Accueil - 21 janvier 2008
Sport, sexe et genre
Les romans pour ados de Joyce Carol Oates ne sont pas des "romans à thème". Il ne nous viendrait pas par exemple à l'idée de les étiqueter "romans de sport". Et pourtant, dans chacun de ses trois ouvrages destinés aux adolescents, le sport est présent, au centre (Sexy) ou à la périphérie (Nulle et Grande Gueule et Zarbie les yeux verts) de l'histoire. Cette particularité pourrait n'être que le reflet de la réalité sociale américaine et de la place très importante qu'occupe la pratique sportive dans le cursus scolaire. Mais J.C. Oates n'écrit pas de formidables documentaires sur son pays; toute son œuvre témoigne de ses convictions. Alors quand on y regarde de plus près, la présence du sport dans ces romans fait vite sens : J.C. Oates fait du sport le lieu de la construction de l'identité de genre.
Comme le dit très justement la philosophe Geneviève Fraisse : « le sport est un lieu où se joue la représentation des identités sexuelles »*. A ce titre, c'est le lieu des désirs mais aussi de la violence. « Les pratiques sportives restent des territoires fortement sexués et stéréotypés où se reproduisent mais aussi se transgressent les modèles dominants de la virilité et de la féminité »*. Le corps s'expose dans le sport, et par là donne à voir, matérialise, ce passage entre l'enfance et l'âge adulte, cet âge du choix. On ne naît pas homme ou femme : on le devient ! Les adolescents sportifs de J.C. Oates sont dans ce devenir, dans un lieu où se mêlent les corps - et il n'est, dès lors, pas étonnant que les filles du révérend d'extrême droite, dans Nulle et Grande Gueule, « ne pratiquaient ni sports ni activités parce que leurs parents ne souhaitaient pas qu'elles se "mêlent" à nous ».
J.C. Oates réussit ainsi à parler de sexualité sans en avoir l'air. Quoi de plus important en effet à l'adolescence que de découvrir la sexualité ? Sa propre sexualité, comme un élément essentiel de son identité; la sexualité des adultes, comme un lieu d'enjeu de pouvoir (voir la présence des média dans ces romans) et de manipulation (il y est toujours question de rumeurs), tout autant qu'un lieu de plaisir. Et dans les romans de cet auteur, le sport est bien le lieu à la fois du conformisme des corps et de l'affranchissement des corps comme donnée sexuée. Ainsi, Nulle est-elle « une grande fille hardie avec ses cheveux blond foncé rebelles, ses clous d'oreille pareils à des éclats de verre brisé, sa casquette sale des Mets et ses yeux bleus, francs et insolents ». La Grande Ursula, elle, quand on la regardait « soutenait votre regard. Elle faisait baisser la tête à tous les garçons, seuls ou en groupe ». D'ailleurs elle même dit d'elle « ce qui me plaisait dans le fait d'être grande, c'était que je pouvais regarder à peu près n'importe quel garçon dans les yeux, même des types plus âgés (...) A la différence des autres filles, je ne me ratatinais pas comme un ballon qui se dégonfle quand des types m'asticotaient ». Darren quant à lui est d'une beauté qui transgresse les genres, presque trop beau pour être un homme ! « Confiant. Féminin. Efféminé ? Beauté. Larges épaules. Hanches minces. Poisson torpille ». Son père lui dit : « avec le visage que tu as, ton air si tranquille et confiant. Disons que tu ressembles plus à ta mère qu'à ton vieux et qu'à ton frère, tu vois. Je ne veux pas dire que tu aies l'air féminin – efféminé -, pas le moins du monde ». Le désir que Darren inspire à son professeur de littérature, les regards qu'il déclenche, transgressent les règles, les normes du genre et des désirs considérés comme conformes à son sexe.
Il est des sports "de filles" qui font des corps de femmes, comme on nous les vante. De sa sœur et ses amies qui font de la danse, Ursula dit : « Des filles dont les clavicules et les os du bassin saillent à travers les collants, qui glissent, tournoient et sautent, qui tâchent de ne pas grimacer de douleur quand elles s'écrasent les orteils à faire des pointes sur un sol dur... très bien. Des filles anorexiques à onze ans... ». Dans Zarbie, c'est la violence entre les sexes, celle que les hommes exercent à l'encontre des femmes qui prend le chemin de la métaphore sportive, constamment présente au fil du récit. Son père contrôle de moins en moins l'immense violence qui l'habite. Il est dans la vie, comme sur un terrain de football américain. « Il se dirigeait rapidement vers nous, comme un athlète qui réduit l'écart entre ses adversaires et lui ». Plus tard, il somme Zarbie de choisir son équipe « Franky ? Ma grande fille. Tu joues dans l'équipe de ton père hein ? ». Et quand les masques sont tombés et qu'il est derrière les barreaux : « il paraissait fatigué, maussade. Comme si le match était fini, qu'il avait perdu. Et que ça ne l'intéressait plus ».
