles techniques aussi, qui ont débridé la curiosité des spectateurs, l'inventivité des cinéastes et délié les cordons des bourses (des parents et des producteurs). D'authentiques auteurs sévissent aujourd'hui dans ce domaine, dont l'un des mérites est d'avoir repoussé les limites du genre, travaillant à émerveiller, bouleverser, secouer les frontières de la perception au-delà des âges de leurs spectateurs. Bref, les œuvres dédiées "aux jeunes spectateurs" ont le vent en poupe et personne ne s'en plaindra. Surtout pas les éditeurs, ni les lecteurs-spectateurs qui apprécieront — c'est sûr — de retrouver sur le papier, dans un album, une bande dessinée ou une novellisation, les personnages et l'histoire qu'ils ont aimé au cinéma. Depuis quelques années, les tables de nos librairies ont accompagné ce développement. Nous savons que ce secteur est, depuis longtemps, dominé commercialement parlant par Disney-Hachette, il suffit pour s'en convaincre de consulter les chiffres des meilleures ventes publiées par Livres Hebdo : les titres adaptés des productions Disney trustent régulièrement les premières places du classement "jeunesse". D'où la nécessité d'encourager la diversité, de soutenir d'une bienveillance, même critique, le travail des autres éditeurs… Car ce type de publications a trouvé un nouveau souffle hexagonal après le succès de Kirikou de Michel Ocelot et de ses transpositions en albums.
"Il m'a trahi : il a fait ce que j'ai écrit.". Le cinéaste René Clément, auteur du célébrissime Jeux interdits adapté du roman de François Boyer, aimait à citer cette phrase attribuée à Jean-Paul Sartre : "Il m'a trahi, il a fait ce que j'ai écrit ", une manière d'évacuer la fidélité à la lettre hors du débat. Concernant la transposition de film en album, on serait tenté de dire : " Il m'a trahi, il a fait ce que j'ai filmé ". Pure provocation ? Pas si sûr. La question est : d'où parle t'on ? En matière d'appréciation des œuvres, qu'elles soient écrites ou filmées, on joue avec le feu à trop mettre en avant les présupposés sur les goûts du public. Les contre-exemples abondent de livres ou de films "formatés" qui ne rencontrent qu'indifférence, ou au contraire de sujets réputés trop ceci ou pas assez cela qui emportent l'adhésion d'un public plus curieux que certains le supposent. Autrement dit : l'argument selon lequel les jeunes spectateurs désireraient avant tout retrouver exactement sur le papier les mêmes images que celles appréciées au cinéma me laisse perplexe… Qu'ils aient le désir de prolonger l'émotion ressentie, de revenir sur les aventures du héros, sur les moments particulièrement drôles ou terrifiants, de fouiller sans relâche l'image devenue immobile d'une scène qui les a fascinés, impressionnés ou intimidés dans la salle de cinéma… Tout cela constitue bien sûr une bonne part de l'intérêt de ces adaptations. On peut y ajouter le bonheur de prolonger et transformer le plaisir solitaire du film au travers d'une lecture partagée avec l'adulte, l'ami, le grand frère qui lit le texte au plus petit, commente les illustrations et fait du livre-album un objet d'échange, de discussion etc., bref un petit caillou sur les chemins du plaisir de lire. Mais penser que pour parvenir à cela il faille d'abord et avant tout se préoccuper de fidélité au photogramme près et à la ligne près du scénario… c'est faire peu de cas de l'intelligence des enfants. Si à cinq ans on est pas encore à même de citer Godard (" Le cinéma c'est faire de la musique avec de la peinture "), on est déjà bien capable de dire qu'un film et un livre "c'est pas la même chos" et d'en attendre des plaisirs différents.
Des grenouilles… La salle, l'obscurité, le mouvement, la musique, le jeu sur les hors-champs visuels et sonores, le récit qui se déroule implacablement de la première à la dernière image sans possibilité de retour en arrière, d'arrêt sur image ou d'avance rapide… Tous ces éléments ne se retrouvent pas à l'écrit. Et leur absence discrédite par avance toute véléité "d'entière fidélité" (dans quelque sens que ce soit). En se plongeant dans l'album de Kirikou, du Château dans le ciel ou de L'enfant qui voulait être un ours, les enfants sont loin de la démarche de l'étudiant en cinéma qui scrute la construction d'un film via sa publication dans L'Avant-Scène… Ce qui me trouble c'est que l'édition pour la jeunesse a fait preuve depuis de nombreuses années d'audace, d'inventivité, de créativité à tous les niveaux (du choix des sujets à celui des typo, de la variété des illustrateurs, à celle des formats de livres) bref d'une richesse stylistique, textuelle, visuelle qui est trop souvent mise de côté quand il s'agit d'adapter un film en album, comme si soudainement auteurs et éditeurs n'avaient plus confiance en leurs talents, ou plus simplement en leur métier. Comme s'ils pêchaient par excès de modestie (ou de naïveté), ainsi que le fit le cinéma dans son jeune âge (voir plus haut).
