Accueil - 19 mars 2008
Drôles d'oiseaux (intégralité de l'interview publié en extrait dans Citrouile n°49)
En 2006, nous avions eu le grand plaisir de découvrir cet étonnant album Drôles d'oiseaux, aux pages pleines de poètes, de poèmes, de mélodies subtiles, de voix claires d’enfants, de dessins colorés. C'est grâce à l’immense talent de Thibault Maillé et de ses petits interprètes que les poèmes s’envolent et deviennent musique. Les textes de Pessoa, Queneau, de Desnos, de leurs consœurs et confrères deviennent chansons, mais sans que jamais la musique ne fasse d’ombre à leurs mots. Il n’y a, dans ces poèmes à chanter, aucun irrespect pour leurs prestigieux créateurs, mais un magnifique hommage : leur poésie ainsi portée semble s’échapper des pages pour rencontrer les auditeurs soudain attentifs. Autre merveilleuse surprise, les 19 poèmes à lire qui complètent subtilement les 17 poèmes à chanter et qui ouvrent le lecteur à des auteurs contemporains souvent absents des publications destinées à la jeunesse. Ce numéro de Citrouille nous a donné le plaisir de replonger dans ce beau livre, d'en feuilleter à nouveau les pages superbement illustrées par Martin Jarrie et de réécouter la musique de Thibault et ces voix d'enfants qui, se mêlant aux textes donnent à rêver et à penser. A cette occasion, nous avons soumis Alain Boudet et Thibault Maillé aux questions de la néophyte enthousiaste. C'est avec beaucoup de gentillesse et de sérieux qu'ils se sont prêtés tous deux au jeu de l'entretien.
- La première question qui s'impose est celle de la genèse. D'où vous est venue l'idée d'un tel album ? Aviez-vous travaillé ensemble avant ? C'est la question classique de l'œuf et la poule...
- Alain Boudet : C'est Michèle Moreau qui a pris contact avec moi. Elle avait entendu parler de mon travail de médiation de la poésie en direction de publics divers, scolaires notamment, par Jean-Pierre Siméon. Par goût (j'écris depuis quarante ans), passion (je n'écris pas tous les jours mais je peux dire qu'il y a peu de jours où je ne lis pas de poésie), fonction (je suis enseignant de lettres de formation, documentaliste depuis 25 ans, coordonnateur académique en poésie, lecture, écriture dans l'académie de Nantes depuis six ans) je m'intéresse à la manière dont les poèmes peuvent rencontrer leurs publics. En 1981, j'ai écrit une œuvre poétique qui a été mise en musique par le compositeur Etienne Daniel. Cette œuvre a fait le tour du monde. C'est là que j'ai commencé à considérer avec intérêt la complémentarité des univers de la poésie et de la musique. J'ai depuis écrit d'autres œuvres du même type. L'idée de travailler avec Thibault Maillé, connaissant sa démarche et le défi que constitue l'accompagnement musical de la poésie, m'a séduit.
- Thibault, comment as-tu choisis ces 17 poèmes ? Ont-ils une "musicalité" qui précède à ta musique ? Et, au détour de cette question, il m'en vient une autre : avant la publication de cet album, as-tu déjà composé de la musique pour de la poésie ?
- Thibault Maillé : J'ai depuis toujours aimé la littérature, mais mon intérêt pour la poésie en général ne s'est développé que sur le tard, il y a une dizaine d'années. A y réfléchir, il s'est d'ailleurs manifesté parallèlement à mon désir toujours plus fort d'écrire de la musique, comme si ces deux formes d'expression s'épousaient naturellement dans mon imaginaire. Car si j'ai une formation de musicien-interprète, j'ai mis du temps à laisser s'épanouir mon désir de créer… Crainte de me heurter à mes propres limites? Impression de manquer de légitimité pour exprimer par ce biais mes propres émotions? En tout cas, mes premières expériences de mise en musique de textes poétiques se sont tournées vers les adultes. D'abord un cycle pour mezzo et piano (Un mur de lumière de Dimitri Analis), puis des partitions pour ensemble vocal a cappella (Paul Valéry notamment). En même temps, dans le cadre du collège, je dirigeais un chœur d'enfants, interprétant avec eux des chansons françaises de répertoire. Enhardi par mes premières expériences de composition, encouragé par la présence dans ce chœur, d'enfants de 12-14 ans particulièrement doués et motivés, je me suis lancé dans mes premières œuvres à leur intention. Au départ, il ne s'agissait que de partitions destinées à être chantées dans le cadre scolaire. En fait, Drôles d'oiseaux est l'aboutissement de ce travail auprès des collégiens : à aucun moment, en commençant la composition d'une première œuvre à leur intention, je n'ai imaginé qu'on en arriverait là…
- Quelle a été ta première œuvre écrite pour eux ?
