18 juin 2008
L'âge de mes lecteurs ? Je m'en fous.
Rarement la rédaction d’un article pour Citrouille m’aura autant épuisée. L’idée de départ était simplement de revenir un peu plus longuement sur quelques collections de livres pour adolescents. En mai 2007 paraissait sur le blog de Citrouille un article qui présentait quelques-unes de ces nouvelles collections : Babel J et D’Une seule voix (Actes Sud), Exprim’(Sarbacane), doAdo Noir et doAdo Monde (Le Rouergue), PhotoRoman et Nouvelles (Thierry Magnier). Un an plus tard, un article du Monde des Livres du vendredi 30 novembre ("Un âge vraiment pas tendre - Mal-être, suicide, maladie, viol... Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ?) est passé par là, et a énervé un certain nombre d’auteurs, d’éditeurs, de lecteurs, de monsieur tout le monde, et de libraires. Beaucoup de choses ont été échangées à ce moment-là, sur lesquelles je ne reviendrai pas. J’avais juste envie (au départ, donc !), un an après l’arrivée de ces nouvelles collections, de dire à nouveau l’importance de certains textes, et surtout, de donner la parole à quatre voix d’auteurs que j’aime, quatre voix qui me touchent : celles de Sébastien Joanniez, Jean-Paul Nozière, Catherine Leblanc et Fabrice Vigne. Sauf… Sauf que les entretiens que m’ont alors accordés ces auteurs commençaient par la même colère, ou la même amertume. Marre d’entendre que la littérature pour ados est trop noire. Marre de dire que ces livres ne sont pas pour les ados.
Les mots de Sébastien Joanniez… impossible d'en extraire certains, de les mélanger. Que les trois autres auteurs me pardonnent. Mais les mots de Sébastien, les voilà entiers [lire ici]. C’est sa colère qui est venue former le limon capable de tout absorber. J’essaie de comprendre pourquoi, depuis que je suis libraire, les mêmes questions reviennent sans cesse sans que jamais un élément nouveau ne vienne apporter une « réponse » que je n’espère même plus voir tomber du ciel. J’essaie de comprendre pourquoi le mot frontières, dont j’ai déjà parlé dans cette revue, est le mot qui caractérise sans doute le mieux l’espace de la littérature jeunesse, qui est la seule littérature qui se définit, a priori, par l’âge du lectorat (aux contraires des autres genres que sont par exemple la S.F, la B.D., le roman historique ou le thriller). Le problème est bien là.
Le problème, c’est que ce fameux « faux débat » sur la littérature « pour ados » est symptomatique des désaccords liées aux différentes conceptions de l’enfance ou de l’adolescence. J’avais la prétention de croire qu’un simple article pouvait dénoncer l’idée que le monde était séparé en deux, avec d’un côté les défenseurs d’une espèce de sacro-sainte liberté et de l’autre les méchants détracteurs et la censure. Mais rien n’est jamais aussi contradictoire peut-être que sa propre pensée. Lorsque j’ai commencé à relire ce que j’avais écrit en mai 2007, j’y ai trouvé ces mots. « Quand les trains passent n’est pas, à mon sens, un livre pour adolescents ». Horreur. Parce qu’entre temps, ce livre avait fait l’objet d’un avis de la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence, suggérant l’apposition d’une mention en quatrième de couverture portant sur l’âge minimal conseillé pour la lecture.
Bon. En mars 2007, lors de la parution des quatre premiers titres de la collection D’une seule voix, dirigée chez Actes sud junior par Jeanne Benameur et Claire David, j’avais emmené les quatre livres chez moi le soir même et je les avais lus. « Des textes d’un seul souffle (…) à murmurer à l’oreille d’un ami, à hurler devant son miroir, à partager avec soi et le monde ». L’idée ne pouvait que me plaire. Des quatre titres, je me souviens surtout de Kaïna-Marseille, de Catherine Zambon, dont j’ai beaucoup aimé la langue. Kaïna-Marseille est le deuxième titre tombé sous le coup à l’automne dernier de cette censure à moitié déguisée. Je n’ai pas pensé, à l’époque, que le livre de Catherine Zambon n’était pas pour les adolescents. La réalité qu’elle décrit est tout aussi violente que la culpabilité dans Quand les trains passent. Est-ce qu’il y a une violence que je jugeais plus acceptable qu’une autre ?