Par exemple, la tendance dans les textes à suivre pas à pas le scénario, conserver tous les personnages, dans des adaptations outrageusement linéaires, jusque dans les flash-backs (comme c'est le cas pour Mari Iyagi) est également étonnante. On obtient souvent un texte laborieux, aussi poétique qu'un découpage séquentiel de film dans un dossier pédagogique à destination des enseignants. Pourtant, quand les auteurs des films sont impliqués dans la réalisation du livre, ces soucis sont souvent balayés. Ainsi Jacques-Rémy Girerd n'hésite pas dans l'album inspiré de La Prophétie des grenouilles à couper des séquences, à recentrer le récit sur les principaux protagonistes, à accepter une sélection drastique dans les images (qui peuvent alors être reproduites en doubles pages) et il donne au final un album suffisamment " aéré " pour être accessible aux plus jeunes lecteurs-spectateurs. Michel Ocelot n'avait pas procédé autrement pour réussir brillamment le passage de Kirikou de l'écran à l'écrit. Le souci du texte est également sensible pour un auteur comme Jean-François Laguionie, pour lequel souvent l'écriture précède le dessin dans la conception même de ses films. Cela donne deux albums (Le Château des singes, avec le conte de Laguionie et L'Ile de Black Mór adapté par Géraldine Krasinski d'après le film et le roman de l'auteur) que l'on peut classer dans la rubrique " albums pour les grands " et apprécier indépendamment des films.
…et un crapaud. Une dernière remarque pour déculpabiliser (si besoin est) auteurs, éditeurs, adaptateurs de tous poils. L'incontournable élagage auquel on est confronté lors du passage du récit en images animées à la fixité de l'écrit illustré peut être une source d'étonnement (pas seulement de déception) et partant une source de dialogue avec les enfants. Ainsi, Lucien, 9 ans, feuilletant l'album du Voyage de Chihiro, remarque immédiatement l'absence du crapaud (mais si, vous savez : quand Chihiro traverse le pont et croise le fantôme, un crapaud les observe…) Ces quelques secondes du film ne figurent pas dans les photogrammes choisis pour l'album : un détail qui n'échappe pas à l'œil avisé d'un enfant, provoque le dialogue (et la surprise de la mère) et n'empêche pas le dit Lulu de poursuivre son "feuilletage" avec avidité.
Corinne Chiaradia, Comptines.
QUELQUES ALBUMS RÉCENTS… (prix à la date de première publication de cet article)
• Le Château dans le ciel, d'après le film de Hayao Miyazaki, traduit par Jun Vercoutter, adapté par Géraldine Krasinski, éd. Milan, 112 p., 18 €. (également disponible en "manga" illustré par les images du film aux éditions Glénat, traduction d'Olivier Huet, 5 volumes d'environ 160 pages, 9 €)
• Le Château des singes, de Jean-François Laguionie, éd. Casterman, 90 p.
• Le Chien, le général et les oiseaux, d'après le film de Francis Nielsen, scénario de Tonino Guerra, adaptation Anita Rudman, ill. Sergueï Barkhin et Patrick Clerc, éd. Seuil jeunesse, 48 p, 10 €.
• L'Enfant qui voulait être un ours, de Stéphane Frattini, d'après le film de Jannik Hastrup, scénario original de Bent Haller et Michel Fessler, éd. Milan, 40 p., 9,95 €.
• L'Île de Black Mór, d'après le film (et le roman) de Jean-François Laguionie, adapté par Géraldine Krasinski, Milan, 48 p., 11 €.
• Kiki, la petite sorcière, d'après le film de Hayao Miyazaki et l'œuvre originale d'Eido Kadono, traduit par Jun Vercoutter, adapté par Géraldine Krasinski, Milan, 112 p., 18 €.
• Kirikou et la sorcière, de Michel Ocelot, Milan, 56 pages, 9,95 € (album géant 19,51 €, mini-album 5,34 €)
• Kirikou et la hyiène noire, de Michel Ocelot et Philippe Andrieu, ill. Christophe Lourdelet, Milan, 32 p, 9,95 €
• Kirikou et le buffle aux cornes d'or, de M. Ocelot et P. Andrieu, ill. M. Ocelot, C. Lourdelet et Thierry Million, Milan, 32 p., 9,95 €
• Mari Iyagi, d'après le film de Lee Sung-Gang, adapté par Géraldine Krasinski, Milan, 48 p., 10 €.
• La Prophétie des grenouilles, de Jacques-Rémy Girerd, ill. Iouri Tcherenkov, Milan 2003, 48 p., 11 €.
• Le Royaume des chats, d'après le film de Hiroyuki Morita, et l'œuvre originale d'Aoi Hiiragi, conception Haya Miyasaki, traduit par Jun Vercoutter, adaptation Géraldine Krasinski, Milan, 112 p., 18 €.
• Le Voyage de Chihiro, d'après le film de Hayao Miyazaki, traduit par Jun Vercoutter, adapté par Géraldine Krasinski, Milan, 168 p., 18 €. (également disponible en "manga" illustré par les images du film aux éditions Glénat, traduction d'Olivier Huet, 5 volumes 13x18, d'environ 160 pages, 9 €)
Publié dans RÉTROVISEUR | Lien permanent | Commentaires (0) |
|















Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.