- TM : Un cycle de quinze poèmes, d'après Le gardeur de troupeaux de Pessoa. Ce cycle est porteur d'un sens sur l'existence et notre manière de l'appréhender, qui m'a profondément touché, d'autant plus qu'il est exprimé avec une simplicité de vocabulaire et de forme qui le rend abordable par tous. Cela constitue un tour de force de la part de ce mystérieux poète qui ne laisse pas de m'étonner. Et comme je ne doute pas que les enfants (et peut-être encore plus les jeunes ados pour lesquels j'écris) peuvent être eux aussi sujets à des questionnements qui n'ont rien à envier à nos interrogations d'adultes, je n'ai pas douté une seconde que ces textes éveilleraient leur attention. J'ai d'ailleurs eu peu de véritables demandes d'explication de textes de leur part… En revanche, tout en travaillant les partitions avec eux (toujours d'oreille, la plupart ne lise pas la musique, c'est ce qui fait que ce chœur n'est pas une maîtrise et encore moins un chœur d'école de musique!), j'ai essayé d'en dégager le sens en insistant immédiatement sur sa traduction musicale; ici on fera un crescendo pour souligner telle image qui résume bien le poème, ailleurs la mélodie monte dans l'aigu pour signifier telle émotion… Il m'est arrivé d'abandonner l'idée de mettre en musique des textes qui m'intéressaient mais dont la traduction musicale ne pouvait s'appuyer sur aucune rythmique cohérente. Pour être franc, je suis toujours persuadé, d'une manière générale, que les textes que je choisis vont intéresser les enfants parce qu'ils touchent en l'adulte que je suis devenu la part d'enfance qui m'a construit. J'étais un enfant ludique et très anxieux (comme tous les enfants?) qui à certains moments, peut-être, aurait aimé rencontrer des textes qui, en parlant de la vie, lui parlent de lui. Je dis "peut-être" ! C'est une hypothèse. En tous cas, parfois je me plante, et je m'aperçois vite si le poème mis en musique ne retient guère leur attention. Est-ce le texte? S'agit-il des notes que j'ai posées dessus? Difficile à dire tant à la suite du travail de composition, tout cela est très lié pour moi; mais dans le cas où je sens des réticences durables, il n'est pas rare que je laisse alors de côté ce travail…
- Cela, c'était donc avant le projet de l'album Drôles d'oiseaux ?
- TM : Oui. L'année d'après, il y a eu un cycle Queneau, environ 12 poèmes. Il y avait davantage d'humour, mais pas seulement. Les chiens d'Asnières, par exemple, son climat sombre mais aussi sa pirouette finale que les choristes adorent !… C'est encore après que le hasard m'a fait rencontrer Michèle Moreau et que j'ai découvert son travail d'éditrice passionnée et musicienne. Courant 2004, elle est venue écouter le chœur non seulement dans le cadre du collège mais en dehors aussi. L'excellente génération de choristes qui me suivait ces années-là me semblait atteindre un bon niveau qui nous permettait de nous produire ailleurs. Je sentais l'intérêt de Michèle grandir. Je me suis enhardi à lui proposer l'enregistrement d'un livre-CD uniquement consacré à Pessoa… Elle m'a vite dissuadé d'une telle entreprise ! Mais elle m'a encouragé à lire d'autres poètes, dont Guillevic, afin de réfléchir à un chemin poétique plus varié. J'ai alors écrit d'après 2 œuvres de Guillevic, et quelques mois plus tard j'ai adressé à Michèle une sélection d'enregistrements réalisés en concert, où j'imaginais pour la première fois un parcours construit à partir des divers cycles déjà composés. J'avoue que je la pressais un peu de me donner une réponse, car je voyais cette génération de choristes grandir et je craignais qu'ils quittent l'ensemble… ou l'établissement, tout simplement! L'accord de principe ayant été clairement signifié, on a alors retravaillé sur la sélection et l'ordre des chansons avec l'aide de quelqu'un d'extérieur, Anne-Valérie Guerber. Par ailleurs j'ai proposé de m'occuper moi-même des arrangements (car pour l'heure, tout n'existait que sous la forme piano-voix), et d'imaginer des plages instrumentales qui seraient le fil rouge de l'album en proposant des sortes de variations sur le thème qu'on ne découvre qu'à la fin, celui de Un enfant a dit. C'est pendant cette période de finalisation du projet que Michèle m'a parlé d'Alain Boudet et de la contribution qu'il apporterait au tout.
