11 juin 2008
A bientôt, Alger… (Chroniques algéroises de Nadia Roman, 6/6)

Alpha Laz au travail sous le regard bienveillant de M'Dib mercredi 4 juin 2008
Jeudi 5 juin : notre second rendez-vous avec des enseignants. L’école des Glycines à Bouzaréah (le baiser de l’air) sur les hauteurs d’Alger, quartier résidentiel. L’école a aussi collège et lycée dans une autre villa. La directrice qui nous accueille très chaleureusement, nous a prévu une séance de travail avec les enseignantes de maternelle. C’est jeudi = notre samedi, une garderie est assurée mais pas d’enseignement.
Ici deux enseignantes par niveau MS et GS, une franco une arabophone, une directrice de la maternelle qui est diplômée d’art et design. Nous nous installons dans une salle de classe aux murs décorés de productions d’enfants et abécédaire en cours. Elles sont 4 au départ et nous rejoindront ensuite 2 autres enseignantes et l’inspectrice, qui enseigne la linguistique à l’université d’Alger. Notre projet l’intéresse car elle a fait une thèse sur le bilinguisme avec un chercheur français Philippe Blanchet universitaire en sociolinguistique à Rennes II, qui a lui-même travaillé, travaille, avec Henriette Walter.
Je suis une fois de plus « surprise », est-ce le mot ?!, de rencontrer ici, à Alger, les personnes qui m’ont fait tant défaut en France… Le vrai mot est -j’en suis « heureuse »- !
Il faut dire pour être totalement juste que notre travail est confidentiel jusqu’à présent, pour la simple raison que je n’étais pas convaincue de la possibilité de déranger un chercheur. Malgré tout, je suis aussi victime de la hiérarchie universitaire même si je m’en défends…
Nous voila donc en compagnie d’une qualité inespérée et de nous présenter et de débattre.
Les enseignantes, que j’appelle ainsi par déformation française, sont présentées comme des éducatrices. Elles enseignent pourtant puisque là aussi, le travail de lecture commence à la maternelle. Le temps d’enseignement en arabe et en français est équivalent, assuré par deux personnes différentes. Les activités pédagogiques sont organisées autour de thèmes souvent accompagnées de sorties pour rendre plus actifs les projets proposées. L’interaction des deux langues ne se fait pas systématiquement. Les productions à visée d’enrichissement de la langue (une ou l’autre) sont assez cloisonnées. Safia Asselah Rahal, leur inspectrice insiste sur l’utilité de lier les langues et de faire ressortir aux yeux des élèves le mot dans ses deux acceptions justement au moment où ils vivent et mettent en mots leurs activités. Au fil de la discussion, ceci ne sera plus une « injonction » mais une nécessité.
Les éducatrices ont pris connaissance de note projet mais n’en ont pas une idée précise ce qui est bien normal, on est là pour ça ! Chacun notre tour et de notre position professionnelle, nous présentons notre Imagier. Ici le choix des mots est moins commenté. L’usage des albums paraît moins évident, l’entrée dans la lecture se fait avec la lecture en somme. Le bain imaginaire, linguistique et syntaxique ne passe pas du tout par l’accès aux textes.
Lazhari a deux interventions à ce propos (à l’entendre je me dis une fois de plus qu’on a bien fait de se rencontrer !).
Il leur demande si elles lisent chez elles. Silence… puis pas le temps, trop fatiguées, trop de travail didactique.
Il leur demande si elles savent comment on fabrique un livre. Non.
Ils les invitent à venir visiter les Editions Alpha, où la chaine du livre est complète, de la conception à l’objet fini.
Il leur parle alors de ce que livre représente pour lui, depuis la découverte des premières lectures, enfant à Laghouat grâce à sa grande sœur initiatrice du bonheur de « s’évader à pas cher » jusqu’au rêve fou de vouloir faire cet objet et même y apposer son nom dessus.
