27 décembre 2007
La joie de lire a 20 ans
Nous avons rencontré Francine Bouchet, directrice de La joie de lire [Un article paru dans la revue Nous voulons lire !]
NVL - En consultant rapidement les tables de matières de Nous voulons lire !, je constate que nous avons rendu compte d’environ 45 titres de La joie de lire. Le premier date du n° 75 en juillet 1988. Il s’agissait de Corbu comme Le Corbusier (1987), c’est-à-dire du premier titre publié par La Joie de Lire, alors que vous n’étiez qu’une librairie pour enfants à Genève. Nvl avait alors qualifié cet ouvrage de « décevant ». Pourtant, dans votre esprit, il était le premier titre d’une collection « Connus, méconnus » qui avait pour objectif de faire connaître nombre de personnages qui avaient excellé dans leur métier, qu’ils soient découvreurs, architectes, musiciens, peintres. Vespucci, le titre suivant, mérita toute notre attention ; il obtint d’ailleurs 2 prix. En quoi cette collection « documentaire » se distinguait-elle de la production courante ?
JDL - Je vous remercie de rappeler cette mention à propos de Corbu comme Le Corbusier. Si cet ouvrage a déçu votre critique, sachez qu'il a réjoui des milliers de personnes, à commencer par les habitués des divers lieux consacrés au grand architecte. Il a été traduit au Japon et se vend très régulièrement, aussi bien dans ce pays lointain que sur le marché francophone. Ce livre reste pour moi un des meilleurs titres de notre catalogue, non parce qu'il se vend... mais parce qu'il correspond parfaitement à ce que je voulais exprimer à l'époque et qui reste valable aujourd'hui. J'ai souhaité rompre alors avec la déferlante Dorling Kindersley, achetée en français par Gallimard, et qui pour moi ne proposait que des livres scolaires dissimulés.
Chaque personnage de notre première collection « Connus, méconnus » devait trouver sa forme propre. Ainsi Mozart parlait à la première personne, les notes de musique nous racontaient le génie de Stravinski, les images de Michel Raby, et rien que ses images, révélaient les trouvailles conceptuelles ou concrètes de Le Corbusier. Nous avons bien vite été imités ; je pense en particulier à la collection « Moi... » de Casterman ou « Un dimanche avec... » de Skira. A l'inverse de ces collections, notre propos était de ne pas répéter l'exercice à chaque volume. Là fut, je crois, le premier signe de notre exigence. Permettez cette petite égratignure : « Décevant », a dit votre critique... Si les propos des journalistes devaient nous affecter, il n'y aurait pas d'éditeurs, encore moins d'écrivains ou d'illustrateurs. Il faut savoir garder son cap, malgré l'agitation qui nous entoure.
NVL - Combien y a-t-il eu de titres dans la collection ? Quels sont ceux qui ont eu le plus de succès ? Cette orientation assura-t-elle le « démarrage » de La Joie de lire. ou fallut-il attendre, en 1988, Il était un petit navire avec les poèmes, splendidement illustrés, de Pierre Gripari, puis et surtout La force du berger d’Azouz Begag en 1991, qui obtint le Prix européen de littérature enfantine et le Prix Octogone ?
JDL - Corbu comme Le Corbusier est incontestablement le coup d'envoi des éditions La Joie de lire. Il était un petit navire fut une magnifique expérience avec Pierre Gripari qui est venu dire ses poèmes aux enfants de Genève. Les illustrations de notre livre sont malheureusement très inégales. Erreur de jeunesse.
Ce n'est pas Azouz Begag qui a marqué le début de notre aventure. La Force du berger fut une commande de notre part sur le thème de la différence. Ce livre était facile et a mis un coup de projecteur efficace sur notre maison.
Non, il faut regarder du côté de Béatrice Poncelet qui nous a « offert » Je, le loup et moi, première pierre de notre collection « Récits ». Béatrice fait partie de ces illustrateurs, comme Chiara Carrer, qui ont un vrai discours, sans complaisance, sur leur propre travail. Ce livre s'inscrivait pour moi dans la littérature gentiment subversive des années 70.
NVL - En examinant votre catalogue, on constate qu’il existe de nombreuses collections. Vous parlez de « collections-phare » et précisez que « Récits », « Milton », « Marta », « Imagiers » en font partie. Quelles sont ces collections-phare ?