On l'aura compris, chez Joyce Carol Oates, le sport n'est pas un prétexte, ni un contexte. Il est le cœur même du sujet, celui de l'adolescence, des transformations, des questions, des angoisses, des désirs qui l'accompagnent. Ses livres sont politiques, et c'est pour ça qu'on (je, sans aucun doute) les aime !
Et pour finir, souhaitons, avec Geneviève Fraisse, que « la pratique sportive des filles et des garçons (...) accepte le défi de fabriquer de l’égalité à partir de la différence des corps »* et que les auteurs qui s'adressent aux adolescents, à l'image de J.C. Oates, se saisissent de ce défi...
Ariane Tapinos, librairie Comptines
*Résolution du parlement européen sur « Femmes et sports » (2002/2280 INI). De cette auteure, lire Le mélange des sexes, éd. Gallimard jeunesse, coll. Chouette ! Penser.
Les personnages des trois romans de J.C. Oates :
Nulle et Grande Gueule, traduit de l'américain (Big Mouth & Ugly Girl) par Claude Seban, Gallimard Jeunesse. Ursula Riggs, la "Nulle", est une des meilleures sportives de son lycée. Après avoir été nageuse, elle est aujourd'hui joueuse de basket et capitaine de l'équipe féminine de Rocky River. Lisa, sa petite sœur, fait de la danse.
Zarbie les yeux verts, traduit de l’américain (Freaky Green Eyes) par Diane Ménard, Gallimard Jeunesse. Franky, la "Zarbie", est, à quinze ans, la vedette de l'équipe de natation et plongeon de la Forrester Academy. Son père Reid Pierson, est un ancien champion de football américain, reconverti en reporter et présentateur sportif à la télé. Son demi-frère, Todd, joue dans l'équipe de football américain de l'Etat de Washington.
Sexy, traduit de l'américain (Sexy) par Diane Ménard, Gallimard Jeunesse . Le personnage principal de Sexy (et si lui ne s'affuble pas d'un surnom, comme les deux héroïnes féminines des deux précédents romans, il EST indubitablement "Sexy"), Darren, est un des espoirs de l'équipe de natation de son lycée, North Falls.
Accueil 02:35 Publié dans CHRONIQUES D'ARIANE TAPINOS, DOSSIER DU SPORTS DANS LES LIVRES | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Oates, sport, adolescence, sexualité, identité
Commentaires
Bonjour Ariane, votre article est trés pertinent... Je le cite sur mon blog consacré à la recherche en littérature jeunesse et aux études féminines.
Ecrit par : Caroline | 28 janvier 2008
slt ariane j'ai bcp aimé sexy, lu lors de sa sortie il y a plus d'un an je crois. Pbm je serai incapable de le conseiller à un ado qui chercherai un bouquin sur l'identité, le genre. D ailleurs je n'en ai jmais rencontré à la librairie. Et puis si l'approche m'a assez convaicue en tant qu'adulte (du moins il me semble que je le sois) je pense qu'ados (avec les nombreuses questions que je me posais alors... mon rapport au corps percu par les adultes -profs, amis de mes parents...- ne me préocupait pas le moins du monde. Quand on est ados, ou jeune adulte, seul compte la perception de ceux qui comptent, tes semblables en age. En celà ce roman me semble un peu à côté de la plaque.Par contre oui la difficulté de s'affirmer quand on est gay existe (ou existait avant 1981 , je ne sais pas ce qu'il en est maintenant, mais je crains que ce soit tjs dur, surtout dans certains coins de France et encore plus d'Ailleurs). J'ai souvenir d'une embrouille dans le roman Sexy. L'ado est trop beau pour être hetero, d'ailleurs il plait à un de ses profs. Il cherche encore qui il est. Pour tous il est donc pd.Il ne l'est pas et c'est donc le sal pd de prof qui s'en prend plein la tronche rumeur, rejet, mise à pied. Tout va bien dans le meilleur des mondes. De temps en temps je regrette de ne plus être militant. A quand le retour du politique, rien n'est acquis. Bonne soirée Ariane.
Ecrit par : gonzague | 16 avril 2008
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