Accueil - 22 mars 2008
Les Dents du bonheur
- Dorothée Piatek
- Lignes de vie, Petit à petit - 7 €
Quelques mois seulement après Né sur X d’Anne Percin, voici un nouveau roman abordant les thèmes de l’adoption et de la naissance sous X — une approche aussi différente que réussie.
Le jour du septième anniversaire de Gabriel, ses parents lui ont révélé qu’il était un enfant adopté. Ils ne sont plus jamais revenus sur le sujet par la suite, leur fils ne semblant pas avoir été affecté par la nouvelle. En réalité, voilà bientôt douze ans que Gabriel, obsédé par la question de ses origines, mène une vie douloureuse faite de ressassement et de repli sur soi. Jeune majeur, il entreprend sans en parler à quiconque des démarches administratives pour tenter de découvrir l’identité de sa génitrice. Celle-ci ayant accouché sous X, il n’y a pas moyen de l’identifier. Dans la lettre laissée à Gabriel signée de son prénom, elle explique sa décision de le confier à l’assistance publique, précisant en outre qu’elle n’avait pas informé le géniteur de Gabriel de son état de grossesse. Au détour d’une phrase, ce seul indice : au moment de leur liaison, l’amant de la jeune femme terminait ses études aux Beaux-Arts. Il n’en faut pas plus à Gabriel pour se lancer à la recherche de cet homme. Il cesse pour cela d’aller en cours et ses parents ne tardent pas à le remarquer. Longtemps larvée, la crise familiale paraît sur le point d’éclater... La souffrance accumulée au fil des ans a rendu Gabriel agressif, presque misanthrope. Mais si elle vise à peu près tout et tout le monde sans distinction, sa colère demeure intériorisée, qui alimente ses tourments en un cercle vicieux dont le jeune homme semble impuissant à s’extraire. Quelle serait sa réaction s’il devait retrouver ses géniteurs ? La réalité ne risquerait-elle pas de le décevoir terriblement ?
Ce roman de Dorothée Piatek saisit le lecteur d’emblée. L’intensité du ressentiment éprouvé par Gabriel impressionne et, même si elle peut mettre mal à l’aise, c’est aussi elle qui rend le personnage émouvant. La réconciliation entre le jeune homme et sa sœur cadette permet à celui-ci de comprendre à quel point il a pu être injuste, au moins envers elle. Quant à la fin du récit et à la décision de Gabriel, elles rejoignent la conclusion audacieuse apportée par Jacques Ertaud à son adaptation télévisée du Sans Famille d’Hector Malot : trahison du roman mais véritable prise de position humaniste, qu’il me paraît d’autant plus important de saluer que notre époque tend à réduire la filiation au biologique, au mépris de sa dimension humaine et culturelle. Le titre du livre (en référence aux incisives écartées de Gabriel et de son géniteur) renvoie, me semble-t-il, à cette représentation « biologisante » de la filiation, celle qu’abandonne définitivement le personnage à l’issue de sa recherche.
Thomas Savary, Voyelles
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