- Alain, votre sélection "en écho" est incroyablement réussie, tant les textes à lire se mêlent avec justesse à ceux qui sont mis en musique par Thibault. Aviez-vous entendu les musiques avant de faire votre sélection ? Ou avez-vous procédé à partir des textes écrits ?
- AB : Lorsque j'ai commencé à chercher les poèmes pour la partie anthologique, je n'avais pas entendu les musiques. C'est en cours de recherche que Michèle Moreau m'a fait parvenir les poèmes chantés (je préfère en parler comme cela plutôt que de dire les chansons). Cette écoute m'a comblé, et sans doute guidé dans mes choix. Ce que je pressentais se révélait exact.
- J'ai lu sur votre site : «Je me méfie de ce que l'on appelle de la poésie pour enfants, c'est un vocabulaire de marchands. On trouve dans les librairies des recueils de poèmes pour les enfants qui prennent les enfants pour ce qu'ils ne sont pas : des êtres sans épaisseur, sans angoisse, sans expérience, oscillant entre le "je", le "jeu" et le "joli". C'est pour moi, une poésie indigne». J'en profite pour vous dire combien je suis d'accord avec vous... et que cela peut s'appliquer à bien d'autres registres de livres pour enfants, dont on se passerait bien ! Or, justement, Thibault a choisi des textes qu'on ne trouve que rarement, et moins encore, dans ces fameuses - fumeuses, anthologies. Comme Pessoa…
- AB : La démarche de Thibaut est d'abord celle d'un lecteur. Il s'est emparé de textes qui lui parlaient, le troublaient, le remuaient, je ne sais comment dire. Et c'est comme si tout repartait de l'intérieur. C'est davantage, au départ, une démarche viscérale qu'intellectuelle. Mais très vite, la grande intelligence musicale de Thibaut est venue servir ces poèmes. Il a su nous faire entendre ce qu'ils avaient, selon lui, à nous dire. Et il a chaque fois vu juste.
- Dans votre avant propos, vous parlez de Thibault comme d'un « musicien qui a su déceler dans chaque poème l'éclat sonore qui allait le porter et donner naissance à une mélodie... Mais chaque fois c'est le texte qui est premier et c'est lui qui sert la musique». Est-ce à dire que la musique peut faciliter l'accès au texte et, pour reprendre votre expression, être une manière pour des enfants de "fréquenter la poésie" ?
- AB : Dans le cas présent, l'art du compositeur a été de valoriser la "couleur" du texte. Son espièglerie, par exemple.
- Les mots s'entendent-ils mieux dans le silence ?
- AB : Oui.
- Ma question était posée de manière très maladroite, mais je suis sûre que vous voyez ce que je veux dire...
- AB : Oui. (Sourire)
- Qui de vous deux, ou de Michèle Moreau, a décidé de l'ordre des textes ?
- AB : J'ai réfléchi à des regroupements, Michèle Moreau aussi. Nous avons confronté nos approches et les avons rapprochées jusqu'à nous mettre d'accord.
- J'aime beaucoup l'entrée avec ce Léger, léger, très léger... Et la "sortie" avec le silence...
- AB : C'est donc que nous avons réussi le parcours…
- Thibault, comment as-tu travaillé avec les enfants ? Combien de temps a-t-il fallu pour arriver à ce résultat ?
- TM : L'enregistrement a commencé en décembre 2005 pour s'achever quelques mois plus tard… J'ai découvert à cette occasion le travail en studio, son intérêt et sa complexité. Nous avons d'abord enregistré les voix seules, et plus tard (j'ai mis du temps à terminer les arrangements qui mêlaient la clarinette, le violoncelle et les percussions) les instruments. Le piano est venu en dernier : il m'a fallu tout caler, le casque vissé aux oreilles. Un premier bilan a été fait vers Pâques 2006 : des choses nous plaisaient, d'autres moins. L'ordre a encore été remanié, et nous avons refait, avant mixage et montage, revenir certaines voix solistes pour enregistrer à nouveau quelques parties !
- Question sans doute idiote pour qui s'y connaît, mais est-ce qu'on compose différemment pour des voix d'enfants ou d'adultes ?
