10 mai 2008
Livres d’artistes : place aux maestri !
En Italie, la rencontre entre l’art et la littérature de jeunesse prend un caractère particulier, explosif et joyeux. En déroulant le fil de son histoire, on y lit l’héritage des futuristes qui, au cœur d’une révolution totale, se tournent vers l’enfance pour l’intégrer dans leur pensée. Leur démarche ouvre la voie au travail des Munari, Veronesi, Mari et autres avant-gardistes, tout en résonnant dans les créations d’aujourd’hui. Grâce à une scène éditoriale dynamique qui archive, traduit et réédite, grâce aux artistes contemporains qui, à leur tour, choisissent le livre pour enfants comme moyen d’expression plastique. Par Cécile Desbois Un article de la revue PAROLE publié par Citrouille dans le cadre de la manifestation LE MAI DU LIVRE D'ART
Livres d’art, livres d’artistes ou objets d’artistes ? Difficile de définir ces œuvres propres à é(mer)veiller les enfants, de classer ces éclatantes productions qui interrogent à la fois le statut du livre et celui de l’art. Un album de coloriage peut-il transcender sa condition pour devenir une fresque aquarellée, comme le promet Pino Tovaglia ? Le jeu des fables d’Enzo Mari (Seuil Jeunesse) a-t-il sa place en bibliothèque ou en ludothèque ? Et ce Munari, à quoi son art tient-il ? A imaginer ces êtres pacifistes et non-productifs (Les machines de Munari, Céra), ou à soumettre son œuvre au regard des jeunes lecteurs ? En guise de réponse, se pose finalement la question de la légitimité du livre dans la transmission de l’art. Car, malgré un tirage limité et des mises en page stimulant les espaces-temps, le lissage inhérent aux techniques d’impression tronque souvent les couleurs et formats de l’original… Mais peut-être est-ce là, dans les digressions de la peinture, de la sculpture et du design vers un monde de papier, que se trouve l’essence de ces créations. Peut-être aussi se reconnaissent-elles par ce qu’elles ne sont pas : discursives, explicatives et didactiques. Loin de se considérer comme des donneurs de leçons, les livres d’artistes préfèrent montrer, expérimenter, faire toucher l’art du bout du doigt. Ce rapport émotionnel naît d’ailleurs souvent d’un retour au fondamental : formes, lignes et couleurs suffisent pour converser avec les enfants, pour évoquer avec eux le pouvoir de l’abstraction, de l’imagination, la beauté de la vie.
A la découverte des précurseurs
Merano est une petite ville du nord de l’Italie, si proche de l’Autriche que l’on pourrait presque s’y croire. Nichée dans les montagnes, la cité protège en son cœur un jardin secret : l’Oasis des livres d’artistes pour enfants, Oasi Per Libri Artistici (OPLA). Œuvrant dans les murs de la bibliothèque municipale, cette association conserve les éditions successives des précieux ouvrages, archive les dessins préparatoires, protège les inédits et prototypes. Venus d’Italie ou d’ailleurs, les livres d’artistes dialoguent entre eux, L’alphabet de Sonia Delaunay avec le projet inédit Tito, il camaleonte ardito de Paola Ponticoli, les ombres chinoises d’Emilio Isgro (La bella addormentata nel bosco) avec l’édition première du désormais classique Petit-Bleu et Petit-Jaune (L’Ecole des loisirs) de Leo Lionni. Dans ce havre animé d’ateliers et conférences, apparaît avec évidence – entre les figures incontournables – le sillage, la lignée de ces concepteurs italiens envisageant l’enfance comme partie intégrante de l’art.
Tout semble commencer dans l’Italie des années 20 et 30. Dans l’urgence de proposer de nouveaux modèles éducatifs, des créateurs exaltés, enthousiasmés – dans le désordre et sans préférence – par le ballet, les meubles, le théâtre, les livres, le son, inventent des spectacles et des jouets fustigeant l’absurde imitation du monde adulte, fabriquent des ouvrages rejetant tout académisme. Signant les aventures hilarantes du célèbre Signor Bonaventura, détournant de son trait parodique contes et poèmes, Sergio Tofano (1886-1973) se moque avec délices des dérives moralisatrices en les caricaturant. Antonio Rubino (1880-1964), lui, imprègne de son style féerique et grotesque, en un mot iconoclaste, plusieurs volumes de la Bibliotechina della Lampada avant de publier ses propres albums : Tic e Tac propose aux jeunes lecteurs des décors quasi théâtraux, la représentation visuelle et subtile d’expressions figurées ; I sette colori, ouvrage animé, force l’innovation technique en utilisant un procédé d’impression inédit.
