20 décembre 2007

Mes treize ans me brûlaient les doigts

(Un témoignage du dossier DU SPORT DANS LES LIVRES, paru dans le n°47)

d3a8e0f524f39cff9aa986b4e817572a.jpgMes treize ans me brûlaient les doigts. Je grandissais à force de tempêtes, je détricotais les mailles du temps, fouillant l’innocence. Je portais mon adolescence comme une colère qu’il fallait apaiser, et les jours s’empilaient comme des ouragans que je ne savais pas calmer.
J’avais deux choses. J’avais les mots et j’avais le silence. J’avais les mots des autres dans les livres qui s’entassaient au pied du lit, et le silence du fond de l’eau dans le grand bassin de la piscine. Je ne savais pas parler, et pas encore écrire. Je ne pouvais pas crier. Alors j’engloutissais les livres, j’avalais l’eau. Je lisais, et je nageais. Le soir, en sortant du collège, je passais devant elle en souriant. Je rangeais mes affaires dans le petit casier à l’étage, comme on quitte une peau, un mauvais maquillage. Je pouvais, deux heures durant, oublier. J’avalais les longueurs. Sur terre je n’étais bien que dans l’eau. Le corps est plus léger. Les yeux un peu se ferment. Le souffle ralentit. Les battements du cœur s’accélèrent.
Il m’arrive aujourd’hui de dire que j’ai perdu la natation à cause de cette tendinite à l’épaule. Qui m’a coûté des dixièmes qui ne se rattrapaient pas. Mais je sais que c’est faux, et que je n’ai rien perdu. J’ai gagné la parole. J’ai gagné les autres. Peu m’importaient les résultats. Moi je n’étais pas prête aux sacrifices. Ce que je voulais, c’était ces heures-là, seule, dans l’eau. A repousser le temps. A éloigner la souffrance.
La natation m’a peut-être appris à me battre. Mais pas autant que les mots. Moi j’étais les héroïnes de mes livres. Roxane et Lola, Betty et Laura, Chloé et Emma. La vie est la pire des compétitions. C’est bien suffisant. J’ai quitté le bassin sur la pointe des pieds. Je n’y retourne presque jamais.
Mais j’ai toujours des piles de livres au pied du lit. Je me suis agrippée à elles pour grandir. Les deux pieds bien à terre.

Madeline Roth

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