05 mai 2008

En français dans le texte

Philippe Couderc traduit le suédois en français, Alice Marchand  est la principale traductrice de Peter Sís en France. Ils ont bien voulu répondre aux questions de Laurence Tutello, librairie Le Chat Pitre, à Paris. [Un article paru dans le dossier D'UNE LANGUE À L'AUTRE, Citrouille n°48]  - Illustration de Peter Sís extraite de Le Mur.

260952527.jpgTraduire, c'est interpréter le sens d’un texte pour en produire un nouveau, ayant un sens identique et un effet équivalent sur le lecteur, dans une langue et une culture différentes. Etablir cette balance entre le texte de la langue d’origine et celui de la langue "d’arrivée" tout en tenant compte d’un certain nombre de contraintes (contexte, grammaire, faux-amis…), rendre compréhensible, restituer au plus près le texte original tout en se donnant assez de liberté pour mieux le servir : voilà bien toute la difficulté du travail du traducteur. C’est en cela qu'il est un auteur à part entière, et qu'il doit-être reconnu comme tel. Nous avons, au sujet de leur métier, posé les mêmes questions à deux d'entre eux. Philippe Couder est bibliothécaire jeunesse en Suède; il traduit  en français albums et romans. De langue maternelle française, Alice Marchand vit, elle, à Dublin. En jeunesse, elle est la traductrice de la quasi-totalité des ouvrages de Peter Sís parus en France, dont le dernier cet automne, Le mur. Nous vous proposons leurs réponses croisées.

- Comment  avez-vous rencontré l'œuvre que vous avez traduite ?

 Philippe Couder : Dans le cadre de ma profession. Je suis tous les jours en contact avec la littérature pour les jeunes. Une grande partie de mon travail conSíste à gérer le fonds, c’est à dire sélectionner, adapter et mettre en valeur les collections. Je recommande chaque jour aux usagers des ouvrages, tant pour les tout-petits que les adolescents, des histoires comme des documentaires. Je suis particulièrement attaché à la pratique de la ronde des livres, animation très répandue dans les bibliothèques municipales suédoises, et qui conSíste à régulièrement présenter aux classes qui visitent la bibliothèque une sélection de livres supposés les intéresser, entre autres des nouveautés. Cela implique qu’il faut lire un grand nombre de livres, mais aussi essayer de se tenir le mieux possible au courant de la production de plus en plus abondante. Heureusement, la Suède étant un petit pays, les maisons d’édition jeunesse sont en nombre réduit ! En ce qui concerne les commandes de livres en bibliothèque, il existe depuis longtemps un principal fournisseur spécialisé qui envoie tous les quinze jours un catalogue des nouveautés à paraître, accompagnées de critiques. Journaux, revues spécialisées, sites internet permettent également de suivre l’actualité éditoriale. Les grands quotidiens ont aussi une rubrique où sont, chaque semaine, publiées des critiques littéraires d’œuvres pour la jeunesse. La situation est plus défavorable lorsqu’il s’agit des librairies, notamment des librairies spécialisées jeunesse, de moins en moins nombreuses en Suède. A l’heure des livres qu’on achète sur internet (tendance très forte en Suède), il est rare de trouver des rayons attrayants et un service compétent dans les grosses chaînes de librairies et autres grandes surfaces.


Alice Marchand : Je travaillais comme stagiaire d’édition chez Grasset, l'éditeur de Peter Sís en France, quand Marielle Gens m’a proposé de traduire sa dernière œuvre d'alors : Le Tibet ou les secrets d’une boîte rouge. J’avais déjà lu tous ses livres publiés en français, et j’avais eu un grand coup de cœur pour son travail. Cette proposition m’a donc enchantée… Depuis, j’ai également traduit L’Arbre de la vie (sur Darwin) et Le Mur.

- Considérez-vous qu'il y a une spécificité de la traduction jeunesse ?

Philippe Couder : Oui. Le souci qu'on a du lecteur, de sa capacité à comprendre ou non un contexte étranger, reste encore une préoccupation importante lorsqu’il s’agit de la traduction jeunesse, d’où une tendance marquée à l’adaptation. En somme on retrouve dans le débat sur la traduction jeunesse les traditionnelles questions de l’influence des préoccupations pédagogiques sur la littérature jeunesse.

Alice Marchand : Je ne crois pas qu'il y ait de spécificité de la traduction jeunesse. Quel que soit le livre qu’on traduit, il faut bien comprendre la langue de départ et bien manier la langue d’arrivée ! La seule différence est qu’en jeunesse on s’autorise parfois quelques modifications, celle des prénoms des personnages par exemple. On s'accorde un peu plus de souplesse, peut-être, mais il ne faut pas en abuser. Mais il est vrai que les éditeurs jeunesse ont parfois tendance à faire retravailler les textes qu’ils publient, une intervention qui se ressent alors dans la traduction. Mais j’ai pour ma part la chance de travailler exclusivement avec des éditeurs qui respectent les choix de l’auteur.

 

- Quelle différence y a-t-il entre la traduction  d'un album et celle d'un roman ? 

Philippe Couder : Tout d'abord, il faut savoir que les éditeurs attachent une grande importance au graphisme. Si les illustrations ne séduisent pas dès le départ, ou ne s’inscrivent pas dans le style d’une collection, il y a de grandes chances pour que l’album soit refusé d’emblée. Ensuite, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’est pas obligatoirement plus facile de traduire un album. Il semblerait que, moins il y a de texte plus celui-ci doit être juste. Et puis souvent le rythme est important dans l’album. Par ailleurs les images transmettent toute une culture et des valeurs, éléments que l’on retrouve dans le texte, et dont le traducteur doit être conscient. Ainsi, le style souvent réaliste et intimiste des albums suédois, de petit format, est très différent des albums français artistiquement plus sophistiqués. La mise en page est alors primordiale et une collaboration étroite éditeur-maquettiste-traducteur est souhaitable.  

