Accueil - 03 avril 2008
Un quotidien plus prosaïque
[ Dans le n°47 de Citrouille nous avions réuni, sous le titre Seconde peau, plusieurs chroniques de Madeline Roth (librairie L'Eau Vive, en Avignon). Leur lecture a donné à Leslie Véga (libairie Rêv'En Pages, à Limoges) l'envie d'y réagir. Une chronique parue dans le n°48 - cliiquez sur la photo pour l'agrandir dans le blog de Citrouille : L'Oeil de Simon Roguet ]
J’adore, vraiment j’adore, les chroniques de Madeline. J’ai attendu avec impatience le Citrouille précédent, dans lequel plusieurs étaient réunies. Mais il faut quand même que je vous raconte la véritable histoire des trois petits cochons… - pardon, déformation professionnelle ! - la véritable histoire d’une libraire. Attention, je ne dis pas que les chroniques de Madeline sont pures fictions, pas du tout. Ces moments magiques qu'elle décrit si bien, où on a la certitude absolue d’être exactement à sa place, exactement au bon moment, devant la bonne personne, je les connais aussi - tous les libraires les connaissent. Mais la réalité, c’est qu’ils sont loin d’être notre lot quotidien, ces moments-là. Je voudrais vous raconter - même si, oui, adieu magie…
Le quotidien plus prosaïque, c’est qu’il y a un carton qui se balade dans la nature depuis 15 jours, avec à l'intérieur des livres que des gens attendent avec de plus en plus d’impatience. Et puis la commande chez un tout petit éditeur, qui fait des livres vraiment bien, mais avec des délais de livraison pas du tout, mais alors pas du tout, petits (en soi, ce n'est pas très grave, sauf que moi aussi, j’ai des délais de livraison à respecter pour les collectivités, et ça me bloque tout…). À la fin de mois, c’est la compta, et en décembre, c’est pas des piles de bouquins qu’on ramène à la maison pour mettre au pied du lit, c’est les piles de classeurs avec, à classer et à ranger, les factures fournisseurs ou clients, c'est selon. Ah, et les interventions à l’extérieur, c’est chouette, sauf quand ma petite Lola se réveille avec un petit 39.5° et qu’il faut vite vite trouver une solution. Et, pas de bol, on nous est rentré dans la voiture ! Rien de grave, sauf que… Comment on va livrer ? Et l’ordinateur qui plante un samedi après-midi ; et les enfants surdoués qui sont légions ; et : « je voudrais des histoires sans…, vous comprenez... sans pygmées » ; et « Comment ? Je dois attacher mon chien dans votre boutique (un monstre de la taille d’un poney, enfin presque !) ? Mais vous n’aimez pas les chiens ! Et si vous n’aimez pas les chiens, c'est que vous n’aimez pas les humains !»; et : « Ce livre (Comme cochon) est d’une vulgarité ! Si ça continue comme ça, on parlera de pédophilie dans les livres pour enfants (on lui dit ou pas que ça existe déjà ?) ! C’est un scandale que vous vendiez de tels livres !». Je vous entends d’ici, elle exagère, tout ça, ça arrive pas en même temps, pas si souvent. Vous croyez ça, vous ! Les séries noires, vous connaissez ? Une année, en octobre, Agnès et moi on s’est foulé la cheville, avec plâtre, béquilles et tutti quanti, à quatre jours d’intervalle. Ca a beaucoup fait rire les clients.
Et puis, comme y a une vie en dehors de la librairie, il y a tout le reste : les enfants avec les réunions de parents le vendredi à 17h, le mari qui prépare à manger et fait les courses mais qui lui aussi travaille, la vaisselle, le repassage, le ménage, la famille, les copains à qui on ne peut pas assez souvent répondre oui, à qui on répond j’suis fatiguée, j’irai au cinoche avec vous une autre fois… Adieu l’image idyllique du libraire. Bref, sans exagérer, on passe régulièrement quelques semaines dans le guidon. Et parfois je me demande : Pourquoi je ne suis pas chaque soir à 16h30 à la sortie des classes ? Pourquoi j’ai pas de chèques-déjeuner, de chèques vacances ? Pourquoi j’peux jamais partir en vacances à Noël ? Pourquoi j’suis pas bibliothécaire, j’serais toujours dans les bouquins mais sans les inconvénients d’une entreprise ? Et puis aussi, pourquoi personne n’offre jamais de livre à ma fille ? Mais qu’est ce que je fais dans cette galère ?
Alors l’œil morne, le moral dans les chaussettes, l’humeur acariâtre, j'erre sur le blog de Citrouille et je tombe sur une chronique de Madeline. Je me laisse bercer. Et tout d’un coup, je me souviens pourquoi je suis là. Je suis là pour ces moments magiques, pour partager, pour rencontrer, pour essayer, pour faire, pour tenter, pour être active, parce que je l’ai choisi et aussi pour entendre, avec une petite décharge dans le cœur, ma fille qui dit fièrement : ma maman, elle est libraire jeunesse. Ouais, je suis là, parfois chèvre de monsieur Seguin, parfois mélange de Bella Rossa (sans les seins !) et de Lili Prune.
Leslie Vega, librairie Rêv'En Pages, Limoges
Accueil 06:42 Publié dans CHRONIQUES DE LESLIE VEGA | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Je me retrouve beaucoup dans ce que vous dites, libraire est un métier formidable, mais plein de concessions.
Le côté terre à terre et souvent stressant d'un travail souvent rêvé ne parvient cependant pas à me faire laisser tomber.
Pour quelques clients difficiles, combien d'enfants assis par terre, dévorants une histoire, plongés dans un imaginaire que nous même nous ne quittons que rarement.. Le déballage d'un carton de nouveautés, c'est mieux qu'une chasse au trésors!
Il est vrai qu'être libraire monopolise une vie, c'est un choix et une vocation, il est vrai que l'on a le droit de flancher de temps à autre, parce que c'est pas toujours drôle; mais pour l'instant non, je ne suis pas lassée, et vous non plus :)
Ecrit par : M | 03 avril 2008
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