08 juin 2008
Alger : c’est encore mieux qu’en rêve (Chroniques algéroises de Nadia Roman, 3/6)

La directrice nous reçoit dans son bureau. Elle nous explique qu’elle était professeur de sciences naturelles, enseignées encore longtemps en français comme beaucoup de disciplines scientifiques, qu’elle est plus francophone qu’arabophone et qu’à la suite de fonctions administratives, elle s’est rendue compte à quel point la langue de la maison et celle de l’école étaient éloignées, et que le seul moyen de compenser était d’aller à la maternelle plus tôt. (J’espère que ce constat sera encore le même chez nous …). Alors elle ouvre une école privée maternelle Moyenne Section et Grande Section, puis va continuer à agrandir avec les élèves qui grandissent. Aujourd’hui, l’école a 700 élèves de la MS à la Terminale ; l’enseignement est totalement bilingue dès la MS et suit les programmes officiels en langue arabe. Les élèves sont une quinzaine en maternelle et une douzaine dès le collège. L’enseignement élémentaire est identique au notre dans son contenu.
Les enseignants nous attendent dans la bibliothèque. Elles sont 5, une directrice de la maternelle également conseillère pédagogique, deux institutrices de maternelle et deux du primaire, dont une a la charge de la remise à niveau des élèves qui arrivent en cours de cursus et qui on besoin d’aide dans une des deux langues.

