30 avril 2008
Ô Belgique, ô mère chérie*…
*Extrait de La Brabançonne, hymne national belge
La Belgique, pays qui dérive et divague, qui rêve de séparatisme au Nord et se raccroche à l’ombre d’une couronne usée au Sud… Pays dans lequel, d’un point de vue institutionnel, il est plus difficile pour des Francophones et des Flamands de travailler ensemble que de collaborer avec des Japonais ou des Russes ! Est-ce pour cela que, dans ce petit confetti aux multiples frontières, les albums mixtes, issus de l’union d’un auteur francophone et d’une illustratrice flamande ou le contraire, sont si rares ? Et pourtant… Le choix ne manque pas pour nos amoureux de papier : Kitty Crowther, Anne Herbauts, Benoît Jacques, Rascal, Pascal Lemaître, Anne Brouillard, José Parrondo, Carl Norac, Louis Joos, Mario Ramos, Jeanne Ashbé… pour ne citer que quelques sudistes face à des nordistes tels Carll Cneut, Gerda Dendoven, Tom Schamp, Ingrid Godon, Isabelle Vandenabeele, Klaas Verplancke, Bart Moeyaert, Paul Verrept, Brigitte Minne, Kristien Aertssen… Des noms à faire pâlir d’envie nos divers voisins qui n’hésitent d’ailleurs pas à s’approprier leur nationalité.
Et pourtant… Christiane Germain, directrice des éditions Pastel qui publient énormément, pour ne pas dire essentiellement, des auteurs et illustrateurs issus de notre Communauté française, a de nombreux contacts avec différentes maisons d’éditions flamandes, et notamment avec l’excellente maison d’édition De Eenhoorn. Des présentations des nouveautés se font régulièrement, les rapports sont excellents et les échanges intéressants. Comment alors expliquer ce vide ? « Les Flamands éditent des livres pour la jeunesse épatants mais nous ne pouvons nier leur appartenance à une autre identité culturelle. Les publics aussi ne sont pas les mêmes des deux côtés de la frontière linguistique » nous dit Christiane Germain. « Les Flamands ont une vision beaucoup plus européenne de la littérature de jeunesse que les Francophones, ajoute Carl Norac. Ils n’hésitent pas à aller présenter leur travail en France, en Hollande ou en Angleterre alors que nous ne travaillons en général qu’avec des éditeurs francophones, belges ou français ». Pas étonnant lorsqu’on comprend que pour de nombreux artistes flamands, l’Europe commence aux frontières de la Flandre. Carll Cneut, par exemple, nous confie : « Nous ne faisons pas vraiment la différence entre les auteurs et illustrateurs francophones de Belgique et de France. Pour nous, ils appartiennent au même courant difficilement reconnaissable parce qu’énorme, alors que nous, les auteurs et illustrateurs flamands, nous appartenons à une petite vague beaucoup plus facilement identifiable».
« Par ailleurs, » continue Christiane Germain, « le soutien des pouvoirs publics permet aux éditeurs de publier des livres très pointus, ce qui est beaucoup plus difficile pour nous ! ». Il est vrai que les politiques culturelles en général, et en littérature de jeunesse en particulier, ne sont pas les mêmes des deux côtés de la frontière. Ce n’est un secret pour personne que, pour les auteurs et illustrateurs également, il vaut mieux naître au nord qu’au sud dans notre petit pays. « En Flandre, De Vlaams Fonds voor de letteren [Fondation flamande de littérature] nous achète du temps» explique Carll Cneut. « Cela va de deux mois à dix mois par an pendant lesquels nous percevons une sorte de salaire net qui nous permet de créer sans nous soucier d’argent. Ce montant n’a rien à voir avec nos droits d’auteurs. Si toutefois, nos revenus dépassent le montant de +/- 35.500 euros net par an, le surplus est prélevé sur la bourse perçue. Les auteurs et les illustrateurs peuvent rentrer un dossier chaque année pour recevoir ces "bourses de travail". Nous sommes très nombreux à en bénéficier ». Merveilleux système qui permet aux artistes de ne pas devoir multiplier les parutions et les animations pour arrondir leurs fins de mois car rappelons-le, les droits d’auteurs sont maigres, quelle que soit la maison d’édition : quelques pourcents à peine du prix d’un album à partager entre l’auteur et l’illustrateur… Heureusement, depuis 2006, la Ministre de la Culture Fadila Laanan a également mis en place diverses bourses et prix décernés à de nombreux auteurs et illustrateurs de la Communauté française de Belgique. Dans la même vague, le Grand Prix Triennal de littérature de jeunesse a été attribué pour la première fois en décembre 2006, à Kitty Crowther.
Malgré ces divergences d’identité et de politique, des livres "mixtes" poussent, forts de cette richesse culturelle qui fait ou devrait faire notre fierté. Des mains se tendent. C’est Carll Cneut qui, après avoir lu la version flamande de La grande ourse de Carl Norac et Kitty Crowther a demandé aux éditions Pastel de travailler avec cet auteur. Quelques mois plus tard, Un secret pour grandir écrit et illustré par nos deux Carl(l) voyait le jour, suivi de Cœur de papier et Monstre, ne me mange pas, tous trois parus aux éditions Pastel. « Si ce sont souvent les maisons d’édition qui proposent des illustrateurs aux auteurs » nous dit Carl Norac, « il n’est pas rare de présenter à un éditeur un projet élaboré lors d’une rencontre. Le salon de Bologne est un lieu extraordinaire pour cela car on a vraiment l’occasion de rencontrer des illustrateurs d’un peu partout et notamment de nombreux illustrateurs flamands, invités par le Flemish Literature Fund ». Faut-il vraiment aller si loin pour permettre à nos auteurs et illustrateurs de se rencontrer ? Espérons que nos représentants politiques prennent un jour conscience de l’enjeu qui se cache derrière cette constatation éditoriale. La connaissance de l’autre, qui plus est de la littérature de l’autre, n’est-elle pas la meilleure frontière aux mots se terminant en –isme comme communautarisme, régionalisme, ostracisme, racisme, élitisme… ?
Muriel Limbosch
Quelques titres d’albums "mixtes"parus en français :
- Un secret pour grandir, Cœur de papier et Monstre, ne me mange pas de Carl Norac et Carll Cneut, chez Pastel.
- Le géant de la grande tour de Carl Norac et Ingrid Godon chez Sarbacane.
- Ma maman est magique et Mon papa est un géant de Carl Norac et Ingrid Godon chez Bayard.
- Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? de Carl Norac et Kristien Aertssen chez Pastel.
- Prince Arthur et princesse Leïla de Béatrice Deru-Renard et Kristien Aertssen chez Pastel.
- Je compte avec Nelly et César de Jean Maubille et Ingrid Godon chez Averbode
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