Alice Marchand : Dans les albums, il y a généralement une contrainte d’espace que l’on ne rencontre pas lorsqu’on traduit un roman. Il est plus souvent nécessaire d’adapter le texte original pour éviter de déborder de la maquette ou encore pour conserver des rimes, par exemple. Dans un roman, on dispose de toute la place qu’on veut ; c’est un confort de pouvoir traduire sans compter le nombre de signes, car un texte français est d’environ 15% plus long que le même texte en anglais. J’aime cette liberté que donne l’espace, mais les contraintes pimentent aussi l’exercice !

- Quelle part de liberté vous accordez-vous dans votre tâche ?

Philippe Couder : La liberté offerte au traducteur est souvent assez large. Avec l’accord de la maison d’édition d’origine, certaines parties du texte peuvent être supprimées. Le résultat est souvent très subjectif, renvoyant à la propre sensibilité du traducteur. Il faut, en fait, opter pour une stratégie. Cette "liberté" implique également qu’on est toujours dans le doute quant aux choix de tel mot, de telle expression ou de temps verbal. On doit aussi parfois faire des concessions, trahir l’œuvre originale quand par exemple certains termes, des jeux de mots, des éléments contextuels sont intraduisibles. Par ailleurs la traduction renvoie à la place et à l’image de l’enfant dans la société et ses relations avec le monde adulte. Dans la littérature de jeunesse suédoise, le point de vue est très souvent celui de l’enfant, d’où l’utilisation d’un langage plus simple, de style parlé, avec, par exemple des répétitions, des onomatopées dont on a moins l’habitude en France où les exigences en matière de qualités littéraires du texte sont plus élevées. 

Alice Marchand : La traduction n’est pas une science exacte. Elle résulte d’une série de choix, d’une sensibilité particulière à la langue de départ et à la langue d’arrivée. En ce sens, le traducteur est libre, même s’il reste "prisonnier" de l’original. La langue qu’on emploie influe sur la pensée elle-même. Par conséquent, le meilleur équivalent français d’une phrase en anglais ne sera pas forcément celui qu’on imagine. C’est au traducteur d’évaluer ce qui lui paraît le plus fidèle… En sachant qu’une traduction parfaitement "fidèle" serait juste un "calque" maladroit. Sans réécrire la v.o., bien sûr, il faut parfois s’en éloigner (en apparence) pour la retranscrire au mieux. Trouver cet équilibre, c’est tout un art (et un véritable casse-tête !) qui me rappelle un peu celui du funambule…

- Est-ce que vous entretenez un lien personnel avec l’auteur ?

Philippe Couder : Non, je n’en ai pas encore eu besoin, mais ce serait un plus, surtout si l’on est amené à traduire plusieurs œuvres du même auteur.

Alice Marchand : J’ai rencontré Peter Sís il y a quelques années, à Paris, lors d’une réunion de promotion avec des libraires où je lui ai servi d’interprète. J’avais déjà communiqué avec lui par téléphone et par e-mail pendant la traduction de son livre Le Tibet. J’essaie toujours de contacter l’auteur quand je traduis un de ses livres, car il est le seul à pouvoir élucider certaines questions et il peut m’apporter un éclairage utile sur son texte. Il y a toujours une certaine appréhension, voire une certaine réticence à communiquer avec l’auteur, car le traducteur s’approprie le texte d’un autre et redoute d’être pris en faute, de passer pour un traître, justement… Mais pour moi, les échanges avec les auteurs ont toujours été positifs et enrichissants.

- Le travail du traducteur est-il pour vous celui d'un écrivain ?

Philippe Couder : Oui, c'est une véritable tâche d’écrivain, de réécriture. La traduction signifie bien plus que changer un  mot par un autre dans une autre langue. Il faut oser quitter le texte original, s’en éloigner pour en saisir l’essence et mieux y revenir en  recréant un nouveau texte. Décomposer et recomposer. Enfin, il faut peut-être se faire à l’idée qu’un livre traduit n’est plus le même que l’original (nouveau contexte socioculturel, nouvel éditeur, nouvelles illustrations, nouvelle couverture, nouveaux points de diffusion, nouveaux lecteurs). Rien ne garantit que la traduction, même réussie, puisse connaître le succès de l’original. À bien réfléchir c’est une mission qui parfois semble (presque) impossible !

Alice Marchand : « Traduire, c’est écrire accompagné. » (Carlos Batista, Bréviaire d’un traducteur). Je ne suis pas écrivain, mais j’écris beaucoup pour mon plaisir. Ma propre langue est un drôle d’animal à réapprivoiser constamment, car plus je me plonge dans l’anglais, plus le français, qui est ma langue maternelle, me devient étranger. Mais il faut savoir écrire dans sa langue avec beaucoup d’aisance pour être traducteur, alors je m’entraîne le plus possible ! Cela dit, mes écrits personnels n’ont aucun rapport avec mes traductions. En tant que traductrice, je suis plutôt caméléon, je cherche à écrire le texte comme l’auteur de la v.o. l’aurait écrit s’il l’avait écrit en français.

 

Propos recueillis par Laurence Tutello, librairie Le Chat Pitre

RETROUVEZ LES LIBRAIRIES SORCIÈRES DANS LEUR NOUVEL ESPACE WEB !
librairies-sorcieres.fr


Publié dans DOSSIER D'UNE LANGUE À L'AUTRE, PORTRAITS ET INTERVIEWS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.