25 avril 2008

L’enfance et l’art : L’art dans les albums

De quelle manière l’art entre-t-il dans les albums ? Laissant de côté les documentaires explicitement conçus pour être des introductions à l’histoire de l’art ou des biographies d’artistes, je présenterai ici quelques ouvrages pour la jeunesse où des peintures, des sculptures et des œuvres architecturales plus ou moins célèbres se mêlent à la narration. Parfois citations nonchalantes, parfois véritables clés de lecture, ces œuvres d’art s’introduisent dans l’imaginaire de l’enfant et, peut-être, si le terrain est fertile, y prennent racines. Par Barbara Bonardi Valentinotti - Un article de la revue PAROLE

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Tant dans le passé que dans le présent, les illustrateurs ont toujours trouvé dans l’histoire de l’art une source d’inspiration précieuse ; des modèles stylistiques, mais surtout un répertoire d’images dans lequel puiser. Certains albums entrent en résonance avec un supposé bagage culturel commun. Si les références se proposent aux adultes comme deuxième niveau de lecture, elles constituent pour l’enfant une première exposition à des citations visuelles récurrentes. Ces livres invitent à jouer avec les œuvres d’art, à établir des parallèles, pour se construire petit à petit une sorte de bibliothèque visuelle. Copies, pastiches, parodies, originaux, la littérature jeunesse fait preuve d’imagination et nous offre plusieurs exemples remarquables d’introduction à l’art par le biais de la fiction et non du documentaire. Panorama loin d’être exhaustif, cet article explore les différentes façons dont les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs pour la jeunesse se servent de l’art pour véhiculer des messages à l’intention de lecteurs attentifs et surtout curieux.  


Les citations: hommages et humour

« Simple » hommage rendu par les illustrateurs à des peintres qu’ils admirent, parfois les œuvres citées n’exercent aucune fonction narrative spécifique au sein de l’album. On en trouve des exemples dans les livres de Solotareff et de Nadja. Illustrateurs dont le style a souvent été qualifié d’expressionniste, Solotareff reproduit fidèlement La chambre de Van Gogh dans Matthieu (L’Ecole des Loisirs) et sa sœur, dans la double page du pique-nique dans le bois du Chien bleu (L’Ecole des loisirs), fait un clin d’œil au très contesté Déjeuner sur l’herbe de Manet. 

D’autres fois, les citations d’art peuvent par contre être porteuses de signification. Dans sa craquante Olivia (Seuil Jeunesse), Ian Falconer utilise un tableau d’art moderne pour nous offrir une blague au deuxième degré. Visitant un musée avec sa maman, la petite cochonne Olivia découvre Pollock et se dit qu’elle « peut faire la même chose en cinq minutes ». Rentrée à la maison, elle laissera libre cour à sa créativité… Un gag dont on peut rire sans connaître Pollock, mais qui sera sans doute plus saisissant si l’on est familier de l’art moderne, et si l’on pense aux commentaires, justifiés ou pas, que l’on entend souvent à son sujet. 

La veine humoristique caractérise également les albums qui présentent des artistes dessinant à la manière des Grands Maîtres : c’est le cas de Les tableaux de Marcel d’Anthony Browne (Kaléidoscope) ainsi que de Mon Chat le plus bête du monde de Gilles Bachelet (Seuil Jeunesse). Dans ces livres, peu importe que Vénus ait les traits d’un gorille plutôt que d’un éléphant ; les tableaux sont facilement reconnaissables et le sourire surgit spontanément sur les lèvres. 

Fascinante et plein d’humour est aussi la promenade à la découverte de la capitale française que Beatrice Alemagna propose dans Un lion à Paris (Autrement). En suivant ce roi de la savane à la recherche d’une nouvelle vie, on tombe sur le musée Beaubourg, « une gigantesque usine où les ouvriers montent et descendent dans un tuyau transparent », le regard tendre de la Joconde nous séduit, le Sacré-Cœur ressemble à une tarte à la Chantilly et on reste bouche bée devant la Tour Eiffel. Dans cet album, ironie et sagacité se fondent dans le double jeu des renvois allusifs du texte et des images pour nous proposer une balade insolite dans les rues de la métropole française.