Lorsque les propos d’un livre jeunesse me dérangent, je le donne à lire aux gens dont j’apprécie le regard (et j’entends déjà : « aux adultes ? » oui, et aux enfants et aux ados, quand j’en ai sous la main). Le procédé ne m’a jamais apporté aucune certitude (parce qu’il n’y en pas ? ou qu’on m’amène sur le champ celui qui m’en donnera) mais beaucoup d’échanges. Je doute. Je ne sais pas toujours pour qui est ce livre, je ne sais pas toujours où le ranger, je ne sais pas toujours si je fais bien de le conseiller, mais je ne peux pas, même au nom de la « protection » de l’enfance, laisser passer un discours qui serait un discours démagogique, proche de la censure. Je me souviens de l’album Les vieux enfants (Elisabeth Brami, Yan Nascimbene, Panama, 2005) que je déteste. Des personnes que j’aime beaucoup me disaient « c’est la vieillesse que tu détestes, pas l’album ». Euh… ? Non. C’est l’album. C’est cette vision de la vieillesse, ces illustrations sur ce texte mièvre. Si je suis dérangée par un livre, j’essaie maintenant de comprendre pourquoi, et de distinguer la réalité dont le livre se fait l’écho, de la manière dont la langue, la mise à distance, la fiction, vont faire de cette réalité une ŒUVRE.
Pour Hélène Ramdani, l’éditrice du Navire en Pleine Ville, l’interdiction aux moins de quinze ans de Kaïna-Marseille et Quand les trains passent, c’est « Une première. Et qui fait mal. ». L’article du Monde est paru au même moment que cette interdiction. Dans le droit de réponse qu’ont signé conjointement Jeanne Benameur, Claire David, François Martin et Thierry Magnier, il y a ces mots : « Il n'y a pas d'âge pour la littérature. Une bonne fois. » « Toute souffrance se réfléchit dans la littérature qui permet de prendre le recul nécessaire pour l’envisager, voire la dévisager. Les émotions les plus intenses, nous pouvons les éprouver sans craindre qu’elles ne broient notre réalité si, et seulement si, elles ont été travaillées par la création ». Je résume très vite : il y a des textes « jeunesse » qui m’ont bousculée, adolescente, et que je compte sur les doigts d’une main (et demi). Certains livres de Jean-Paul Nozière en font partie. C’est le premier auteur auquel j’ai pensé lorsque j’ai voulu rédiger cet article. Pour lui, « Ce qui est propre à la littérature jeunesse, c’est de vouloir, en permanence, la définir. Elle doit être comme ci, comme ça, c’est ça qui plait, ça qui ne plait pas. C’est trop noir, ou demain trop rose : c’est assez désespérant d’entendre ça. La seule bonne question, c’est : est-ce que c’est un bon livre, c’est tout. La seule question valable c’est celle-là. C’est une démarche atroce que de dire les ados doivent lire ça. On est face à des propos ridicules. Plus j’écris et moins je suis sûr de moi. On va peut-être de plus en plus vers des produits, stéréotypés, alors les livres qui expriment une vraie voix, oui, ça dérange. Au début j’ai entendu que mes livres étaient trop ambitieux, avec un vocabulaire et des constructions compliqués, mais c’est un manque de confiance terrible envers les adolescents que de dire qu’ils ne peuvent pas lire ça. »