L’assistance est médusée, je suis aux anges. Le voila, « mon » éditeur en train de faire la démonstration que je pratique avec mes élèves au mot à mot, moi ayant trouvé la pierre philosophale de la pédagogie et lui journaliste éditeur poète en train de dire les mêmes mots pour provoquer les mêmes déblocages !
Il me laisse parler de la transmission, cette implication quasi physique de l’enseignant dans le groupe autour du livre lu, et les effets secondaires (bénéfiques ceux là !) de ce goût transmis.
On est à la croisée de la « conf péda » et de l’échange. C’est passionnant.
J’avais proposé en monnaie d’échange au CCF dans ma demande de résidence, une intervention sur ce thème, qui n’a pas eu d’écho ; je suis bien contente de trouver là, dans ces « insolites demandes de rencontres », de quoi exprimer ce qui me tient à cœur et d’en recevoir un retour enrichissant.
A l’instar de leurs collègues de l’école Aladin, est-ce le statut de maitresse de maternelle qui veut ça ?, elles s’expriment peu finalement sur un usage de l’Imagier en tant qu’outil pédagogique. La pratique hors cadres est certainement assez incongrue. Mais elles ont manifestement bien perçu notre souci d’interférence culturelle et son véhicule par le biais des mots.
Il faut dire que leur inspectrice, dans une relation très conviviale, précise son accord avec la valeur des mots au sens large et qu’elle le fait passer.
En fin de rencontre, le moment « à bâtons rompus », je continue de parler avec Safia Rahal qui me confie un projet d’article, réflexions sur les avantages de l’enseignement bilingue et j’en suis très fière. Oui je lirai et je ferai écho par mail. Je suis enchantée de pouvoir trouver enfin des interlocuteurs attentifs, ce qui bien sûr me réconforte, les doutes ne manquant pas depuis le début de cette aventure (en particulier celui de savoir si nos capacités sont suffisantes pour offrir un objet fiable aux lecteurs, en d’autres termes, la barre n’est-elle pas trop haute ?!).
De son côté Lazhari s’entretient avec une enseignante qui lui annonce qu’elle va se remettre à lire. Il rit mais paraît ravi !
Après avoir pris congé très chaleureusement, nous nous retrouvons dans la voiture un peu vidés et si enrichis. Nous finissons par reparler, Lazhari persuadé que ni nous ni elles ne verront plus les choses de la même manière, les choses (je pense à Pérec, il y fera allusion peu après) c'est-à-dire les mots et les livres…
Toutes fenêtres ouvertes nous filons vers une destination inconnue de moi (je le fais aventure du bout du monde !!!) et arrivons comme par miracle à Tipasa…
Je m’en vais demain. Nous avons rempli notre programme de travail. Je n’ai pas une photo de moi de ce séjour, ce n’est pas que j’aime mais c’est la trace tangible. Et voila comment on veille aux mots et on pose devant une faute, ça vraiment j’adore !
Les premières figues fleur, les premiers épis de maïs, les pieds dans l’eau dans une crique au bord de la route, « une vie au goût de pierre chaude, pleine des soupirs de la mer et des cigales » (Noces à Tipasa, Albert Camus).
En janvier 2008 à Cassis, j’ai assisté à une journée de conférences Hommage à Albert Camus, les interventions sont éditées depuis Albert Camus et la pensée de midi, Editions Ovadia. J’emprunte à l’un des participants, Frédéric Musso, les mots de ma fin. « Camus a lu les poètes…mais sa manière, il la fonde sur sa propre aventure des mots et sur son amour des commencements. »
A bientôt
Nadia

Nadia Roman







Commentaires
Elle ecrit bien ma copine et je partage beaucoup de ses emotions et je decouvre aujourd'hui grâce à Musso qui a toujours des formules qui me boulversent que j'ai un point commun avec Camus :l'amour des commencements mais avait il comme moi une peur panique des fins?
Écrit par : scrinzo | 13 juin 2008
Merci pour votre article. J'espere que vous avez recu un bon stage. Et vous avez eu un bon experience ce qui est tres important dans dans votre travail. Je voudrais savoir encore quelque chose de votre sejour dans ce pays.
Écrit par : August | 18 septembre 2008
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