C’est cette exigence de liberté, cet amour de la chose plastique, cette multidisciplinarité aussi, que transmettent ces précurseurs à la génération suivante. Ainsi, Luigi Veronesi (1908 - 1998), peintre et créateur de marionnettes, non content d’introduire la photographie dans les albums jeunesse, inscrit chaque ouvrage dans un projet, propose toujours un voyage entre abstraction, rationalisme et art concret. Ici, les objets, prétextes à l’expression des Couleurs (Denti Editore, diffusion Les Trois Ourses), cèdent leur place aux grands aplats sur des pages devenues œuvres d’art. Là, les Nombres (Denti Editore, diffusion Les Trois Ourses), s’appréhendent avec les dix doigts, mais aussi – pourquoi pas ? – grâce au rythme de compositions. Quant à Pino Tovaglia, il conçoit un objet imagé à l’utilisation volontairement ambiguë : Giuseppe Verde Giallo Rosso e Blu (Einaudi, Corraini) propose aux enfants d’utiliser gouache, aquarelle, pastel pour teinter des monuments imposants, superposés, racontant l’Histoire. Dès lors, livre et art font cause commune : donner à imaginer, rejeter tout conformisme.
« Un livre, ça sert à vivre ! »
On aura reconnu à cette affirmation enjouée le regretté Bruno Munari (1907-1998). Contemporain de Tovaglia et Veronesi, faisant le pont entre deux générations de créateurs par sa longévité, Munari pratiquait un art total, englobant la sculpture, l’illustration, le design, la peinture et l’écriture. Saupoudrant de légèreté les tendances artistiques du moment, celui qui fut le chef de file du mouvement « Jouer avec l'art » ne cessa de saisir le livre dans sa forme et son contenu, d’examiner sa nature intrinsèque, de déconstruire sa matérialité pour mieux la réinventer. Dès ses premiers livres, la notion de page se distend, étire sa raison formelle. Ainsi Le marchand d’animaux (Mondadori, Corraini) exhibe-t-il fièrement porc-épic, mille-pattes, flamand rose et autres créatures fantastiques dans l’espace de plus en plus restreint de pages dressées en éventail et levant peu à peu le voile sur la surprise finale… Clin d’œil aux poupées russes, Toc, toc, qui est là ? Ouvre la porte ! (Mondadori, Seuil Jeunesse), invite lui à franchir le seuil de la couverture, en utilisant les clés délibérément oubliées ou en regardant par l’œilleton indiscret percé à même le carton. De l’autre côté, des contenants – une malle étiquetée, un attaché-case, des paquets – rapetissent à vue d’œil tout en dévoilant leur surprenant contenu ! De la même année, datent aussi le surréaliste Jamais contents ! (Mondadori, Seuil Jeunesse) et L’histoire des trois oiseaux (Mondadori, Seuil Jeunesse). Mais le temps passe et Munari avance, formule encore et toujours des idées neuves. Des feuilles de papier calque Dans le brouillard de Milan (Emme Edizioni, Seuil Jeunesse) créent l’illusion poétique de la brume, des légumes du marché tranchés et colorés tamponnent à l’envi Des roses dans la salade (Einaudi, diffusion Les Trois Ourses), les Livres illisibles reprennent les codes de l’art concret, jouant avec le toucher et les plans de couleurs, annonçant déjà les Prélivres (Danese, Corraini). Trésor mal connu, œuvre épuisée en France, ces douze objets réversibles, en papier, carton, bois, tissu éponge, étoffe non tissée, plastique transparent, restent livres grâce à une seule chose : la reliure ; à spirale, à couture ou à corde, et si elle définissait le livre ? « A l’intérieur, explique le designer, il y a une surprise : ce qu’avant l’enfant ignorait. Peut-être la Culture… ». Alors le livre devient Regarde-moi dans les yeux (Lucini, Corraini), ensemble de masques schématiques à superposer pour créer des personnages ou à ajuster sur son visage. Alors, il peut se faire Tanta gente (Danese, diffusion Les Trois Ourses). Deux grosses vis, des feuilles transparentes, du papier lisse ou rugueux, des pages empreintes d’une amorce de dessin, de phrases laissées en suspens : que réalise un enfant avec ce matériel ? Un livre et bien plus que cela...
Le pari des éditions
Que tous ces ouvrages aient traversé les décennies pour nous parvenir ne tient ni au hasard ni à la chance, mais à la détermination d’acteurs engagés, à commencer par les éditeurs. Quand Mondadori publie les créations précoces des futuristes, Bompiani suit le travail d’Eugenio Carmi dont les collages gardent, malgré les années, leur force d’engagement (Les trois cosmonautes, Grasset). Un peu plus tard, en 1972, Giulio Einaudi décide de confier à Munari la collection Tantibambini dont chacun des soixante-six titres revendique une intention : « aider les enfants à utiliser leur esprit pour se libérer des conventions sociales (…) ». En d’autres termes aiguiser le regard critique des enfants. Libre alors au talentueux coloriste Emanuele Luzzati d’accentuer le ton anticonformiste de L'uccellino Tic Tic. Libre à Enrica Agostinelli et Florenzio Corona de s’emparer des textes surréalistes de Gianni Rodari, la première en réinventant l’imagerie du conte, le second en mélangeant photographies et dessin. Et vive Toti Scialoja qui use, sans modération, de son sens de l’absurde (La zanzara senza zeta) pour détourner les codes classiques de la narration !
