19 janvier 2008
Je suis née sur une moto ! (une interview de Nathalie Le Gendre )
[Un article de Gégène (librairie L'Herbe Rouge, Paris), paru dans le dossier DU SPORT DANS LES LIVRES, Citrouille n°47]
Tous les média, écrits, radio ou télévisuels, glosent sur la formule 1 et ses consœurs, sur les rallyes, les raids, les courses de 24 heures d’ici ou d’ailleurs… En revanche si vous souhaitez vous informer sur les épreuves moto, câblez-vous (et encore !), abonnez-vous aux revues spécialisées ou branchez-vous sur France-Info aux heures de très petite écoute. Paranoïa de motard, reflet d’une société plutôt motophobe et bagnolâtre (absence ou quasiment de vraie industrie motocycliste locale, image politiquement incorrecte des 2 roues à moteur…), on peut longuement palabrer à ce propos… Les créateurs de jeux vidéo reproduisent ce déséquilibre. La littérature jeunesse de fiction, elle, gomme toute disparité, mais en faisant moins bien : 2 ou 4 roues, c’est le trou presque noir ! Pourtant, la demande existe : La moto de Marco, chez Fleurus, était ainsi signalée 50e meilleure vente jeunesse dans un numéro de Livres-Hebdo de mars 2007… En bandes dessinées, Michel Vaillant se vend toujours, mais semble avoir étouffé toute nouvelle velléité (sauf sur le mode de la dérision)… La librairie Jean de La Lune à Nevers (proche du circuit de Magny-Cours, particularité s’ajoutant à ses qualités professionnelles) m’a signalé trois autres titres concernant les voitures : Derniers essais avant le grand prix de Jean-Philippe Domecq en Folio junior; Court-circuit en Malaisie, six histoires dans la collection Z’azimut de Fleurus; Une enquête qui fait vroum de Gérard Moncomble, illustrations de Christophe Merlin, en Milan poche benjamin. On peut ajouter l’album Les 24 heures du chat, texte de Marion Paoli, images de Nicolas Vial, au Seuil Jeunesse. Pour la moto, seuls deux écrits ont retenu notre attention : Soigne tes préparatifs mon vieux, nouvelle du recueil Tête de moi de Jean-Noël Blanc en Scripto chez Gallimard Jeunesse et, dans la collection Autres Mondes de Mango, le roman Automates de Nathalie Le Gendre, que nous avons rencontrée (accompagnée de son compagnon, Cédric).
Gégène - Il me semble qu'en littérature jeunesse, il n'y a pas beaucoup de récits intégrant les sports mécaniques, alors qu’il y a une demande certaine chez les lecteurs…
Cédric - Il y a énormément de choses en presse autour de ce sujet, à destination des adultes mais pouvant aussi satisfaire les jeunes. Cette presse est très populaire chez eux, comme l’est le manga au Japon - un genre qui multiplie les séries concernant les sports, y compris mécaniques. Le Japon étant le pays phare de l’industrie motocycliste, ceci explique peut-être cela…
Gégène - Oui, mais je parlais de littérature jeunesse, du manque de livres… Automates fait figure de rareté dans ce registre. Nathalie, qu'est-ce qui vous a poussée à écrire ce roman de science-fiction, où votre héroïne, révoltée à plus d'un titre, décide de participer à une course de motos sensée être réservée aux hommes ?
Nathalie - Je veux d'abord préciser que j’écris de l’anticipation ; je n’aime pas la SF des opéras de l’espace ou de l’épopée fantastique. Le côté science-fiction me sert simplement de décor ; si on ôte ce décor, ce livre, comme tous mes autres, tient debout dans le temps présent. Les mondes futuristes que je décris sont juste une extrapolation du nôtre. Il y a des choses qui se passent aujourd’hui que j’ai l’envie de dénoncer : le recours à la fiction spéculative me permet de le faire beaucoup plus facilement. Quant à la raison de la présence des motos dans Automates… Je suis née sur une moto ! Je voulais décrire ce que je ressens depuis mon plus jeune âge, les sensations quand j’étais dans le garage de mon père, l’odeur de l’huile, du cuir, des machines. Cela a été le premier déclic pour ce roman.
Gégène - Et pourquoi avoir également installé l'univers de la compétition ?
Nathalie - Parce que je voulais être pilote de course moto et qu'autour de moi on n'a jamais voulu que je le devienne… Pourtant, il existe des compétitions réservées aux filles ; à ce propos, remarquez qu'on ne mélange pas les genres en la matière ! Sans doute parce que pour beaucoup il est inimaginable qu'une une femme puisse vaincre un homme dans ce sport… Ça s'est pourtant déjà produit dans le monde de la course de bateaux… Bref, ce livre, en même temps qu’un clin d’œil, est un peu une vengeance ! Il est en fait le plus personnel de ceux que j’ai écrits jusqu'à maintenant; il me ressemble énormément.
Gégène - S’il y a aussi peu de textes mettant en scène les sports mécaniques, serait-ce donc en partie qu’il n’y aurait que peu d’écrivains pour les pratiquer ou du moins s’y intéresser ?