JDL - Il serait plus juste de dire que nous avons des auteurs phares, comme Albertine, Constanza Bravo, Adrienne Barman, Nicolette pour les illustrateurs ou les photographes, qui travaillent presque exclusivement pour nous. La collection phare est vraiment la collection « Récits ».
NVL - Vous dites aussi que l’édition jeunesse doit « aiguiser les curiosités, montrer les multiples possibles de l’art et éduquer le goût dès le plus jeune âge ». La parution, dès octobre 1988, de Je, le loup et moi de Béatrice Poncelet est une preuve de cette nouvelle orientation de l’illustration jeunesse. Les auteurs ont-ils les coudées franches ? Quelle marge de liberté leur laisse l'exigence éditoriale ?
JDL - Ces propos sont les miens et le demeurent, même si je peux les articuler de manière différente, à l'infini. J'ajouterai que la liberté du lecteur est absolue. C'est cela que nous devrions respecter avant tout. Nos livres sont la résultante d'une rencontre auteur / éditeur, illustrateur / éditeur, auteur-illustrateur / éditeur, traducteur / éditeur. C'est la rencontre d'exigences qui se mettent à l'unisson, non par contrainte, mais par goût.
NVL - Comment choisissez-vous les œuvres à publier ? Selon des quota (je n’aime pas ce mot) qui permettraient d’assurer un certain équilibre entre les genres ? Est-ce en fonction de ces quota que vous choisissez les œuvres… ou les auteurs ? Privilégiez-vous un genre ? Si oui, pourquoi ?
JDL - Nous fonctionnons comme un ordinateur : oui/non. Une histoire, des illustrations, peuvent devenir une pièce de notre puzzle ou non. Si oui, dans quelle chambre de la maison trouvera-t-elle son espace ? Sera-t-elle grande, petite ? Aura-t-elle beaucoup ou peu de pages, etc.? La difficulté est de donner la dernière touche afin que l'harmonie soit respectée.
NVL - Comment décide-t-on des choix vers documentaire, livre pour les petits, album, roman ?
JDL - Un équilibre entre les genres s'impose. C'est une question de bon sens. Nous revenons cette fin d'année au documentaire en publiant « De ville en ville » avec deux titres : Tel Aviv et Berlin. Je reviens ainsi à mes premières amours, avec la même conviction que la culture naît par imprégnation. Point n'est besoin de tout dire.
NVL- Certains éditeurs se sont fait une spécialité des ouvrages « d’aider à vivre » destinés aux enfants et surtout aux adolescents. C’est bien l’objectif de la collection « Qui suis-je ? » qui, si je lis les critiques qui en ont été faites, est assez remarquable. En quoi diffère-t-elle des autres ouvrages qui ciblent le même public ?
JDL - Nous avons arrêté cette collection depuis plusieurs années, faute de moyens. Pour nous, il ne s'agissait pas de faire entrer un auteur dans un moule, bien au contraire, mais de demander à un spécialiste d'une question de la communiquer à un public adolescent. Là encore, chaque auteur inventait sa forme, ce qui lui demandait un énorme travail que nous ne pouvions payer à son juste prix.
L'objectif sous-jacent était de donner des repères à des jeunes dont les parents de la génération 68 n'osaient plus s'engager avec des réponses claires. Précisons que 68 fut aussi mon mythe et que j'ai trois enfants !
NVL - Il est clair qu’il y a chez vous, quel que soit le genre concerné, quel que soit le sujet traité, une grande exigence dans le choix des titres et des auteurs. Vous choisissez et vos auteurs et les textes, vous ne cédez pas à la mode actuelle de « faire écrire » sur tel sujet dans une langue « jeune ». Votre souci est d'apporter à la fois art et nourriture pour la pensée. C’est le littéraire qui prime. Parlez-moi de ce splendide album sur la mort, paru récemment Le canard, la mort et la tulipe de Wolf Erlbruch, qui embarque le lecteur dans un voyage philosophique sur l'existence. Votre choix vient-il du mode de traitement du sujet, tant textuel que graphique ? et la traduction…
JDL - Nous avons publié en français plusieurs livres de Wolf Erlbruch : Les Dix Petits Harengs, collection « Les Versatiles » ; Allons voir la nuit, collection « Les Versatiles » ; Cuisine de sorcière, texte de Goethe, collection « Albums ».