Les maîtresses se plongent dans nos mots présentés en tableaux, et les quelques illustrations propositions des illustrateurs. Elles s’expriment sur le choix, font des trouvailles (comme nous en avons fait aussi !). Pendant ce temps, je vais visiter la maternelle avec la conseillère pédagogique qui me montre aussi les fiches qu’elle donne aux élèves et son projet de manuel de didactique sensori-motrice qui ne se pratique pas en Algérie et qu’elle enseigne aux élèves maîtresses. Les enfants sont peu nombreux, sages et invités à lire dès la MS. Un groupe de GS est en test avec deux inspecteurs de l’éducation nationale algérienne, une orthophoniste (spécialiste des élèves sourds) et un enseignant chercheur (neuro bio, activation des aires cérébrales du bilinguisme), tous enseignants en fac de psychologie à Alger. La directrice, au su de mes fonctions, les invitent à nous rejoindre.
Les fruits de ce débat élargi sont inouïs !!!
D’abord l’intérêt que ces gens portent à notre visite est impressionnant ; les enseignantes sont venues sur leur temps libre volontairement ; quand je m’en excuse, leur disant en riant que j’avais bien pensé à un peu d’heures sup mais pas à ce point, elles disent qu’elles ont trouvé très agréable qu’on s’intéresse à l’école élémentaire, ce qui est rare, que leur curiosité était avivée par cet Imagier qu’elles avaient du mal à imaginer.
La part poétique de l’intervention de Lazhari à propos de l’Imagier, que nous avons encore en partie dans la tête mais de plus en plus dans le concret grâce à ces quelques jours de travail ensemble, est reçue comme l’achèvement de la cause acquise. Oui il peut-être envisagé aussi comme outil pédagogique, et plus seulement pour être feuilleté à la bibliothèque comme il noua avait été dit au début de la discussion.
Un inspecteur prend un soin très net à étudier le dossier, puis prend la parole. Il s’exprime en arabe, Laz me traduit au fur et à mesure. Il dit mes doutes, mes interrogations et y répond avec un argumentaire très clair. Dans le cadre de l’enseignement ordinaire, le souci majeur des élèves est la langue parlée à la maison, arabe dialectal au mieux mais plus souvent « l’arabe de la rue » ou une langue régionale (kabyle, mozabite) et l’entrée dans la lecture est rendue très difficile car ils ne comprennent pas l’arabe classique qui est celui de l’école. Notre imagier, s’adresse parfaitement à des enfants issus de l’émigration en termes didactiques et culturels, mais il le voit surtout en termes culturels pour l’Algérie. Les raisons en sont le choix des mots qui, pour être réellement didactiques devraient être intégralement issus de l’arabe classique, ce qui de tout évidence n’est pas possible, vues que certaines racines sont persanes par exemple. Il accorde que c’est une finesse, qu’il n’en reste pas moins que ce sera un outil. Il me demande de lui rappeler le cheminement de ce travail. Oui, je m’exprime en français après lui avoir demandé si c’était possible, je suis entièrement d’accord que mon idée est partie des enfants de l’immigration, revient sur le constat des élèves en difficultés et aussi des autres, loin de leur racines. Nous convenons de la nécessité de livres bilingues qui parlent aux enfants (c’est la finalité de notre aventure trans med, écrire de la fiction à quatre mains), l’Imagier, plus fonctionnel malgré sa dimension poétique, étant un départ pour mieux se connaître entre auteurs en somme. Je suis heureuse de son intérêt et prends bien volontiers ses réserves comme autant de souci de répondre à notre questionnement. C’est but de la visite. Il me paraît largement atteint.
Je ne peux pas narrer par le menu les mots, les réflexions, la discussion sur « le goudron » et son origine végétale, les mots qui voyagent et qui ont là, les vertus d’un atlas ou d’un dictionnaire, quand on y plonge pour une raison bien précise et qu’on en ressort, de proche en proche, une heure plus tard.
Alors Lazhari, parle de la sortie du Réveil en français et en arabe pour le Sila 2008, de mon désir de rencontrer les élèves avec. Les enseignantes se proposent de m’accueillir, ravies, nous le sommes toutes. Il dit que l’Imagier sera pour plus tard et que son souhait est que ce livre puisse faire rêver comme à la vue d’un papillon, d’une fleur, d’un papillon sur une fleur.
Alors, nous partons sur lire et écrire, le but de mes interventions avec albums, les productions poétiques… et nous y serions encore ! Il vendra dans pas longtemps faire une lecture poétique ( éditeur et poète).
L’intérêt fut vif de toutes parts. Nous échangeons nos emails et ce, pas comme à la fin d’un stage, mais avec des questions en l’air, des documents, des rencontres au bout.
Nous sommes sonnés. Il fait très chaud dehors. Départ.
Nous avons bien mérité les crevettes à Fort de l’eau, au dessus de la plage de sable gris, où les jeunes se baignent déjà.
C’est encore mieux qu’en rêve.
Cette folle idée de rencontre, enfin folle parce qu’insolite, me confirme dans mon entêtement, tant pis !
Les inspecteurs, qui étaient également chargés de l’élaboration des nouveaux programmes, me parlent des ministres français qu’ils ont rencontrés, comme si… je leur avoue, qu’en France, dans « mon » ministère, on ignore ce que je tente de faire là. Surprise…
Un tour Editons Alpha et visite de la Casbah, le haut où habite Amine, responsable de la com chez Alpha Design.
Le soir, nous avions rendez-vous avec Liza la responsable du bureau du livre. Elle qui a soutenu notre projet dès son arrivée au CCF, elle méritait bien qu’on fasse plus court mais qu’on lui dise que depuis deux ans que j’y pense, un an qu’on y travaille chacun de notre côté avec internet au milieu, trois jours sur le terrain nous ont fait avancer fond et forme à pas de géants. Et tout ceci sera répété à « son » ministère ! (par moi, je l’avoue).
Je voulais faire des photos à l’école, puis je n’en ai plus eu envie par peur de casser notre belle dynamique.
Je reviendrai !
Ah oui, le soir on a mangé de l’espadon et bu (enfin) du rosé algérien.
Voila vous savez tout…
Ce pays est incroyable. Je ne suis ni sourde ni aveugle (ni muette !), je sais que c’est difficile, mais il y a une volonté des actifs sur le terrain qui est vraiment bonne à sentir, des yeux des oreilles de la peau.
Des bises,
Nadia







Commentaires
Je ne suis pas en relation avec le monde de l'enseignement. Je trouve le récit de Nadia touchant et frais. Sa curiosité "professionnelle" est aussi tenace qu'interessante et productive.
Des gens comme elle sont toujours bienvenus dans un pays (l'Algérie) qui a aussi besoin d'eux et de beaucoup d'échange! Bon courage.
Écrit par : Bouchibi Khier | 26 mai 2009
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