Il me semble que je ne peux avancer dans ma réflexion sans citer l’exemple de la librairie L’Eau Vive. C’est une librairie spécialisée jeunesse, qui a la chance d’avoir une surface de vente assez grande pour accueillir un grand nombre de titres, mais aussi des jeux et des jouets pour enfants. L’Eau Vive choisit et présente quelques bandes dessinées, romans et beaux livres pour adultes, dans un choix très restreint, forcément subjectif et complètement assumé. Sur la même petite table sont présents des livres « pour ados » (je tiens aux guillemets) et des livres « pour adultes ». Je ne comprends pas que l’on puisse séparer les deux. Tout simplement parce que l’on ne devient pas adulte au même âge, sauf d’un point de vue légal – et oui, je pèse ce que je viens d’écrire. Le discours qui consisterait à dire : « ce livre là est publié par un éditeur jeunesse, or je pense qu’il n’est pas pour les enfants, ou pas pour les ados », je l’entends (et le prononce, même !) régulièrement. Mais on se trompe, non ? Le « secteur » jeunesse publie et publiera encore un certain nombre de titres qui seront défendus dans les pages de Citrouille, du Monde ou de Télérama (waouh, je m’autorise à comparer les trois) et qui ne plairont peut-être jamais à un seul gamin. J’ai déjà parlé ici-même des prix littéraires jeunesse attribués à des albums comme Moi j’attends (Davide Cali, Serge Bloch, Sarbacane, 2005). Je vois chaque jour des adultes bien adultes acheter des livres « pour enfants » pour eux. Je ris toujours quand on me demande « c’est jusqu’à quel âge ? ». Je vais oser cette banalité une fois de plus : le livre pour enfants est écrit, édité, vendu par, et souvent pour, ou par l’intermédiaire d’un adulte. J’estime, libre à quiconque d’en rire, qu’un bon éditeur se soucie de publier un bon texte, et qu’un bon libraire se soucie de conseiller un bon livre.
Citrouille est une revue de prescription. Waouh le vilain mot. L’erreur, ce serait de penser que les livres que les libraires spécialisés jeunesse « critiquent » (waouh, le vilain mot encore) sont les seuls qu’ils défendent dans leur librairie, au quotidien. Chaque jour se vendent à L’Eau Vive et ailleurs des livres, pour enfants et adolescents, qui n’ont jamais fait débat, et c’est tant mieux ! L’évidence qui est celle-ci mérite quand même d’être rappelée, puisque j’ai l’impression que se fait parfois le procès du choix des libraires. Chacun d’entre nous n’est pas toujours capable de mettre des mots sur un livre. Je ne suis pas toujours capable de donner quelque chose, de passer quelque chose. Je crois très sincèrement qu’il n’y aura jamais deux lectures semblables d’un même livre. L’erreur, encore une fois, serait de croire que les auteurs, les éditeurs, les bibliothécaires et les libraires décident de ce qui est bon ou pas. Parce qu’on ne fera jamais une liste de critères. Une grille de classement. On donne (tant pis si en vrai on vend) des livres aux enfants. Bien sûr que ce n’est pas anodin. Bien sûr qu’à un moment donné les libraires jeunesse se retrouvent avec une belle vraie responsabilité qui peut faire peur. Je me suis souvent demandé ce qui se passerait si une mère, ou un père, ou n’importe quel adulte, venait me reprocher le livre que j’avais conseillé pour un enfant. Je ne me protège pas de cela, je parle. En amont. Et puis aux adultes qui achètent. Je dis mes doutes. Je donne MA lecture.