Cédric - J’ai l’impression d’avoir rencontré plein d'auteurs attirés par la moto, et peut-être même ayant envie d’écrire sur ce thème. Mais ils semblent retenus par leur relative méconnaissance du sujet. De plus, nous vivons dans un pays où l’on produit avant tout des voitures et où la seule entreprise fabricant des motos sur place, Voxan, est sans cesse au bord du gouffre, ne bénéficiant pratiquement d'aucun soutien. Il serait intéressant d’aller voir ce qui se passe en Italie où la moto est extrêmement présente, où les champions, Valentino Rossi en tête, sont des légendes vivantes. Y a-t-il des conséquences dans le monde du livre jeunesse ? Il faudrait se pencher là-dessus…
Nathalie - Personnellement, je ne vois pas, parmi les auteurs que je peux connaître, de gens suffisamment attirés par ce domaine pour l'adapter à leur schéma narratif. Ce que je comprends… Il m’est moi-même impossible d’écrire sur un thème auquel je reste insensible ou qui ne rejoint ni mon vécu ni mes fantasmes. Je n'écris ni sur commande ni hors motivation personnelle… D'ailleurs je me demande, s'il devait y avoir davantage de sports mécaniques en littérature, si on y découvrirait beaucoup de personnages féminins les pratiquant…
Cédric - De toutes façons, je n'ai jamais entendu un éditeur souhaiter qu'on intégre les sports mécaniques dans un roman. Si ça avait été le cas, j’aurais foncé ! Parce qu'il y a, chez nous aussi, une culture du 2 roues à moteur. Il suffit de voir comment certains ados transforment leurs 50 cm3 et en font de vraies bécanes ; il est évident que ces machines font partie de l'expression de la rébellion adolescente. C'est peut-être une autre raison de leur absence dans les livres destinés à la jeunesse : les sports mécaniques constituent, dans la tête des adultes, des activités dangereuses, à tous points de vue, pour lesquelles il n'y a quasiment pas de formation, hormis peut-être pour les motos de l’espace naturel, trial, cross ou enduro.
Gégène - Parlez-nous un peu de la particularité futuriste de la moto d'Automates…
Nathalie - La moto "intelligente" de mon texte participe de mon souhait de montrer que tout est conçu pour que nous devenions des moutons. Tout ce qui nous entoure semble de plus en plus avoir été pensé pour que nous puissions être manipulés. Ainsi en est-il de cette machine qui semble servir à l’extrême les relations du pilote à sa moto, mais qui en réalité ne laisse plus aucune liberté à son conducteur, sauf à se révolter et à détourner ce lien, ce que fait l’héroïne.
Gégène - Passons si vous le voulez bien à votre dernière expérience d’écrivain… à savoir la non-publication de votre dernier roman, Les orphelins de Maja, par les éditions Mango avec qui vous aviez pourtant signé un contrat pour ce texte.
Nathalie - Ce roman d’anticipation tourne autour de deux grands thèmes. L’embrigadement des enfants-soldats et les pratiques pédophiles de certains membres de l’Eglise. C’est, bien évidemment, cette partie qui a fait que les dirigeants du groupe Fleurus, auquel appartient Mango, ont catégoriquement rejeté la version semi-définitive qu’avec Denis Guiot, directeur de la collection Autres Mondes, nous leur avions présentée. Ce rejet, que nous tenons pour de la censure, est survenu en février, alors que le texte devait paraître en mai. Avec Denis, nous avons cependant décidé que je finirai l'écriture du roman, pour leur remettre la version définitive, et leur montrer qu’ils se trompaient, que ma dénonciation n'était celle que de quelques membres, pas de l’Eglise en sa totalité (de plus, avons-nous rappelé, dans un texte d’anticipation). Suite au retentissement professionnel dans le monde du livre de ce qui a été perçu comme une "censure dure", le rejet de l'éditeur s’est transformé en une déclaration de « volonté de non-publication en l’état ». J’ai alors indiqué que j’étais prête à discuter d’éventuelles modifications, à condition qu’on ne touche pas à l'essence du texte. Depuis, j’attends. Le silence est total aussi bien pour mon texte que, plus globalement, pour la collection. A ce stade [interview réalisée en avril 2007, ndlr], un contrat ayant été signé, le texte leur appartient… et ils n’en veulent pas ! De même, sauf en ce qui concerne le tome 2 de Marine des étoiles, programmé depuis longtemps pour l’automne prochain, la collection n'annonce aucun nouveau titre… Malheureusement, toute cette histoire n’est pas totalement une surprise pour nous, car depuis le rattachement de Mango Jeunesse à Fleurus, qui date d’un an, nous estimions que l’espace de liberté n’avait cessé de se réduire.
Propos recueillis par Gégène, librairie L'Herbe Rouge

09:25 Publié dans CHRONIQUE DE L'HERBE ROUGE, DOSSIER DU SPORTS DANS LES LIVRES, PORTRAITS ET INTERVIEWS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : le gendre, sport, moto, anticipation-sf, censure















Commentaires
Rien à voir avec la moto, je voulais juste signaler aux lecteurs & libraires de Citrouille l'étude mise en ligne sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-écriture. Le titre en dit assez long : « Libraires de villes moyenne, une espèce menacée ?
L’exemple de l’Association des Libraires de Montauban et de leurs Amis »
A lire sur http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Libraires-de-villes-moyenne-une.html
Ecrit par : Tieri Briet | 19 janvier 2008
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