J'ai le plaisir de partager le discours de Wolf Erlbruch sur la littérature jeunesse. J'ai estimé que c'était le moment pour nous de continuer cette « conversation » avec lui. Le Canard, la mort et la tulipe est une œuvre parfaite, avec un équilibre rare entre texte et image. C'est le génie d'Erlbruch. Ce livre m'a particulièrement touchée. J'aime son audace. Il est sans réponse à propos de la mort, puisque celle-ci reste en-deça d'elle-même à la fin de l'histoire. Pas de prosélytisme, pas de démission de l'adulte, juste une proposition qui fait couler la salive, voire l'encre. Juste parfait !
NVL - Il y a aussi, dans cette veine philosophique, L'homme qui ne remarquait rien de l'écrivain Robert Walser, sur l'absurdité de la condition humaine ; et Le Mendiant de Philippe Dumas. Il ne faut surtout pas oublier ce magnifique Saipas où Joke van Leeuwen parvient à nous raconter une histoire sans histoire grâce aux histoires infiltrées et à faire une sorte d’exploration de la création littéraire dans laquelle la mise en forme tient la première place.
JDL - Ces livres sont très différents les uns des autres. C'est le travail du critique de les rassembler. Nous les traitons un par un. Nous les aimons dans l'absolu. Chacun, à sa manière, répond à une grande question de l'existence.
NVL - Dans ce souci de présenter des œuvres « littéraires », s’inscrivent deux collections.
D’abord « Histoires brèves » qui reprend de courts textes de grands écrivains, Graham Greene pour Les destructeurs ou Balzac avec La grande Bretèche. et surtout la collection « Récits » qui veut ouvrir à d’autres littératures.
Quels sont vos objectifs ? Comment opérez-vous vos choix ? Est-ce le succès d’une œuvre, celui d’un écrivain, le thème traité qui vous guident ?...
JDL - La collection « Histoires brèves » est une vieille histoire. Je voulais alors faire passer la culture littéraire par une exigence de forme. A la même époque paraissaient les premiers livres à 10 francs ! J'étais simplement décalée !
La collection « Récits » en revanche est le cœur de notre maison. Son objectif est très simple : faire passer la littérature, rien que la littérature !
NVL - Pour ce type d’ouvrages se pose le problème de la traduction. Vous publiez de nombreux textes étrangers. Beaucoup de vos titres viennent d'Allemagne, ou d'Italie. Il semble que vous soyez très exigeant, ce qui hélas ! n’est pas le cas pour bien des ouvrages de jeunesse étrangers publiés aujourd’hui.
JDL - La traduction n'est pas un problème, c'est un art. Nos auteurs ne viennent pas seulement d'Allemagne ou d'Italie, mais de la Norvège, de la Suède, de la Hongrie, de la Grèce, du Portugal, de la Galice, du Pays basque etc. Chercher l'universel, dans le respect des différences, pourrait être notre devise.
NVL - Il nous est apparu curieux que Le Petit Chaperon rouge de Chiara Carrer (en italien La petite fille et le loup) vienne d'une artiste transalpine car c’est en fait la version nivernaise du conte oral transcrite par Paul Delarue.
JDL - L'illustratrice Chiara Carrer s'intéresse aux héroïnes féminines des histoires traditionnelles, comme Alice au pays des merveilles ou Barbe bleue. Cette version du Petit Chaperon rouge a retenu son attention car la petite fille se sauve elle-même, contrairement à d'autres versions. Il n'est pas interdit de passer les frontières...
NVL - Une collection plus récente « Rétroviseur » fait revivre des moments du passé. Ces « regards dans le rétroviseur » sont très variés : pleins de saveur dans Quelques années de moins que la Lune ou psychologiques et complexes pour Comme un autre. Votre objectif est donc très différent et vous « imposez » des règles à vos auteurs.
JDL - Deux règles sont de mise dans la collection « Rétroviseur » : 22 chapitres sur le thème de l'enfance, dont le dernier doit évoquer le moment où le héros quitte sa famille. Peu de contraintes, donc ! En revanche beaucoup de libertés : tous les genres sont admis ; poésie, nouvelle, théâtre, roman... Le texte peut être écrit à la première personne ou pas, évoquer l'enfance de l'auteur ou celle d'une autre personne, ou encore celle d'un héros imaginaire. L'expérience est récente. Cinq titres sont parus à ce jour. L'enthousiasme des écrivains me frappe. Ils se font un plaisir de proposer une forme inédite. Je crois que nous faisons là un vrai travail d'éditeur. Nous espérons que la lecture de ces textes incite les jeunes à se pencher à leur tour sur leur enfance, même si celle-ci est très proche. Peut-être même leur viendra-t-il l'envie de la raconter...?