Alors, comme si les choses n’étaient pas assez simples, est paru en même temps que la rédaction de mon article Je reviens de mourir, d’Antoine Dole, dans la collection de romans pour adolescents, Exprim’, qu’ont lancée en novembre 2006 les éditions Sarbacane. Il était évident que ce livre allait diviser (en deux, donc !) et que j’allais plutôt me ranger du côté des pour. Parce qu’avant Je reviens de mourir, Exprim’ avait déjà, selon moi, publié de très bons textes dont je n’ai jamais été certaine du lectorat concerné. De la « cible », puisque nous ne vivons pas dans un monde parfait et qu’encore une fois, il paraît que le livre doit se vendre. La collection Exprim’ ne fait pas référence à la loi de 1949, et au dos de Je reviens de mourir, l’extrait, ainsi que le résumé qu’en présente l’éditeur, sont très explicites. N’importe quel lecteur qui ouvre une page au hasard n’a d’autre choix que d’encaisser cette violence et cette pornographie. J’ai contacté Tibo Bérard, le directeur de la collection Exprim’. Je lui ai demandé si, plus que le thème et la violence du texte d’Antoine Dole, ce n’était pas la fin en elle-même, le suicide de cette jeune femme, qui provoquait les réactions. Selon Tibo Bérard, « Antoine Dole est très surpris que l’on juge son livre sur la vision de la société qu’il transporte, et non sur ses qualités littéraires. Un « roman d’apprentissage », ça n’apprend pas à vivre. La littérature, ça n’apprend pas quelque chose, sinon à lire. La littérature, c’est une leçon de braquage. Alors oui, certains éditeurs jeunesse invitent – à tort selon moi – les auteurs à plaquer une fin positive. Mais c’est un vieux débat ! Tu te souviens de Tueurs nés, le film d’Oliver Stone ? La question de l’âge, ce n’est pas la vraie question. Comme si les ados étaient des lecteurs pas finis, susceptibles de se laisser remodeler. Ce débat, il enferme à cause du « pour ». Un livre qui serait circonscrit à un public, une moitié de public ? »
Les semaines passent et je me retrouve incapable d’écrire cet article. Je persiste à croire qu’il n’y a pas de réponse et pas de camp dans lequel se ranger. La seule manière de se sortir de ce « faux débat », donc, c’est peut-être d’essayer de réfléchir, pratiquement, à la mise en place de certains livres « pour ados » à l’intérieur des librairies, jeunesse ou générales. Le début de l’histoire – enfin non, je suppose que le début est bien antérieur à ça – le début de ma réflexion a commencé avec l’apparition, au printemps 2006, de la collection Babel J. J’étais plutôt sceptique sur l’idée. Pocket avait déjà essayé d’intégrer au fonds jeunesse des titres initialement publiés en secteur adulte, et ça avait donné Pocket jeunes adultes, qui mélangeait sans scrupule Pourquoi j’ai mangé mon père, de Roy Lewis, à la trilogie du Juge d’Egypte, de Christian Jacq. Les titres de Babel J sont de bons textes, exigeants. Cette collection permet sans doute d’ouvrir quelque chose, qui serait un espace de passage entre la littérature jeunesse et la littérature adulte. Puisque vraisemblablement, le problème est là. A côté de textes que je connaissais et conseillais déjà (Loin, très loin de tout, d’Ursula K. Le Guin, ou Sous le règne de Bone, de Russel Banks), cette collection m’a fait découvrir des romans qui me seraient sinon sans doute restés inconnus, comme Jeu de massacre, de Henri-Frédéric Blanc, qui est un texte que j’aime beaucoup.
Selon Tibo Bérard encore, « Aux Etats-Unis, la vision du livre n’est pas du tout la même. Cette fameuse tranche « young adults », elle est liée à une modernité. En France, le mot « ado » renvoie à la vision d’une pédagogie. » Hélène Ramdani, l’éditrice du Navire en Pleine Ville, emploie l’expression de « romans passerelle ». Tibo Bérard doute : « Des romans qui permettraient d’aller à d’autres ? Je préfère l’idée de roman hybride. On ne peut pas formater un roman « pour ado ». Ce qui est quand même un peu vexant, pour un libraire jeunesse qui a dans sa librairie un rayon (même tout petit !) adulte, c’est de penser qu’on a choisi à sa place, pour les adolescents, des textes parus en littérature générale. J’ai découvert l’écriture de Catherine Leblanc avec la parution en Babel J d’un texte précédemment publié dans la collection Brune, pour adultes donc, aux éditions du Rouergue. Ce texte là m’a amené au suivant, Rester vivante, publié, pour la première fois celui-ci, par Actes Sud junior. Lorsque j’ai contacté Catherine Leblanc pour recueillir sa parole sur ce débat-là, la question qui me hantait était alors : quel est le critère qui préside à la décision de publier en Babel J des textes écrits, a priori, pour les adultes ? Voilà ce que m’a dit alors Catherine Leblanc.