Art et symbolique des images

Qu’on la voie pour la première fois ou pour la centième, toute image possède une dimension émotionnelle. Ses formes, ses couleurs, sa signification symbolique exercent un impact sur la personne qui regarde et provoquent en elle des réactions. Anthony Browne, dont l’œuvre contient de nombreuses références à l’art, nous fourni dans Marcel le rêveur (Kaléidoscope) un excellent exemple de la façon dont on peut utiliser la symbolique de tableaux connus pour véhiculer un message. Afin d’amener le lecteur dans le monde onirique de Marcel, l’auteur-illustrateur s’appuie sur les productions du surréalisme. Mouvement littéraire et artistique connu pour son intérêt à l’égard de l’inconscient, le surréalisme prônait la toute-puissance du rêve et les associations d’idées caractérisées par l’absence de tout contrôle de la raison.

Les clins d’œil à Magritte constituent le fil conducteur de Marcel le rêveur. La page de garde initiale, où des objets sont accompagnés d’une légende qui ne leur correspond pas, fait référence à une version de La clef des songes, études de Magritte sur le langage iconique et verbal par lesquelles l’artiste exprimait son idée de la nature arbitraire des mots et des images. Dans la même veine, on retrouve une parodie de La Trahison des images, la célébrissime affirmation  « ceci n’est pas une pipe ». Au-dessus de Marcel endormi, l’album s’ouvre et se clôt avec le tableau Le Château des Pyrénées, une grande pierre avec un château survolant la mer qui se transforme, dans la dernière page du livre, en… la tête de Marcel. Et quand le héros brownien rêve qu’il est peintre, on laisse au lecteur le plaisir d’aller chercher le titre des tableaux de Matisse cités… Les autres références célèbres de ce livre sont tout autant parlantes. Marcel explorateur bouge dans la végétation luxuriante du Rêve d’Henri Rousseau, son cauchemar de ne pas pouvoir courir a pour cadre une des places à arcades désertes et sinistres de Giorgio de Chirico (Mystère et mélancolie d’une rue) et, cerise sur le gâteau, « Marcel dans un paysage étrange » se promène sur le fond d’un condensé de tableaux de Dalí insérés dans le désert inquiétant de sa Persistance de la mémoire, mieux connue comme Les montres molles. Complices du récit, les œuvres citées intensifient les sensations, tout en étant parfaitement lisibles par le néophyte en matière d’art.

Art et psychologie des images

Dans la même optique d’une utilisation de la signification symbolique des images, nous avons également l’approche, complètement différente mais tout aussi intéressante, de l’album pour adolescents Rendez-vous sous les cerisiers (Cendrine Genin, Le Baron Perché). L’illustratrice Nathalie Novi y exploite la charge psychologique de quelques œuvres d’art pour décrire visuellement les états d’âme des personnages. Ce beau livre poétique relate l’histoire malheureuse d’un jeune couple séparé par la guerre de 14 - 18. Des échanges épistolaires constituent le fil conducteur de cette romance sentimentale. Henri parle de sa vie au front et Marguerite raconte des anecdotes du quotidien au village, les deux rêvent d’un futur ensemble. Au fur et à mesure que le temps passe, les mots d’Henry se font plus dramatiques. Jusqu’au moment où le jeune homme dégage Marguerite de la promesse d’amour qui les liait. Suivent les lettres sans réponses de Marguerite qui ne veut pas accepter ce qui, à ses yeux, n’est qu’un sacrifice inutile. L’épilogue laisse dans la bouche la saveur douce-amère des occasions manquées. Les magnifiques planches de Nathalie Novi accompagnent ces lettres et dictent le pathos du récit. Si certaines références ne sont que des allusions discrètes, deux citations explicites réjouissent certainement le plus grand nombre : L’homme qui marche de Giacometti et Le cri de Munch. Figure côtoyée tous les jours par les Suisses sur leurs billets de 100 Fr., L’homme qui marche est une de ces silhouettes filiformes qui ont valu au peintre grisonnais sa renommée internationale. Sculpture créée tout de suite après le premier conflit mondial, ce corps allongé, réduit à l’essentiel, traduit magistralement la fragilité humaine. Nathalie Novi l’utilise pour exprimer le désarroi du jeune homme face aux horreurs : « Aujourd’hui c’est Noël. Ici il n’y a rien. Rien que la guerre. L’homme est une poussière sur le champ de bataille, un fantôme qui traverse le temps ». Quelques pages après, le visage déformé du Cri de Munch se dessine dans une rivière grâce au jeu du reflet des branches des arbres surplombant le ciel. « Ma vie ressemble à un cauchemar » écrit Henri au comble du désespoir et son cri se prolonge sur la page suivante avec la copie fidèle du célèbre tableau. Mais cette fois, les traits du visage sont ceux de Marguerite qui, anéantie, refuse d’accepter le renoncement d’Henri à l’espoir d’un futur commun. L’angoisse des deux amants fusionne dans ce cri qui résonne dans l’esprit du lecteur. 