NVL - Vous annoncez pour cette année la collection « De ville en ville ». Pouvez-vous nous préciser quelle en sera l’orientation ?
JDL - Comme déjà évoqué plus haut, cette collection marque notre retour au documentaire. La ville m'intéresse depuis fort longtemps. J'en ai parlé à Francesca Bazzurro, illustratrice, designer de meubles et passionnée d'architecture. Elle m'a proposé de commencer par Tel Aviv, ville nouvelle et si particulière. J'ai aimé l'approche, classique, efficace, respectueuse des caractéristiques de la ville en question et de sa culture. Mais commencer par Tel Aviv seule avait trop de connotations politiques. Aussi ai-je proposé de travailler en « couple ». Alors, j'ai suggéré Berlin... pour cette première paire. Exercice à mon sens très réussi. Suivront Genève et New York, Naples et Lisbonne, Amsterdam et Venise, etc.
NVL - Pourquoi un hibou est-il en quelque sorte votre logo ?
JDL - Le hibou voit très bien la nuit. Il peut lire sans éclairage. C'est un immense avantage...
NVL - Dans la brochure que vous m’avez envoyée, vous regrettez que la La Joie de lire ne se soit pas assez préoccupée de son « image commerciale » - à mes yeux, c’est justement là son originalité et sa force -, et, contradictoirement, dit vouloir rester une « maison à forte éthique, à forte exigence ». Qu’est-ce à dire ?
JDL - La complaisance pour les petits éditeurs m'agace parfois. Ce n'est pas difficile de faire de bons livres pour la jeunesse. Il suffit d'un peu de goût, de culture, d'éthique et d'exigence. Plus difficile est de durer. Et c'est justement la compétence commerciale qui le permet. Qu'on le veuille ou non, le livre est aussi un produit. Plutôt que de s'en détourner, il vaut mieux prendre ce fait comme un jeu.
NVL - Merci d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
Quelques ouvrages récents
RUATA-ARN Marie-Christophe
Qui a volé la marionnette ?
La Joie de lire, 2007. 9 euros
A partir de 13 ans
Voilà un polar bien ficelé qui offre un très bon moment de lecture ! Le Centre Paul Klee de Berne vient d’enregistrer un vol : il s’agit d’une marionnette que l’artiste avait réalisée pour son fils. Si le cadre du délit est quelque peu à la mode dans la littérature policière en ce moment, il n’en demeure pas moins que la découverte de l’œuvre de Klee est remarquablement intégrée à la construction du roman. L’auteur a l’habileté de ne pas en faire qu’un prétexte mais bien un élément clé. En effet, les écrits de Klee sur l’art vont aussi servir de fil conducteur : ainsi Le poème du « Voyage au pays de la meilleure connaissance » va amener le narrateur, policier de son état, à se pencher sur sa propre relation à sa famille, à sa fille surtout, que sa femme exaspérée par ses nombreuses absences vient de lui laisser en garde. Les relations avec une adolescente rétive n’ont rien d’aisé et c’est l’intérêt de l’enquête qui va les rapprocher.
Le rythme est rapide, l’écriture pleine d’humour car le narrateur est enclin à l’autodérision. Et si le ton reste léger tout au long du roman la part de réflexion n’en est pas moins bien présente. B. P.
HUMBERT Nicolette
A la ferme de tout près
La Joie de lire, 2006. 13 euros
A partir de 7 ans
Un album constitué de très belles et très surprenantes photos d’animaux de la ferme pris en très gros plan. Pour découvrir ou redécouvrir la beauté et le mystère de la nature. M.-P. C.
WAZEM Pierre (Bande-Dessinée)
Le pingouin volant
La Joie de lire, 2007. 9,80 euros
A partir de 6 ans
Un manchot se prend pour un pingouin et essaie par tous les moyens d’apprendre à voler. Cette bande dessinée se répartit selon plusieurs épisodes courts (une page à trois ou quatre), et son humour se niche dans l’impossibilité du héros d’apprendre à voler un jour, se niche encore dans l’insistance que met ce manchot à inventer sans cesse de nouveaux moyens pour y parvenir. R. L.
Denise ESCARPIT
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