« Le texte initial de Rester Vivanteétait plus long, avec plus de personnages. Lorsque je l’ai proposé à des éditeurs jeunesse, il a été refusé, arguant que le roman était trop sombre et relevait de la littérature générale. Je l'ai alors adressé en littérature générale, où il a été refusé aussi, parce qu’il relevait de la littérature jeunesse… C’est Sylvie Gracia, qui avait publié Le problème avec les maths dans la collection Brune, aux éditions du Rouergue, qui a proposé à François Martin, d’Actes Sud, de reprendre ce texte dans la collection Babel J. Il me semble que Rester vivante et Le problème avec les maths ne sont pas spécifiques d'une littérature ado, ils pourraient exister en littérature générale, c'est seulement l'âge du personnage principal qui a renvoyé ces textes dans des collections jeunesse. J'en suis très contente car cela a été l'occasion pour moi de découvrir l'univers de la littérature jeunesse, très vivant et inventif, dans lequel je n'aurai jamais pensé m'inscrire au début. Lorsque que François Martin a réédité Le problème avec les maths, il m'a demandé si j'avais d'autres choses. C'est alors que j'ai ressorti Rester vivante, qu'il a aimé et publié quasiment en même temps. J'étais contente que ce livre soit finalement édité. Le regard sur les textes change peut-être puisque ce qui est refusé à des moments ne l’est plus à d’autres. La dimension sombre d'angoisse et l'abord assez direct de la sexualité ne sont peut-être plus si problématiques aujourd’hui. Le regard sur les ados est en constante évolution, la définition de ce qu'ils sont et de ce qui peut être lu par eux change toujours, et bien sur, les ados seront toujours en avance ou en décalage avec ce que les adultes veulent leur prescrire. S'adapter à eux ne peut être le critère qui fait écrire, il s'agit seulement de trouver une forme qui transmette sa vision du monde, libre à eux de la découvrir ou non. »
Je navigue entre les paroles des auteurs. Je dis à Jean-Paul Nozière que l’un des textes que je juge le plus beau, paru ces derniers temps, c’est Nous sommes tous tellement désolés. Mais lorsque j’essaie d’en parler à un adulte, je me retrouve souvent confrontée aux peurs, ces peurs-là je les reconnais, de loin. Je vois bien que cette mère, elle n’a pas envie d’offrir ce livre-là, comme si c’était cette réalité-là qu’elle allait donner. Elle donnerait les clés pour la démonter, cette réalité. Pour la dépasser. Jean-Paul Nozière me dit : « Il faudrait arrêter de se poser des questions sur les livres POUR. Pourquoi les ados fuient tellement les livres qu’on écrit pour eux ? Lorsqu’est paru Un Eté algérien, dans les années 90, si je m’étais dit que les ados ne pouvaient pas lire ce texte, qui parlait d’un vrai tabou à l’époque, de la guerre d’Algérie, des tortures, je n’en aurais pas écrit un mot. On me demande souvent la différence entre écrire pour les adultes et écrire pour les ados. Je réponds que c’est le même plaisir d’écrire, mais lorsque j’écris pour les adultes, je sais que là, on ne me dira pas c’est trop noir ou trop rose ou trop compliqué. On me dira c’est bon ou ça ne l’est pas, c’est tout. »
Pour Catherine Leblanc, « Il y a sans doute dans la littérature jeunesse ce paradoxe fort, avec un côté très vivant, créatif, inventif, et un autre très formaté, cadré, avec ce qu’on pense « qui pourrait être bien ». Pour Ma couleur, j’ai entendu que c’était une écriture trop particulière, avec ces jeux sur les mots, que ça n’allait pas toucher les enfants. Ce n’est pas le thème, le sujet qui importe, c’est la façon de le dire, soit dans la langue, soit dans la façon de construire son histoire. » Je dis à Catherine Leblanc que dans La Revue des Livres pour enfants, Jean-Paul