L’art pour raconter une histoire

Utiliser des originaux détournés de leur contexte pour créer du nouveau : voici une démarche innovatrice qui donne lieu à des albums insolites. Ces livres sortent des vitrines des musées des pièces pas forcément reconnaissables par le grand public et les insèrent dans un récit. 

La collection « Les contes du Louvre » (coédition Musée du Louvre et Thierry Magnier) part de la considération logique, mais jusqu’à présent peu exploitée dans les livres pour enfants, que les hommes ont toujours représenté leurs croyances et leurs mythes de manière figurative. Véritables moyens de communication précédant l’écriture, la peinture et la sculpture des différentes époques nous racontent des histoires. Cette collection tire donc parti du trésor inestimable des différents départements du musée en faisant revivre des œuvres anciennes dans des albums étonnants. A l’aide de mises en pages variées, les œuvres d’art s’animent et illustrent des histoires. L’éventail des titres de la collection nous offre une vision panoramique de la diversité des sujets abordés, qui vont, pour en citer quelques-uns, de la mythologique romaine (La Boîte de Pandore), au récit biblique (L’Arche de Noé), en passant par les contes des Mille et une Nuits (Ali Baba). Dans ce dernier, les auteurs se servent d’objets et de dessins figurant sur plusieurs pièces exposées au Département des Arts de l’Islam (vases de céramique, poignard, miniatures, panneaux de revêtement muraux) pour créer un récit cohérent complété par un graphisme original. Un pari réussi que celui de donner la parole aux œuvres d’art anciennes tout en leur insufflant une vie nouvelle avec des expédients graphiques résolument modernes.

En collaboration avec L’Atelier du poisson soluble, les éditions du Louvre nous offrent également un livre délirant de Claire Cantais, Victoire s’entête. Dans cet album, surréalisme, absurde et humour sont au rendez-vous. L’auteure nous raconte une histoire drôle en jouant avec les mots et les images. A l’aide de collages juxtaposant des « têtes célèbres » de toutes les époques à des corps photographiés, Claire Cantais invente le personnage de Victoire (statue de Victoire de Samothrace), jeune princesse de nature tête en l’air qui, ayant perdu sa tête, décide de donner son cœur à celui qui lui en offrirait une nouvelle. Le défilé de princes avec leurs têtes-cadeaux est hilarant. Mais Victoire trouvera le bonheur avec le seul jeune homme sans tête qui lui fera perdre encore un peu plus la sienne… 

Sur les traces de l’art

Les éditions Sarbacane proposent un album à ma connaissance unique dans son genre : par le moyen d’un jeu intriguant, l’auteur-illustrateur Max Ducos offre une introduction au design et à l’architecture moderne dans son Jeu de piste à Volubilis. Une petite fille vit dans une villa qu’elle n’aime pas, jusqu’au moment où, à l’aide d’un mystérieux jeu de piste probablement organisé par son père architecte elle découvre le secret de cette maison.

Au fil des pages, on suit des indices qui nous amènent dans toutes les pièces du logement. Cette promenade nous met en contact avec des reproductions fidèles de tableaux, meubles et détails architecturaux d’auteur. Si l’on reconnaît d’emblée beaucoup d’objets et de formes pour les avoir vus dans des magasins ou des revues spécialisées, les associer à un nom n’est pas toujours évident. Max Ducos nous aide dans cette tâche en plaçant dans la bibliothèque de la maison des livres de certains de ces artistes, designers ou architectes. Au-delà du jeu de piste proposé, le lecteur averti peut donc s’amuser à dénicher les créations des personnalités citées dans la bibliothèque et d’autres, qui ne sont pas mentionnées. Des canapés et une table signés Le Corbusier, une platine CD Bang & Olufsen, un fauteuil Ballon de Eero Aarnio, des tableaux de Miró, Picasso, Mondrian et Warhol, modernité et contemporanéité sont au rendez-vous dans ce livre d’une rare originalité. 

Les ouvrages mentionnés dans cet article donnent un aperçu de la richesse des chemins parcourus par des auteurs, des illustrateurs et des éditeurs de différents horizons. La variété des approches présente toutefois quelques dénominateurs communs : créer la sensation de déjà-vu, susciter la curiosité des grands et des petits, suggérer des possibilités ludiques d’associations. Des propositions que l’on peut accueillir ou ignorer, mais qui offrent un vaste éventail de découvertes et de connaissances aux lecteurs prêts à jouer le jeu…

Barbara Bonardi Valentinotti - Un article de la revue PAROLE

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