Accueil - 22 février 2008
Quel(s) sport(s) dans les livres ?
Gégène (librairie L’Herbe Rouge, à Paris) a interpellé les éditeurs jeunesse à ce propos. Voici la réponse de quelques uns d’entre eux.[Un article paru dans le dossier DU SPORT DANS LES LIVRES, Citrouille n°47]
Le sport, ses pratiques réelles ou fantasmées, est un reflet de la société. De jeu, individuel ou partagé, il est devenu souvent uniquement compétition, avec le cortège de dérives qui entourent cette transformation : résultats à tout prix, triche et fanatisme sous toutes leurs formes, commercialisation … Pourtant, il garde cette image d'un mode formateur, parfois même salvateur, en particulier dans ses marges où l’accomplissement de soi n’est pas étouffé par le profit d’autres. Qu'en est-il de sa place dans la littérature de fiction jeunesse ? Là comme ailleurs, la place du football semble écrasante (peut-être y suis-je encore plus sensible à cause de mes jeunes années rémoises à l’époque du "glorieux" Stade de Reims, où l’intérêt pour d’autres activités sportives supposait par trop systématiquement l’appartenance à une classe sociale qui n’était pas mienne - et peut-être ma pratique du rugby, à une époque où il semblait encore l’antithèse du foot, n’a-t-elle pas amélioré mon rapport au ballon rond !) Cette hégémonie est surtout sensible dans le domaine du roman, un peu moins dans celui de l’album (de toutes façons beaucoup moins bien loti quel que soit le sport qu'on y cherche !). Bien sûr, il n'existe pas moins quelques textes remarquables (Jeu sans ballon de Jean-Noël Blanc au Seuil Jeunesse, Le gardien de Malcolm Peet chez Gallimard Jeunesse, Carton noir de Stéphane Daniel chez Magnard …) où l’activité sportive n’est qu’un élément de la fiction ouvrant sur le monde et non le thème central, voire unique, d’inspiration (mais n’est-ce pas la principale caractéristique d’une fiction intelligente, tous genres et tous âges confondus ?)
De nombreux autres sports pourtant largement pratiqués (rugby - peut-être qu’avec la coupe du monde, cet automne ? -, natation, athlétisme, arts martiaux, escrime, cyclisme…) inspirent manifestement très peu auteurs et/ou éditeurs. Quand certains parviennent tout de même à être sources d’écriture, ils le sont (en comparaison) d’une manière au moins aussi riche que le football. Il en va ainsi de la boxe ( Le défi d’Alfred de Robert Lipsyte à L’Ecole des Loisirs - manquant depuis longtemps; La deuxième naissance de Keita Telli de Jean-François Chabas chez Casterman… ), du tennis (Auguste de Gilberte Niamh Bourget chez Casterman; Les toilettes siffleuses de Randy Powell à L’Ecole des loisirs..); sans oublier Tête de moi de Jean-Noël Blanc ( encore lui !) chez Gallimard Jeunesse, recueil de nouvelles touchant de façon remarquable à (presque) tous les thèmes et (presque) tous les sports.
Lorsque, dans les pages (ou même entre !), on cherche certains sports éminemment populaires chez les jeunes (basket, sports de glisse, sports mécaniques…), l’on atteint alors presque le vide sidéral ! Doit-on y voir une adhésion encore moindre des écrivains et des illustrateurs, ou le fait que les adeptes de ces disciplines ne sont pas considérés comme de gros lecteurs potentiels - ou ne constituent pas un marché assez conséquent ? Pourtant les mangakas japonais(es) les utilisent très régulièrement comme supports de leurs séries. Le manga serait-il plus "populaire", dans tous les sens du terme, que les autres ouvrages de littérature jeunesse ? La littérature jeunesse me semblant pouvoir se confronter à d’autres sujets que souris et sorciers, j'ai donc fait part de mes interrogations aux éditeurs. Nous reproduisons ici quelques unes des réponses que nous avons reçues - en espérant que ce numéro de Citrouille ouvre de nouvelles portes et suscite de nouvelles vocations !