Nozière a écrit il y a quelques années que les critiques des livres jeunesse se penchaient très souvent sur le sujet mais très rarement sur l’écriture ou la construction. Elle me répond : « Moi, c’est quand même ce qui m’a touchée, en tant que lectrice : comment la langue invente quelque chose. Ce qui m’a touchée, c’est la découverte de la langue, les textes de Colette par exemple. Je découvrais qu’on pouvait exprimer tout un monde, dire des choses très subtiles, presque indicibles. J’ai découvert quelque chose de moi que je ne connaissais pas, qui était pourtant là, comme en attente. Comme on rencontre un jour quelque chose qui est en germe en soi. C’est une sacrée manière, réductrice, d’appauvrir le livre que de penser qu’un enfant doit forcément s’identifier à un personnage de son âge ou de son sexe, par exemple. Pourquoi ne pourrait-il pas partager certains sentiments d'un plus petit, d'un adulte ou d'une personne âgée ? C’est la qualité littéraire d’un texte qui permet de mettre à distance, d’approcher pour soi et de rejoindre ce que ça va toucher chez les autres. »
Troisième voix d’auteur interrogée : celle de Fabrice Vigne. L’auteur, entre autres livres, des Giètes, l’un des trois premiers titres de la collection Photo Roman, dirigée par Jeanne Benameur et Francis Jolly (avec des photographies d’Anne Rehbinder). Cette collection est née de la rencontre « entre une femme qui écrit et un photographe ». L’idée d’associer le texte et la photo, c’est une idée très belle et je la défends. Les giètes est un texte qui m’accompagnera longtemps. Fabrice Vigne est l’un des quelques auteurs dont j’ai lu les réactions lors de la publication de l’article du Monde. Quand je l’ai contacté, il a répondu avec le même agacement que Sébastien Joanniez. « Ces questions finissent par me fatiguer. Les ados, selon leur maturité individuelle, sont capables de tout lire. Donc tout ce qui les nourrit à un âge donné est "de la littérature pour ados". Vian ou Rimbaud, c'est de la littérature pour ados caractérisée ». Et si je lui demande pour qui a été écrit son texte, c’est « pour ma grand-tante, qui est morte le mois dernier à l'âge de 96 ans ». « Ma façon de respecter le lecteur est de ne pas me fabriquer une image de lui lorsque j’écris. Quel âge a-t-il ? Je m’en fous, de même que je me fous de son sexe, de son passé, de ses préoccupations du moment, de son repas de midi, de son métier, de ses références culturelles, de ses préférences sexuelles. J’écris à la cantonade : attrape qui peut. »
Interrogé par Anne-Laure Cognet à l’occasion de la remise du prix Rhône-Alpes jeunesse 2008, Fabrice Vigne dit encore ceci : « J’aime beaucoup la littérature jeunesse, mais seulement pour la littérature qu’on trouve à l’intérieur. Il n’y a pas forcément de qualités « littéraires » dans les monceaux de livres « jeunesses » publiés, mais cette réserve est strictement applicable aux non moins impressionnants monceaux de livres « adultes ». Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de snober la « littérature jeunesse ». Au contraire, je la prends très au sérieux, puisque je la prends pour de la littérature, par conséquent j’applique sur elle les mêmes critères d’exigence que sur l’autre. Le classement d’un livre « jeunesse » ou non concerne la vie du livre une fois qu’il est écrit (logiques de collections, réseaux de diffusion et de réception, prix littéraires) mais, en ce qui me concerne, absolument pas l’inspiration esthétique. » Et lorsque Martine Hamon, une étudiante en master « Littérature jeunesse » demande à Fabrice Vigne s’il pense qu’existe « une écriture spécifique pour les adolescents ? », celui-ci répond : « Voilà une question compliquée. Si elle existe, elle ne