14 avril 2008

Deux gouttes d'eau (chronique de Madeline Roth)

1584911408.jpgJ’ai passé la semaine le nez collé à l’ordinateur. 44 commandes à faire pour la semaine des librairies sorcières. Je regardais Florence ranger les livres et… j’enrageais. Un libraire qui ne touche pas de livres, qu’est-ce qui lui reste à la fin de la journée ? Mal à la tête. La promesse du soir venu, quand même, mais peut-être que plus on lit, plus on attend. La semaine dernière, un couple de lycéens a passé près d’une heure dans la librairie. Et moi je suis là, cachée derrière l’ordinateur, et j’écoute… Il a pris le dernier livre d’Arnaud Cathrine posé sur la table, et il lisait les titres des chapitres à son amie. Le jour où Sigmund Freud a commencé à me pourrir la vie. Ça me faisait rire. J’aurais pas dû lire le livre, après.

Jeudi Régine est passée. Avec dans son sac un livre épuisé dont on avait parlé, il y a plusieurs mois. Je lui dis qu’elle a une sacrée mémoire – et elle répond c’est l’envie de l’échange. Deux gouttes d’eau salée, de Rémi Courgeon, publié chez Mango en 1998. Deux petits ours en cordage sur la couverture. Régine me dit Tu as le temps de le lire ? Oui. Oui. Je décroche cinq minutes de l’ordinateur. Si vous passez un soir au jardin public de Plouhet en Bretagne, vous pourrez y voir deux messieurs identiques assis sur un banc. J’ai envie de pleurer – rien ne m’émeut autant qu’un livre qu’on me donne, et pas que je prends.

J’ai terminé la toute dernière commande vendredi soir juste avant de partir. Sous les tables y’avait des piles qui s’écroulaient  – Florence est malade – et je me gardais le samedi juste pour ça. Rien que ça. Il a plu toute la semaine – et aujourd’hui, le soleil brûlait les yeux. Noé chantait Une souris verte. J’avais un livre à offrir. J’en ai ouvert des dizaines. J’ai changé vingt fois d’avis. Yvette a fini par trouver une idée – oui, oui tu as raison. Je l’ai posé près de l’ordinateur, mais tout l’après-midi, j’ai essayé de chasser ce sentiment étrange que je ne sais pas offrir un livre que je n’ai pas lu. Ce soir, je le lis avant de l’offrir.

Yvette a accroché une guirlande de Tomi Ungerer et j’ai rangé ses livres. Une petite fille est venue me demander si Et si tout ça n’était qu’un rêve c’était pour son âge. Christine est repartie avec En attendant le printemps, Bonne nuit mon tout-petit et Litli. J’ai raconté trois fois Monsieur Personne et à la fin de la journée, à sa place j’ai posé Grand et Petit. Monique est partie avec Echancrure et j’ai mis dans les mains de Nasser Pas raccord. Voilà le genre de samedi qui rattrape n’importe quel jour de pluie, et fracasse tous les ordinateurs.

Madeline Roth, L'Eau Vive

Moi Je, Arnaud Cathrine, Médium, L’école des Loisirs
Et si tout ça n'était qu'un rêve, Thierry Lenain, Brigitte Susini, Nathan
En attendant le printemps, Martine Laffon, Sacha Poliakova, Thierry Magnier
Bonne nuit mon tout-petit, Soon-hee Jeong, Didier jeunesse
Litli Soliquiétude, Catherine Leblanc, Severine Thévenet, Où sont les enfants
Monsieur Personne, Joanna Concejo, Le Rouergue
Grand et Petit, Henri Meunier, Joanna Concejo, L’atelier du Poisson Soluble
Echancrure, Michel Le Bourhis, Karactères, Seuil jeunesse
Pas raccord, Stephen Chbosky, Exprim’, Sarbacane

Publié dans CHRONIQUES DE MADELINE ROTH | Lien permanent | Commentaires (3) | |

Commentaires

une grosse commande, c'est la promesse de livres qui vont arriver, c'est chouette !

Ecrit par : sophie | 14 avril 2008

Pourquoi ne pas faire un livre de toutes ces belles chroniques de libraire? Je travaille aussi en librairie et je me retrouve souvent dans vos écrits qui marquent votre quotidien.
Elles me touchent, et je ne suis certainement pas la seule.
Elles sont le reflet d'une époque, d'une profession, qui je le souhaite perdurera malgré les difficultés que nous rencontrons.
Merci encore.

Ecrit par : turquois | 05 décembre 2008

Belle perspective de lectures.

Ecrit par : unevilleunpoeme | 21 janvier 2009

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