09 avril 2008
Voyage outre-Rhin
« Envie de passer une trouvaille littéraire, une pièce de théâtre, un documentaire ou un livre de recettes d’un pays à l’autre. C’est le métier de la traduction, c'est le mien…». Récit, par sa traductrice Birgit Leib, du voyage d’un livre français en Allemagne. [Un article proposé par Madeline Roth (librairie L'Eau Vive, en Avignon) dans le dossier D'UNE LANGUE À L'AUTRE, Citrouille n°48].
Déjà enfant, j’aimais coller mon oreille à un petit poste de radio branché sur grandes ondes. La réception de ces voix du monde étant meilleure à l’extérieur qu’à l’intérieur de la maison, je passais ma vie dehors - probablement l’avant-goût de ma future passion pour les voyages. Evidemment, je ne comprenais pas le sens des langues que j’arrivais à capter, mais ce bain linguistique me faisait imaginer la vie ailleurs et parfois il m’était possible de repêcher et de comprendre quelques mots, surtout des noms propres de villes et de personnes, et des internationalismes comme "démocratie", "democracia"… Une oreille ouverte et beaucoup de curiosité à la base, j’ai poursuivi ces prédilections grâce aux échanges scolaires avec la ville d’Epinal et, comme beaucoup d’autres filles allemandes, j'ai été jeune fille au pair à Paris. Puis j'ai suivi les études universitaires de plusieurs langues et disciplines, tantôt en France, tantôt en Allemagne. Mis à part le savoir linguistique et culturel ainsi accumulé, ma vie à l’étranger m’a donné une connaissance nuancée et profonde du quotidien, des valeurs et des coutumes, des rires et des nourritures. A tout cela s’ajoute l’envie de communiquer et de vouloir "passer" une trouvaille littéraire, une pièce de théâtre qu’on aime, un documentaire ou un livre de recettes d’un pays à l’autre. C’est le métier de la traduction, c'est le mien…
Pour obtenir des traductions à effectuer, je prospecte notamment lors des manifestations autour du livre, comme celle de Francfort en automne : il faut établir et entretenir des contacts avec des éditeurs allemands dans le but de décrocher une proposition. Si une de ces démarches s’avère fructueuse, elle aboutira à un contrat. A ce stade, le livre proposé a déjà parcouru un long chemin : l'ouvrage français auquel je vais m'atteler a d'abord été présenté par son éditeur d'origine à plusieurs maisons d’édition internationales qui commandent des exemplaires de lecture afin de juger s’il correspond à leur programme éditorial. La plupart du temps, le lecteur professionnel d’un éditeur allemand charge des collaborateurs libres (souvent des traducteurs) de lire le livre français et de rédiger une note de lecture en allemand, qui dit, non seulement si le texte est intéressant, mais aussi s’il correspond au lectorat allemand et s’il peut se vendre. Après l’avis favorable du comité de lecture, l’éditeur négocie et achète les droits. Ensuite il choisit son traducteur parmi un petit groupe de traducteurs indépendants travaillant souvent pendant des années avec la même maison d’édition.
Mon livre à traduire arrive enfin à la maison. De plus en plus, c’est sous forme de fichier informatique. Curieuse de connaître la totalité du contenu du livre qui va accompagner mes semaines à venir, je le lis immédiatement. Lors de cette première lecture, j’essaie toujours de faire abstraction de mon savoir sur les pays et de mon regard d’adulte dans le cas d’un livre pour la jeunesse. J’avoue que je n’y arrive jamais complètement. C’est pour cette raison que je note brièvement mes idées qui brouillent cette lecture afin de pouvoir y réfléchir plus tard. Ainsi imprégnée du texte, du ton, du rythme et du style de l’original, je définis globalement le style et le niveau de langue que ma traduction va avoir. Parfois j’en discute déjà à ce stade avec l’éditeur pour trouver dès le début une ligne commune. Cela a par exemple beaucoup d’importance dans le cas des livres français pour ados contenant des dialogues truffés de verlan qui, pour un lecteur français, situent automatiquement les personnages dans une population de banlieue issue de l’immigration. La solution la plus appropriée pour traduire ce langage de groupe est de rendre l’ambiance de ce milieu en s’inspirant par exemple de la "kanaksprak" des immigrés allemands… sans toutefois transformer un Arabe en Turc. A éviter aussi les notes du traducteur qui ont tendance à freiner le rythme de la lecture ou risquent tout simplement de transformer un récit narratif en documentaire.
