29 janvier 2008
Des filles et des garçons… (Chronique d'Ariane Tapinos)
Chaque fois que j'ouvre des cartons de nouveautés, c'est un peu Noël. Je fouille, je farfouille et presque toujours, au milieu des livres anodins, oserais-je dire inutiles, je tombe sur une merveille ou deux. Et, parfois, c'est plus rare, je tombe sur un livre vraiment agaçant. Celui dont je vais parler, je l'ai repéré tout de suite. Ce n'est pas que je sois une grande fan de la collection de Catherine Dolto, Mine de rien, aux éditions Giboulées Gallimard Jeunesse, mais j'avoue que le relookage de ces petits albums carrés est assez réussi, et que surtout, le titre de celui-ci a tout de suite suscité mon intérêt : Filles et garçons. Pas mécontente de voir que, pour une fois, les filles précédaient les garçons, j'étais surtout heureuse de trouver du grain à moudre sur un sujet qui me tient à cœur et qui en plus préoccupe beaucoup petit-e-s et grand-e-s.
C'est dès la première phrase, que je suis devenue soupçonneuse : « les filles et les garçons ne sont pas faits pareils parce que les filles peuvent devenir des mamans et les garçons des papas ». Louable tentative pour inscrire la différence des sexes dans le biologique et non dans le culturel, mais réduction immédiate du champ des possibles : tu seras une maman ma fille, tu seras un papa mon fils ! On m'objectera qu'il est écrit « peuvent » et non « doivent », mais cela résume assez bien toute l'hypocrisie de ce petit livre qui sous des dehors niais et politiquement très corrects, véhicule une idéologie franchement conservatrice pour ne pas dire réactionnaire.
Exemple, un peu plus loin : « les garçons ont plutôt des jeux remuants. Les filles préfèrent jouer à la poupée ». Si j'arrête là la citation, pas besoin d'être un parangon du féminisme pour s'offusquer de ces généralités idiotes. Mais Catherine Dolto est plus fine puisqu'elle ajoute, prudemment : « mais les garçons aiment aussi les poupées et il y a des filles qui aiment les voitures ». On remarquera que « les garçons » dans leur ensemble « aiment aussi (et cet adverbe a de l'importance : ils n'aiment pas que...) les poupées », tandis que « il y a des filles qui aiment les voitures». Les garçons qui s'intéressent aux poupées seront des bons papas, les filles qui aiment les voitures... Surtout, après cette précision, qui ressemble à une concession, l'auteure ajoute que « Garçons et filles aiment jouer ensemble au papa et à la maman ». Si on n'avait pas déjà compris, qu'en dehors de la parentalité, point de salut pour la construction – sexuée – de soi, nous voilà bien informés.
La barque est déjà chargée, je trépigne et ronchonne en tournant les pages, mais le pire est à venir, quand texte et image se répondent pour expliquer au petit-e lecteur-trice que « devenir un homme adulte », comme papa, c'est conduire une voiture, et que « ressembler » à maman c'est se poudrer le nez... Devant tant d'inepties réunies en si peu de pages, et qui plus est, dans ce qui n'est pas un livre "ancien" mais une réédition au goût du jour (enfin celui de ses auteures), je me dis que certains livres feraient mieux de rester au fond du carton, et que celui-ci va sans tarder rejoindre le petit enfer de Comptines, où s'entassent quelques bijoux du genre que je réserve, comme mes prédécesseures, aux grandes occasions, où il me faut expliquer – prouver – que la route vers l'égalité reste longue et le combat contre le sexisme toujours d'actualité.