Dans cette effervescence autour de la pédagogie de l'art, le galeriste et éditeur milanais Bruno Danese joue aussi un rôle majeur. Soutenant le mouvement « Jouer avec l'art », il édite avec le même enthousiasme les créations d’Enzo Mari. Privilégiant le va-et-vient entre volume et graphisme, convoquant équilibre des formes et traits épurés, les livres et jeux de cet enfant terrible de l’art italien en appelaient à l’intelligence. Et en appellent toujours aujourd’hui grâce un éditeur résolu à transmettre ce qui ne peut pas prendre le risque de disparaître, quelque chose de l’ordre du patrimoine. Nées d’une galerie d’art, celle de Maurizio, et d’un amour, celui de sa femme Marzia pour les livres, les éditions Corraini (www.corraini.com), installées à Mantoue, publient et rééditent des livres d’art. Ainsi les animaux de Mari – formes stylisées s’il en est – peuvent-ils continuer à s’amuser et à expérimenter différents « états ». Rassemblés sur La balançoire (Danese, Corraini), éléphants, rhinocéros, cochons et autres chameaux, signes graphiques tamponnés en une longue frise, cherchent leur centre de gravité. Dans Le jeu des fables (Danese, Seuil Jeunesse), ils cohabitent avec des éléments hétéroclites – soleil, parapluie, chaussure, cage… – sur des cartes rectangulaires, s’imbriquant les unes dans les autres pour édifier un monde (ré)enchanté. Livre ou objet ? Là n’est pas la question pour Enzo Mari qui, outre plusieurs albums réalisés avec sa femme (La pomme et le papillon, L’œuf et la poule, L’Ecole des loisirs), imagina des Carte da disegno (Corraini), séquences cartonnées prêtes à s’offrir un rêve ou un conte. Aplats de couleurs, simplicité volontaire des illustrations, pour Mari, le livre est ainsi : sans fin.
Des acteurs qui participent aujourd’hui à la diffusion des ouvrages d’hier, il faut encore dire un mot. Le temps de saluer trois drôles de dames qui aiment à s'appeler Les Trois Ourses (voir aussi p. 16). Depuis 1988, ces bibliothécaires françaises diffusent et éditent le travail de designers ayant utilisé le livre comme moyen d’expression plastique. Œuvrant dans l’urgence de mettre certains ouvrages entre les mains des enfants, Les Trois Ourses travaillent main dans la main avec les éditions Corraini pour l'Italie. A elles, l’on doit la présence de Veronesi en France, l’ultime réédition des Prélivres, la diffusion en italien d’inédits de Munari... et peut-être bientôt d’autres essentiels ?
Présences contemporaines
Après ce crochet par la France, retour en Italie pour scruter l’horizon. Chaque année, OPLA organise une semaine de rencontres et d’ateliers autour d’un univers artistique. L’occasion de célébrer les talents d’aujourd’hui. Celui de Giordano Frabboni, qui redonne ses lettres de noblesse à la gravure, celui de Chiara Carrer, dont le crayonné sensible sait réinvestir avec malice (Alice racontée aux petits enfants, La Joie de lire) ou sobriété (Le petit chaperon rouge, La Joie de lire) les récits populaires, celui aussi d'un Lorenzo Mattotti, dont on se souvient de l’incroyable Pinocchio (Albin Michel). Dans un jeu de masses chromatiques, ce héros de papier se métamorphose en véritable comédien, doué d’un regard et de gestes empreints de vérité. Et qui pourrait oublier le clown Eugenio (Seuil Jeunesse), dont l’esthétique tout entière rappelle la prédilection du peintre pour la légèreté des pastels et crayons de couleur.
Les découpages de Sara Fanelli, le langage plastique et corporel de Mario Mariotti, les mises en pages futuristes de Beatrice Alemagna, la poésie visuelle des aquarelles de Marco Nereo Rotelli et de Federico Maggioni… Ils sont nombreux ces artistes, qu’on ne peut tous évoquer ici, à perpétuer l’élan optimiste impulsé par leurs maîtres. En visitant les territoires de l’enfance, parfois le temps d’une œuvre seulement, ils contribuent tous à faire de l’art… la vie même.
Cécile Desbois
Conceptrice-rédactrice, Cécile Desbois intervient dans des projets éditoriaux à dimension pédagogique : rédaction d’articles destinés aux acteurs de l’éducation ou aux élèves, collaboration avec des maisons d’édition jeunesse, action d’éducation aux médias etc.
04:27 Publié dans AROLE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note















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