20 mars 2008
à défaut (chronique -énervée - de Madeline Roth)
On est sur le point de se lever quand elle me dit "Les chroniques, c'est de la fiction". Ce mot-là est resté tout l'après-midi dans mon ventre. J'écris. J'essaie. Une photo, ça n'est pas le réel. Un livre, ce n'est pas la vie. Il y a des colères bien réelles, en revanche, qui naissent parfois des silences.
J’ai vingt-huit ans et je suis employée dans une librairie. Mon âge et ma situation professionnelle ne légitiment peut-être pas ma parole, mais aujourd’hui, sans doute plus en tant que citoyenne que professionnelle, j’estime que je ne peux pas laisser s’écrire dans les pages du Monde ou ailleurs un discours qui me heurte et me fait peur. Deux articles, l’un paru dans le Monde des Livres du vendredi 30 novembre 2007 ("Un âge vraiment pas tendre - Mal-être, suicide, maladie, viol... Pourquoi les livres destinés aux adolescents sont-ils si noirs ?") ; l’autre écrit par Thierry Wolton (« Les libraires contre Internet ») en date du 19 janvier 2008, m’apparaissent aujourd’hui comme les prémices d’une colère sourde qu’il me faut démêler.
L’une des choses essentielles que j’ai apprises avant d’être libraire, c’est que la loi Lang, créée en 1981, avait pour objectif fondamental, non pas, comme on l’entend souvent, de protéger les librairies, mais bien de sauvegarder l’édition, qu’un prix libre aurait fatalement conduit à devoir choisir entre les best-sellers ou la mort.
Dans une carte blanche publiée (encore) par Le Monde le vendredi 7 mars dernier, Régis Debray démontait l’une après l’autre six recommandations émises par une commission, mise en place à la demande de l’Elysée et intitulée « Réformer la lecture, moderniser le livre »,« présidée par Marc Lévy, assisté de Paul-Loup Sulitzer et de Michel-Edouard Leclerc. » Non, il suffisait de lire, sans trop s’énerver dès le départ, cet article jusqu’à la fin pour voir la farce, « le canular le plus évident » qui est « aujourd’hui chose plausible ». Il n’empêche que beaucoup n’ont pas compris la farce, puisque certaines des propositions que Régis Debray développe ont déjà été entendues ici ou là : la publicité pour les livres sur les chaînes télé privées, ou l’abrogation de la loi Lang… Interrogé par Livres Hebdo au lendemain de ce beau tour de force, Régis Debray a dit qu’il souhaitait « désamorcer, par l'ironie, certaines velléités ambiantes, assez dangereuses, à la fois populistes et capitalistes. »
Le canular de Debray faisait suite dans mes lectures aux deux articles cités plus haut qui étaient, selon moi, et comme l’a dit Antoine Gallimard avant moi, des « contrevérités sur la librairie ». Ce qui m’affole, c’est que cette farce n’a pas été comprise par tous, même par des professionnels, ni, à l’heure où j’écris en tout cas, tellement commentée.
Au-dessus de mon bureau de lycéenne, j’avais épinglé un bout de papier déchiré dans Charlie Hebdo. Une pétition contre le Front National. Depuis des semaines s’entassent sur ma table les premiers exemplaires de L’autre journal, parus en 1990. Un matin, un matin de soleil pourtant, je lis le texte qui précède trois pages de signatures et qui s’intitule « Le temps de la contre-offensive est venu ». Avec ces mots dedans : « Le combat antiraciste ne sera pas gagné par la recherche d’on ne sait quel consensus bourbeux avec une droite déjà largement contaminée. Il ne peut l’être que par l’affirmation sans compromis de nos propres valeurs. Il le sera par la mobilisation de ceux et de celles qui, par-delà différences et clivages, sont résolus à stopper le Front National à tout prix, par tous les moyens, à tous les niveaux, et de manière permanente ».
Voilà, ça c’était un matin de presque printemps où le candidat F.N. de la ville où j’habite et travaille faisait 10 %. Je mélange sans doute un peu tout, mais on va dire que j’en profite, et surtout que je ne peux pas, je ne veux pas croire que l’article de Debray n’apparait pas aux yeux de chacun d’entre nous comme le pire des canulars. J’ai toujours la naïveté de penser que le livre n’est pas un « produit » culturel, mais bel et bien l’un des îlots de la pensée que l’on ne défendra jamais assez, fût-ce pour certains un « combat d’arrière-garde » et n’en déplaisent à quelques ignorants. Avant d’être libraire, j’ai lu les livres de Schiffrin comme certains regardent les films d’apocalypse. Le pire cauchemar (de libraire, hein) serait sans doute de me réveiller un matin et d’entendre que la loi Lang a été abrogée. Les libraires sont, avant les lecteurs, l’avant-dernier maillon d’une « chaîne » du livre bien malmenée, dont l’équilibre tient parfois par la seule force de cette loi Lang. J’attends le jour où chacun de ces maillons se retrouvera à égalité, c’est-à-dire le jour où la distribution n’imposera plus au libraire, au bibliothécaire, à l’éditeur, à l’auteur et donc en dernier lieu au lecteur de choisir entre, comme le dit Debray, "le Da Vinci Code ici et la thèse sur le néoplatonisme là".
La loi Lang est à l’heure actuelle le seul rempart (et tant pis si je parle du livre en des termes bien guerriers…) contre la pensée unique et le seul garant des libertés. L’abrogation de la loi Lang semble être « dans l’air du temps », comme s’il en était fallu de peu pour qu’elle figure dans le rapport Attali. « Le canular le plus évident est aujourd’hui chose plausible ». C’est sur ces mots que Régis Debray conclue sa farce. Et c’est cette phrase-là qui m’autorise à mélanger, même avec aigreur, le F.N. et la loi Lang. Ce que l’on a autorisé hier, au nom peut-être de la démocratie, ne semble plus choquer personne aujourd’hui.
Alors juste dire ces mots, à défaut d’autre chose.
Madeline Roth, L'Eau Vive
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Commentaires
Je salue ta vigilance Madeline et je la partage
Écrit par : catherine | 21 mars 2008
Comme cela apaise de lire des mots aussi guerriers, incisifs, mordants car ils sont justes !
Écrit par : Géraldine | 02 avril 2008
mes convictions sont fatiguées ces derniers temps, elles se sentent un peu seules et ont peur de ne pas servir à grand chose...Ces éclats guerriers leur donnent du grain à moudre et de l'énergie! Merci chère Madeline.
Écrit par : Régine | 11 avril 2008
Je suis convaincue que la loi Lang est effectivement ce qui sépare la liberté de pensée d'une avalanche de best-sellers aussi creux que le Da Vinci code. Mais il faut avoir une foi bien accrochée pour continuer à croire que nos librairies, quelles que soient leurs tailles et leurs fonds, peuvent faire comprendre cela à nos concitoyens. Ma foi à moi est malmenée chaque jour et, comme Régine, elle se sent un peu seule aussi. Doit-on manifester dans la rue comme les autres corporations pour nous faire entendre?
C'est en tout cas un plaisir de trouver d'autres librairies qui partagent les mêmes convictions.
Écrit par : Catherine | 13 avril 2008
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