m'intéresse pas, a priori. Si elle existe, elle prend place dans ce que l’on appelle les « romans miroir », paralittérature fonctionnelle qui remue comme une marionnette au bout d’un fil un ado-narrateur, dans lequel le lecteur va se projeter à fin de catharsis, pour résoudre des problèmes de son âge (l’éveil sexuel, la drogue, l’émancipation, la dépression, etc., et tous les choix qui feront de nous tel adulte ou tel autre). Ceci, qui fait du livre un simple outil calibré en usine d’accompagnement de la puberté, n’a pas grand-chose à voir avec la littérature. La littérature, jeunesse ou non, n’est jamais autre chose qu’une question de style, de vision du monde. »
Pour Fabrice Vigne encore, « Par qui sont récupérées et exploitées les revendications « adolescentes » ? A qui profite le crime ? Qui a intérêt que la jeunesse se revendique, s'affirme, s'étiquette, se souligne ? Les marchands de « culture jeune », assurément. Skyrock est un bon exemple de ce commerce. Sans doute aussi, mais dans une beaucoup moindre mesure puisque les intérêts financiers ne sont pas les mêmes, les collections de « livres pour ados ». Lorsque l'Ampoule a publié le premier livre de Fabrice Vigne, T.S.,, l’éditeur et l’auteur se sont demandé ensemble à qui il fallait l'adresser. Aux ados ? Aux adultes ? Fabrice Vigne n'avait pas d'avis tranché. C'est Christian Dubuis-Santini, l'éditeur, qui a donné l’argument décisif : « Il faut que ce livre puisse toucher tout le monde, ados et adultes. Donc, nous en ferons un livre pour adultes. Parce que les ados ont parfois la curiosité de lire des livres pour les adultes, alors que l'inverse n'est pas vrai. » Parole d’éditeur. Pour Tibo Bérard, « dans littérature jeunesse, j’ai envie d’entendre littérature moderne. Avec des éditeurs comme Naïve, Le Navire en Pleine Ville, Au Diable Vauvert, on se rend compte qu’il y a de vrais cousinages, de vraies ressemblances. On est sur le même lectorat (15-25 ans), avec des textes hérités des comics, du rap. C’est pas « pour les jeunes », c’est jeune. Les auteurs publiés n’écrivent pas « pour » les ados, ils aiment la dynamique de cette collection, sans avoir envie d’être réduit à ça, au « rayon » ados. Il y a dans la littérature jeunesse un dynamisme incroyable, un réseau très actif, et c’est passionnant. Je suis le premier à reconnaître que c’est dans le secteur jeunesse que les choses les plus intéressantes se publient. C’est là où les choses se passent, c’est maintenant. Les formes d’innovation, elles sont là. »
A qui s’adressent les textes publiés dans la collection PhotoRoman ? D’un texte à l’autre, on passe du roman ado (Amoureux grave, d’Elisabeth Brami) à un texte plutôt adulte (La passion, dit Max, d’Alain André) ou des textes plus « intermédiaires » (Un taxi vers la mer, Naufragée, Mon œil). Pour Charlotte Goure, éditrice chez Thierry Magnier,« ’idée, en tout cas, est d’orienter définitivement la collection vers cette cible de « jeunes adultes », c’est-à-dire une littérature de « passage ». De plus en plus de libraires, ou de bibliothèques, offrent ce type de rayonnages ». Littérature de passage. Romans passerelle. On revient toujours à ça. La fausse réponse à ma fausse question serait de dire : ce texte là est pour les ados s’il a été écrit pour eux. Hier, je regardais une dame très gentille prendre chaque album dans le bac et le retourner. Elle a fini par me dire : « Avant, on trouvait l’âge au dos des livres ». Je lui ai expliqué qu’il était très difficile pour nous de « classer » par âge, que le même livre pouvait être lu à des âges bien différents selon la maturité de l’enfant. Je lui ai proposé de lui montrer des livres. Le métier de libraire commence ici. Certains détestent le mot « prescripteurs ». Lui préfèrent celui de « passeurs ». Je n’ai aucune certitude. Je passe des livres. Tibo Bérard encore, à propos, attention, du classement des livres « pour ados » : « Je crois que l’on peut classer des textes selon leur modernité et pas selon l’âge du lecteur. Jusqu’à tel âge, il faudrait « délivrer un message » ? La hiérarchie dans les âges, cette répartition verticale, il faudrait la casser et classer les textes selon leur degré d’innovation, de modernité. »
