28 décembre 2007

Au pied des sapins (chronique de Claude André)

aba74fae0b3fab9e540cfe195a9f0639.jpgLundi 24 Décembre

Ce matin, avant de regagner la librairie, j’ai  lu avec hâte et émotion, Sortilège de Jean-François Chabas. Il parle si bien de la souffrance, mai pas seulement, du désespoir, et de l’espoir, de la rage et de l’amour aussi.

 « …si on était méchant à cause du malheur, moi  ça ferait un bout de temps que je serais descendu au village avec une hache et que j’aurais coupé la tête de tous ceux que j’aurais croisés. Je ne parle même pas de ce que je pourrais faire en classe, à plier les autres élèves. Non, la méchanceté c’est une sorte de paresse je crois. Le monde il est dur. Si on ne le combat pas, si on se laisse aller, on devient plus facilement méchant. Ca doit se glisser en nous comme une maladie, mais on peut résister. » pp 18-19

Quand un écrivain décide de s’attaquer à la bêtise, à la cruauté, à la violence, en s’exprimant avec violence où nous emmène-t-il ? Vers quelles terres désolées ? Bien sûr il s’agit souvent pour lui de développer un contre exemple, en montrant comment on peut s’égarer quand la haine domine, c’est ce qu’a fait G. Guéraud dans Je mourrai pas gibier. Mais à le dire en n’ouvrant jamais d’autres possibilités, il a pris le risque d’enfermer son lecteur.

Et l’extrait de Sortilège cité ci-dessus répond aux questions qui m’ont hantée longtemps après la lecture de Je mourrai pas gibier.

 Je repense à tout cela car je lis en ce moment La Brigade de l’œil, un roman d’anticipation noir, bien ficelé, mené tambour battant et dans lequel G.Guéraud met en scène les exécuteurs d’un régime totalitaire qui rendent aveugles ou  exterminent toutes celles et tous ceux qui enfreignent l’interdit concernant la possession d’images : le sang jaillit, la peau brûlée au lance-flammes se cloque et se gonfle, les morceaux de cervelle giclent tous les deux ou trois chapitres…

La violence glaciale et entière qui hante ce roman pourrait faire paraître timide celle de James Ellroy… On est tellement dans la violence qu’on n’a le choix me semble-t-il qu’entre la fascination ou le dégoût, ou alors l’indifférence ? Je ne supporte pas plus ce débordement de violence que je ne  supporte le cinéma de Tarantino et c’est sans doute  à cette esthétique, à la fois hystérique et référentielle, que renvoie la prose provocante de Guillaume Guéraud. Cela n’enlève rien à la maîtrise de son écriture, mais j’ose dire que j’aime quand alternent violence et douceur.  La douceur est là parfois, comme dans l’évocation de ce petit bout de pellicule retrouvée où l’on voit les dernières images des Temps modernes :  Paulette Goddard et Charlie Chaplin s’éloignant côte à côte… Mais l’auteur tout puissant a choisi de ne laisser aucune chance à la douceur et dans son roman c’est la fureur qui l’emporte.

En cette soirée hivernale alors que la librairie se vide peu à peu  j’ai envie de dire merci à Jean-François Chabas pour Etincelle et pour Sortilège, et à Xavier-Laurent Petit pour Be Safe et cela me réjouit de penser que seront offerts en cette fin d’année ces textes accomplis  et bouleversants,  courageusement optimistes ou pacifistes, dans lesquels la violence dénoncée  ne s’impose jamais au regard, des livres qui aident à prendre de la distance et donc à réfléchir. Au pied des sapins tout à l’heure, ce sera parfois La Brigade de l’œil mais toujours avec Be Safe. Ce sera aussi Shalom Salam de Rachel Corenblit, un roman foisonnant qui aide à comprendre le conflit Israelo-palestinien et encore et toujours Gisella et le pays d’avant de Mordica Gerstein pour le bonheur d’être surpris.

Claude André, L'Autre Rive

Publié dans CHRONIQUES DE CLAUDE ANDRÉ | Lien permanent | Commentaires (3) | |

Commentaires

Et bien ça m'a donné envie de le lire, ce livre. Je pars à sa recherche!

Ecrit par : Twinkle | 28 décembre 2007

je suis bien d'accord avec ton appréciation de "be safe". Quel beau livre et quel auteur admirable !

En ce qui concerne Guillaume Guéraud, je suis depuis le début fan de son écriture donc vraiment pas objectif... (mais est-ce ce qu'on nous demande ???)

Donc la violence dans "La brigade de l'oeil" : certes... mais une fois encore, j'adore cette écriture ! (et j'aime le cinéma tape à l'oeil de Tarantino, tu as complètement raison.)

L'écriture de Guéraud est tranchée, sans concession, comme il peut l'être lui même. C'est vraiment une question de sensibilité je pense. Cela me touche en tout cas.

amitiés

simon roguet
librairie M'Lire (Laval)

Ecrit par : simon roguet | 28 décembre 2007

Simon,

J'aime beaucoup tes photos et ce qu'elles suggèrent, mais j'aimerais que tu me dises, avec des mots, ce qui te touche dans cette écriture à la hache et comment tu transmets ton enthousiasme à tes clients. Je me méfie toujours beaucoup des âge inscrits sur les couvertures mais quand je conseille je tiens compte de l'âge de l'enfant ou de l'ado à qui le livre va être offert, et je préfère conseiller La brigade de l'oeil à des grands, des 15 ans et plus, tu croies vraiment qu'on peut évacuer cette question de l'âge ?
En toute amitié, en te remerciant de ta réaction.
Claude

Ecrit par : Claude André | 29 décembre 2007

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