Gégène, librairie L’Herbe Rouge
Alain Serre : «N’est-ce pas la vision de l’enfant et de son ouverture au monde projetée par les éditeurs et les créateurs dans les livres pour enfants qui est en cause plus que l’essence même de ces activités ?»
On a souvent opposé, dans les filières de formation, dans la hiérarchie même des savoir-faire : activités physiques et intellectuelles, corps et esprit, action et pensée et, en fin de compte, sport et culture. Ce qui d’ailleurs structure pour l’essentiel l’opposition filles / garçons lorsqu’on parle lecture. Chez Rue du Monde nous avons essayé de ramener de la culture dans le sport, en amoindrissant le côté performance et en valorisant la rencontre, l’échange, le voyage, le paysage, l’histoire de cette belle activité humaine. Bernard Chambaz, écrivain essentiellement pour adultes, grand lecteur de l’Équipe devant l’humanité, mais aussi fournisseur d’effort physique réel et régulier, était l’homme idéal pour porter ce projet : son Match de foot qui dura tout un été évite les chemins qui mènent aux stars et nous parle du petit football des rues. Et son dernier titre, La grande fête du rugby nous plonge dans un petit club de rugby solidaire et fraternel. Ceux-là, comme les deux autres titres qu’il a signés dans la collection Roman du monde sont presque des prétextes pour parler de tout autre chose : des humains et de leur relation. Chambaz y met beaucoup de culture, de découvertes, d’apprentissages qui, en fait, huilent fort avantageusement les articulations du corps de ses romans là où d’autres parieraient davantage sur les rebondissements ou autres actions héroïques. Fausto, son jeune héros est d’ailleurs un enfant assez rondouillard et pas vraiment rafleur de médailles. Ayant avalé son Tour de France, son Giro d’Italie ou quelques milliers d’heures sur les terrains de foot, Bernard Chambaz sait transmettre aux jeunes lecteurs toute l’humanité qui transpire sur les pistes ou les stades, loin des projecteurs. Il le fait à travers des chroniques chaleureuses du quotidien sportif plus que dans des aventures palpitantes où les podiums propulsent forcément les héros sur la marche du haut… Le sport est peu présent dans le livre jeunesse comme le sont peu également le théâtre, la science, l’agriculture, le monde du travail…. Ce qui fait au bout du compte quand même beaucoup d’activités humaines que l’ont délaisse ; n’est-ce pas la vision de l’enfant et de son ouverture au monde projetée par les éditeurs et les créateurs dans les livres pour enfants qui est en cause plus que l’essence même de ces activités ? Belle idée en tout cas que Citrouille monte sur le ring pour combattre les idées préconçues en ce domaine. La boxe, tiens, voilà un sujet que j’aimerais bien qu’on traite un jour !
Alain Serre, Rue du Monde
François Martin : « Pour un garçon qui entre dans l’adolescence, le sport est alors une belle métaphore : trouver sa place, se situer, savoir évoluer en équipe comme en individualité.»
Vous avez raison. Oui, peu de textes sur le sport y compris dans notre catalogue, à l’exception du roman de Claude Carré Prises de risques qui évoque des sports extrêmes à la montagne, où des filles se révèlent plus courageuses que les garçons... A ce propos, attaché à la mixité, je suis résolument contre les collections pour filles qui, effectivement, tendent à les enfermer dans des représentations stéréotypées. Dans Le Maître des vecteurs d’Anne Vantal, Blaise est un nageur émérite et ses qualités sportives lui rendront un grand service. Mais pour le sport comme pour le reste, évitons les livres prétextes où, dès les premières lignes, est affichée par l’auteur la volonté d’aborder tel ou tel thème. Ainsi, sans doute à la rentrée, je publie en collection Cadet le premier roman pour la jeunesse de Denis Lachaud – un auteur d’Actes Sud - qui s’intitule... Foot foot foot ! Le narrateur est un passionné de football (l’avant-dernier chapitre est le récit d’un match crucial que dispute son équipe) mais ce n’est qu’une dimension du livre. Ce qui a emporté ma décision de le publier – à l’origine, j’ai un peu sollicité l’auteur... - c’est la vigueur de la narration, la modernité de l’écriture, celle d’un écrivain et d’un homme de théâtre. La fiction, d’abord la fiction, portée ici par la justesse d’une voix. Pour un garçon qui entre dans l’adolescence, le sport est alors une belle métaphore : trouver sa place, se situer, savoir évoluer en équipe comme en individualité.