- TM : Il faut bien entendu tenir compte des contraintes liées à la physiologie vocale propres à l'âge des enfants (pas question de contre-ut ou de sol grave sous la portée !), tout comme il faut prendre en compte que ce ne sont pas, au sens artistique du terme, des voix "travaillées". Mais les mélodies peuvent être complexes, les harmonies raffinées et le rythme pas forcément traditionnel : la capacité d'adaptation est identique, voire plus grande qu'avec des adultes (non pros, comme eux) et l'écriture n'en est pas pour autant "enfantine"!
- Alain, vous dites que «ce livre propose un parcours vivant dans la poésie contemporaine». Trouvez-vous que les livres de poésie que l'on destine aux enfants (et je ne reviens pas sur ceux qui sont niais !), oublient cette poésie vivante et contemporaine ?
- AB : Effectivement. En fait, les éditeurs à large vitrine se moquent totalement de la poésie contemporaine. Pour une part, pour les mêmes raisons qui font que le monde scolaire est mal à l'aise avec le champ poétique : manque de formation, manque de fréquentation. Pour une autre part, parce que la poésie est un genre éditorial qui s'accommode mal des modes de fonctionnement du circuit du livre : la poésie se vend, mais lentement. Aussi les éditeurs possédés par les grands groupes de presse font-ils l'impasse, sauf sur les anthologies qui sont leur fond de commerce. C'est un produit "pré-digéré" qui trouve son public, notamment auprès des enseignants. L'approche de la poésie est souvent patrimoniale, pour ne pas dire archéologique…
- Et j'ajoute : qui ignore les femmes ... J'en compte quatre (dont l'une née après 1960 !) sur les vingt deux auteurs présents dans Drôles d'oiseaux. Ce n'est pas encore la parité, mais peut être un record dans un recueil ...
- AB : Il faut dire que le nombre de femmes publiées est moindre que celui des hommes. Ne m'en demandez pas la raison, je l'ignore. Mais j'ai toujours eu le souci de donner à entendre des voix féminines. Je suis heureux que vous l'ayez remarqué.
- Merci également pour les notes biographiques sur les auteurs. C'est une des manières de respecter le lecteur - et une marque de fabrique de Didier Jeunesse… Un mot sur le choix de l'illustrateur, Martin Jarrie. Avez-vous été consultés ? Que pensez-vous du résultat ?
- AB : Très satisfaisant. L'univers de Martin Jarrie, très identifiable, convient parfaitement.
- TM : Michèle Moreau m'a montré les illustrations de Martin Jarrie, dont le choix a relevé de sa seule initiative… et heureusement, car je n'y connais pas grand chose ! J'ai été séduit tout de suite : entre réalisme et abstraction, je trouve l'équilibre absolument parfait ; j'ai une tendresse particulière pour Le clair de lune.
- Et le titre ? D'où sont venus ces drôles d'oiseaux... Oiseaux poèmes, oisillons chanteurs ? Il colle parfaitement au côté aérien du disque.
- AB : Les poètes sont eux-mêmes ces drôles d'oiseaux, individus mal identifiés qui savent si bien mettre en musique les douleurs et les douceurs du monde…
- Pour finir, question rituelle : quels sont vos projets ?
- AB : Je souhaite trouver un éditeur pour re-publier deux recueils "épuisés" comme l'on dit (quel curieuse expression pour un livre, n'est-ce pas ?) : Poèmes pour sautijouer et Poèmes pour sourigoler. Et j'achève le chantier d'écriture de Maël, pleine lune, un ensemble de poèmes que m'a "donnés" mon second petit-fils qui a aujourd'hui 17 mois.
- TM : Et bien, 2008 verra d'une part la création par le chœur de chambre d'adultes Arthémys de deux partitions d'après Andrée Chédid (une de nos "Drôles d'oiseaux"!), qui vient de m'accorder son autorisation. Et d'autre part une création par un chœur d'enfants, d'après Andrée Chédid encore; cette artiste m'intéresse beaucoup et j'ai commencé à travailler sur un nouveau cycle réunissant certains de ses poèmes. Par ailleurs, nous avons commencé à évoquer avec Michèle Moreau un travail sur un conte, ou plusieurs réunis; j'ai une idée sur l'origine de ceux-ci, mais tant que rien n'est finalisé, je garde le secret!
Propos recueillis par Ariane Tapinos, librairie Comptines
Musique et choix des poèmes chantés: Thibault Maillé
Choix des poèmes à lire et préface: Alain Boudet
Illustration: Martin Jarrie
Éd. Didier Jeunesse - 23,50 €
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