Tous les documentaires, pour adultes comme pour enfants, nécessitent des recherches avant la traduction. Ainsi, avant de traduire le documentaire pour enfants Les pôles, édité par Fleurus, je me suis informée du sujet dans les bibliothèques et sur internet. Par la suite, il a fallu que j’exprime ce savoir dans un langage clair, oscillant entre style didactique et narratif - tout comme l’original. Ce documentaire, devenu Polargebiete en allemand, présentait une autre contrainte, bien connue des traducteurs des sous-titres de films : pour ne pas obliger à refaire la maquette, il fallait que je veille au nombre de signes pour que ma traduction rentre exactement dans l’espace prévu sur la page, au milieu des cartes et illustrations. Parfois, il faut aussi se documenter pour un roman : ainsi, une des scènes clé de Outside Permission de E. Nilsson, un roman de science-fiction australien pour la jeunesse, se passe sur un terrain de sport. Alors je me suis renseignée sur les règles du football australien qui diffèrent beaucoup de celles, mieux connues, du football américain. Par contre, mes recherches pointues pour le même livre sur la flore et la faune australienne s’étaient révélées superflues, parce que l’éditeur a remplacé le nom exact de l’espèce par « un oiseau ». Vu que, dans ce cas là, ce n’était pas une information indispensable, je n’ai pas insisté…
Une fois lectures et recherches terminées, je me fais un plan de travail afin de pouvoir respecter les délais de l’éditeur. Ce plan me dit combien de pages il y a à traduire par jour. Bien sûr, il y a des jours où je suis plus inspirée que d’autres, comme pour tout acte de création. L’activité de traduire, d’écrire dans sa langue maternelle (on traduit toujours vers sa langue maternelle) doit ressembler en partie au travail des auteurs… Je suis l’original, phrase par phrase, et je transforme ces phrases en allemand. Après les premières pages et si le texte ne présente pas trop de difficultés, cette transformation devient comme un fleuve, et les mots coulent dans son lit. Je dirais que le lit de ce fleuve représente la structure de l’original; la direction du flux est déterminée et définie par mes lectures et réflexions préalables, mais les mots et les phrases viennent spontanément et automatiquement. Evidemment, il y a toujours plusieurs possibilités de traduire les mots et les phrases; je les laisse venir, les écoute, les compare. Finalement, la décision pour choisir tel ou tel mot, telle ou telle expression, se fait dans la cohérence du texte dans son ensemble.
Munie d’une attention aiguisée, je reconnais les répétitions délibérées et les effets créés de l’original comme on reconnaît les motifs et variations dans la musique, et j’en tiens compte. Si après quelques remous autour d’un passage caillouteux, je n’arrive pas à trouver une solution satisfaisante, je marque le passage et je continue ainsi jusqu’à la fin du texte. Ensuite, je reprends les passages marqués. Lorsque j’ai traduit la pièce de théâtre pour la jeunesse Mange-moi, éditée chez L’école des Loisirs, j’ai buté sur les "mots-valises", comme par exemple un ogre « anogrexique », jeux de mots poétiques de Nathalie Papin volontairement inspirés par Lewis Carroll. Après avoir expérimenté moi-même avec mon matériel allemand, j’ai contacté l’auteure de la pièce par mail et ensuite par téléphone pour élucider quelques points restés obscurs et pour m‘assurer que mes choix allaient dans son sens.
Avant de rendre ma traduction, je la relis, je retravaille et harmonise quelques passages et je corrige les fautes de frappe, en partie avec l’aide des programmes informatiques. Maintenant c’est au lecteur de la maison d’édition de relire le texte en allemand. Il me fait des remarques et des propositions alternatives dans la marge du texte en version papier ou dans une autre couleur directement dans le fichier informatique. Le lecteur applique la politique éditoriale de son éditeur selon laquelle le caractère "traduit" du livre transparaît plus ou moins. Personnellement, je privilégie la traduction qui montre la provenance "étrangère" du texte et qui garde "l’ailleurs" jusque dans le langage, mais je dois accepter que beaucoup de futurs lecteurs préfèrent des livres plus "lisses". Peu de temps après avoir retravaillé les propositions et retourné les épreuves du texte allemand à l’éditeur, je reçois alors le livre fini. Très contente, je regarde sa couverture qui, la plupart du temps, a non seulement changé de couleur, de graphisme et d’illustration, mais aussi de format; tandis que les livres français sont brochés, les livres allemands sont presque toujours reliés lors de leur première édition. Je l’ouvre vite pour voir si le nom du traducteur est bien mentionné ! Maintenant, c’est la règle, mais pour cela les traducteurs ont dû réclamer haut et fort que leur travail soit ainsi honoré.
L’honneur, c’est bien… mais il faut aussi que le travail soit honoré en argent. Selon le contrat, un traducteur est payé en plusieurs tranches ou seulement à la fin de la traduction. Le contrat prévoit aussi la rémunération lors du second tirage ou de l’utilisation de la traduction pour d’autres médias. Chaque contrat est négocié individuellement, mais il y a des directives établies par des associations de traducteurs comme le VdÜ (Verband deutschsprachiger Übersetzer) ou la fédération syndicale ver.di qui regroupe des indépendants travaillant dans le domaine des médias, de l’éducation et de la culture. En ce qui concerne la littérature pour la jeunesse, elle conserve encore, comme c’est le cas pour le polar, sa fâcheuse réputation de "traduction facile", donc moins bien payée… Contrairement aux traducteurs techniques, la plupart des traducteurs littéraires en Allemagne - littérature pour la jeunesse ou pour adultes - ne peut pas vivre exclusivement de la traduction, et exerce un deuxième métier à côté. Pour améliorer cette situation, la marge de manœuvre n’est pas très grande. Le métier du traducteur reste étroitement lié au marché du livre : si les droits pour l’acquisition d’un livre étranger et les frais de traduction devenaient trop élevés pour un éditeur, celui-ci pourrait privilégier une solution moins onéreuse… et charger directement un auteur de lui écrire le livre souhaité en allemand ! Mais ce serait alors se priver du voyage des livres d’un pays à l’autre, des surprises et de la richesse de la différence.
Birgit Leib, Munich, juillet 2007
















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