Heureusement, il est d'autres livres – dont on regrettera cependant qu'ils seront moins vendus – qui parlent intelligemment des femmes et des hommes. Il en est qui rappellent que des femmes, des petites filles en l'occurrence, continuent de subir des violences du fait de leur sexe et à ce titre, il faut signaler le bel album publié par les éditions Vents d'ailleurs : Maïmouna qui avala ses cris plus vite que sa salive, qui traite avec subtilité et distance métaphorique, de l'excision. La représentante de l'éditeur qui me l'a proposé m'a dit qu'elle rencontrait quelques difficultés à le placer en librairie en ces périodes de fêtes, parce que, lui disait-on, ce n'est pas un sujet « d'avant Noël »... Il est d'autres ouvrages qui abordent avec audace les vicissitudes de la relation amoureuse, comme le très beau Prélude à un amour brisé de Geert de Kockere et Isabelle Vandenabeele, aux éditions du Rouergue. Dans cet album, dont les illustrations sont des gravures belles et inquiétantes à la fois, il est question d'un amour naissant et déjà impossible. Les auteurs ont imaginé l'histoire qui pourrait se cacher derrière un tableau datant de 1928, du peintre belge Edgard Tygtat, et qui sous le titre Prologue à un amour brisé, donne à voir une femme amputée d'une jambe, amoureusement soutenue par un homme... De cet étrange tableau, dont le mystère est renforcé par le titre, Geert Kockere et Isabelle Vandenabeele ont tiré un album tragique dans lequel un homme et une femme qui s'aiment, imaginent leur vie ensemble et la femme entrevoit un avenir de contraintes et l'amour étouffant, exigeant de l'homme. Une vie comme amputée d'une jambe. L'homme pense à l'immensité de son amour, la femme à l'air qui se raréfie au sein de cet amour-prison. Le propos est audacieux, le texte de Geert de Kockere est un incroyable poème, une ode à la liberté des femmes.
Des livres il y en a tant que, sur la manière d'aborder les relations entre les sexes, on en trouve de toutes sortes. Beaucoup sont justes bêtes, certains sont franchement nuisibles, et quelques uns sont de petits bijoux d'intelligence, des œuvres qui dépassent, et de loin, leur sujet. A nous, libraires, indépendants, de promouvoir ces livres rares, de les défendre, de leur laisser le temps de rencontrer leurs lecteurs, et d'oublier les pires au fond du carton...
Ariane Tapinos, librairie Comptines
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Commentaires
Merci Ariane de raconter aussi ce qui énerve, ce qu'on refuse dans des albums qui font passer, en douce, une représentation du monde nauséabonde.
Une libraire qui "ronchonne" c'est d'emblée un personnage sympathique, et s'il y a un enfer à Comptines on aimerait bien savoir ce qu'il y a dedans.
La véritable critique est un exercice moins répandu que les louanges, mais s'il y a des livres nuisibles je crois que c'est un travail nécessaire de mettre dessus l'étiquette Attention Danger, et d'expliquer pourquoi, vite.
Écrit par : Où sont les enfants ? | 29 janvier 2008
rappelle toi ariane que dans une version plus ancienne ("les papas" je crois, de la même collection) maman faisait le ménage pendant que papa, rentrant fatigué de sa journée de travail s'asseyait tranquillement dans son fauteuil pour lire son journal...
c'était quand la libération des sexes ???
Écrit par : simon mlire | 29 janvier 2008
Merci Ariane, pour cet article salutaire. Certains jours, on a l'impression que les retours en arrière ne font que commencer...
En passant, je conseille à tous - ainsi qu'à Catherine Dolto ! - la lecture de C'est pour un garçon ou pour une fille, La dictature du genre, de GC. Guilbert (éditions Autrement)
http://www.sitartmag.com/genres.htm
Écrit par : Blandine | 30 janvier 2008
Merci de signaler le très bel album "Maïmouna qui avala ses cris"; il mérite que l'on s'y arrête. On y retrouve l'écriture très poétique d'Yves Pinguilly, mais ce n'est pas tout... en effet, il y a là une grande créativité en ce qui concerne l'histoire qui évoque le terrible drame de l'excision des petites filles.
Il fallait avoir du culot, du courage et du talent pour conter une belle histoire sur un sujet aussi dur.
Écrit par : adrienne | 21 février 2008
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