Jean-Paul Nozière me dit ceci que je trouve incroyable : « Les auteurs que je rencontre, je me rends compte qu’ils ont tous vécu, dans leur rapport aux livres, une rupture à l’adolescence, une vraie rupture qui les a fait se plonger dans la littérature adulte. Lorsque je me suis mis à lire, vers treize ans, tous les livres de la Série Noire, mon père était indigné. Pour lui c’était de la violence, et de la non-écriture. Lire ces livres c’était peut-être sortir du cadre dans lequel les parents enferment. A vingt ans, quand je suis devenu prof, j’ai tout jeté, je pensais qu’un enseignant ne pouvait pas se définir par ces livres là. Aujourd’hui j’ai tout racheté. Alors oui, peut-être que ce sont les lectures qui n’étaient pas pour eux qui ont fait les auteurs d’aujourd’hui. » Tibo Bérard m’a dit aussi quelque chose d’important. Le genre d’évidence qu’on oublie : « Je crois surtout qu’un livre, s’il n’est pas pour quelqu’un, il le repose, il ne va pas courir le risque de s’emmerder. » Moi, et tant pis si certains ne sont pas d’accord, ou tant mieux, je ne crois pas au danger d’un livre « qui ne serait pas pour adolescents ». Je crois aux dangers des silences. Et juger qu’un livre n’est pas pour quelqu’un, c’est une décision personnelle et subjective. Qui appartient à celui qui la porte. Qui ne peut surtout pas se généraliser à une collection, un auteur, un éditeur. Jean-Paul Nozière encore : « Tout le monde a des idées sur ce que doit être un livre pour ado. Mais moi, après trente ans passés en bibliothèque, après des heures de discussion avec des ados, je suis incapable de dire un ado aime ça, peut lire ça, n’aime pas ça, doit lire ça. C’est une façon de les entourer de murs, et on fait ça uniquement pour les livres. On a une définition des livres pour ados, qui fait oublier qu’un livre c’est raconter une histoire qui nous porte. La littérature n’est pas là pour balayer des attentes. »
L’idée, au départ, était juste de présenter des collections. Des textes très différents, publiés dans des collections très différentes, mais qui avaient en commun cette même exigence littéraire, le même pari de proposer aux adolescents des textes forts, écrits, parfois dans des genres réputés confidentiels – les nouvelles – et qui leur parlaient du monde, dans des tons très différents. Le monde, il n’y en a qu’un, malheureusement souvent bien réel. Mais les voix qui donnent à lire ce monde, elles sont multiples et elles cohabitent. Elles vivent ensemble. Dans nos librairies, on se doit, il me semble, de les proposer. De les porter si on le souhaite. On ne peut pas faire le procès d’une littérature « trop noire ». Ce serait faire le procès du monde. C’est oublier qu’entre le monde et les livres, il y a eu acte de création. Il n’y a pas, d’un côté, des textes écrits « pour » les adolescents et qui seraient les seuls dignes d’êtres lus par eux, et de l’autre, des textes qui n’auraient pas été écrits « pour » eux et qui se soucieraient plus de la langue, de la littérature. S’il y a, en revanche, deux contraires dont je suis sûre, c’est : les bons et les mauvais livres. Point. Je me garde le droit de conseiller les bons, évidement.
Madeline Roth, L’eau vive
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