François Martin, Actes Sud Junior
Mélanie Perry : « Le sport est entouré, cerné de clichés : c’est bon pour la santé, ça permet de se dépasser…»
Il me semble que le problème est que l’on a tendance à penser que les sports, lorsqu’ils ne sont pas pratiqués par le lecteur, risquent de ne pas intéresser en étant le sujet central d’un roman (…) [D'où l'intérêt] du roman Auguste publié par Casterman*, où le héros est un fan absolu de tennis alors qu’il n’en a jamais fait. Il est souvent plus intéressant de parler de ce qu’un sport nous apporte que du fait de le pratiquer (raconter un match, un concours de danse, bof… Mais raconter la manière dont cela nous fait évoluer, oui !). Je pense que peu d’auteurs arrivent à aborder cette question de manière subtile. Le sport est entouré, cerné de clichés : c’est bon pour la santé, ça permet de se dépasser… Mais quid du dopage, des discriminations, de l’humiliation, du business pas toujours net qui définissent aussi le sport ? Comment parler de cela aux enfants alors que c’est souvent encore des sujets tabous pour les adultes ? C’est souvent bien là le problème, le sport a en apparence une image trop lisse…
Mélanie Perry, éditrice petite enfance chez Casterman, et auteure de Vive le sport ? : Pratique du sport et phénomène sportif, Autrement Junior Société.
* de Gilberte Niamh Bourget et Aude Poirot
Christian Bruel : « Je ne suis pas obnubilé par ce sujet : j’ai seulement tendance à contourner ceux qui embouchent plus ou moins naïvement les trompettes du baron de Coubertin.»
Je crains de ne pas pouvoir vous donner beaucoup de grain à moudre s’agissant des sports. En revanche, comme vous vous en souvenez peut-être, j’avais écrit (et publié au Sourire qui mord dans les années 80) un essai (Jouer pour changer, aujourd’hui difficile à trouver) qui tendait à montrer, exemples à l’appui, que des pratiques sportives et ludiques pouvaient exister en dehors de la sacro-sainte compétition. Contre ce moteur compétitif pernicieux et emblématique, à mes yeux, d’un modèle social exécrable, j’ai récidivé avec l’album Toujours devant (Etre éditions, novembre 2003, images de Nicole Claveloux), et il y aura une nouvelle couche pointant de désir compulsif d’être le meilleur (et sa mise en spectacle) chez nous en octobre 2007 : Des jeux étranges, un album de Gosia Machon !… Grande difficulté que de pratiquer et de soutenir d’une main les pratiques physiques et ludiques (individuelles et collectives) émancipatrices tout en combattant, de l’autre, l’aveuglante compétition généralisée à tous les champs de la vie. Et parce que doit toujours subsister une grande différence entre un album et un manifeste, je ne suis pas obnubilé par ce sujet : j’ai seulement tendance à contourner ceux qui embouchent plus ou moins naïvement les trompettes du baron de Coubertin. Quant aux accointances trop peu nombreuses, entre la lecture de la fiction et certains sports, aux effets de mode (merchandising à la clé), à l’impérialisme du football, il faudrait sans doute (re)plonger dans les analyses de Pierre Bourdieu. Lequel avait par ailleurs la cruauté (un tantinet provocatrice) de faire remarquer que l’un des moteurs de la lecture était l’existence d’un "marché" sur lequel faire valoir des bénéfices escomptés ! Ce qui boucle la boucle.
Christian Bruel, Être
Accueil 14:41 Publié dans DOSSIER DU SPORTS DANS LES LIVRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ecrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.







