07 décembre 2007

Ecoute-moi, Ô Grand Esprit !

[En complément de l'article  Ceux-qu'on-n'effacera-jamais, du dossier FIGURES REBELLES, voici remis en ligne un article de Denise Morel paru en 1995 dans le n°8 de Citrouille - illustration de couverture : Isabelle Simon]

da0b577f2baa43f6017389812af9708c.jpgL’enfant est une personne... l'Indien aussi. Pas étonnnant qu'à trop souvent nier cette vérité, on associe facilement l’un à l’autre dans la mésestime que l'on a des deux… 

Les Indiens, ces peuples si diversifiés, gardent, et même retrouvent de nos jours, une fascination qui semble s’attacher à des caratéristiques que le monde occidental a perdues. Il est des clichés dans lesquels je ne voudrais pas tomber, bien que le langage nous y conduise invariablement : ainsi, cette assimilation hâtive entre l'enfant et l'Indien. L'enfant, dans ses croyances animistes, dans son rapport aux animaux, dans son goût des costumes colorés et des panaches ; l'enfant, dans son sens de la fête et du jeu, de la danse... La liste pourrait se continuer dans le même esprit, c'est à dire en mésestimant ce qui fait toute la richesse et la grandeur d'un enfant, comme celles d'un Indien ! Car nous oublions alors que dans chaque tribu règne un grand sage, un chef auquel se réfèrent les Indiens. Un grand enfant lui aussi ? ...

La civilisation

L'autre cliché concerne la civilisation. Ce concept implique une notion d'évolution on ne peut plus contestable. Le Larousse définit "civiliser" par "amener une société, un peuple, d'un état primitif à un état supérieur d'évolution culturelle et matérielle". Nous établissons bien trop vite une différence entre notre "monde civilisé" et l'autre, non civilisé, qui a tout à apprendre. Et si nous nous tournions vers les enfants ? Que leur apprennent ces Indiens que nous avons tellement voulu civiliser, au point de leur avoir fait perdre leurs repères et d'en avoir fait une nouvelle catégorie d'exclus ?

L'oiseau

Avez-vous vu un Indien sans plume ? Une ou plusieurs... Mais il suffit de dessiner une tête coiffée d'une plume, et voilà stylisée la figure de l'Indien. Nous y sommes tous sensibles, car la plume renvoie immédiatement à l'oiseau, et la coiffe de plumes confère à celui qui la porte ses qualités : légèreté, vitesse, aptitude à voyager dans d'autres mondes. De plus, l'oiseau qui vit dans le ciel est le messager des puissances supérieures, et cela se retrouve dans toutes les mythologies. Qu'il s'agisse de plumes d'aigle, et nous sommes en présence du symbole du Grand Esprit. Chargées de puissance, ces plumes assurent la protection, tout en élevant les prières vers le ciel.

La prière

La prière, ce dialogue avec l'Esprit du vent, de la pluie ou du soleil, avec l'Esprit de la Terre et du Ciel, ce dialogue avec la nature tout entière, avec les animaux comme les ancêtres, témoigne de la haute spiritualité du peuple indien. Nous pouvons sourire de certains rites magiques, mais que nous font comprendre les chamans, les guérisseurs et tous ceux qui, à travers des prières rituelles, lancent des invocations aux forces cosmiques ? Tout d'abord, que la parole est chargée de sens, d'émotion et de sensorialité, el qu'en ce sens, venant du tréfonds de nous-mêmes, la parole est efficace. "Ecoute, ô Grand Esprit !" Et l'esprit écoute...

Le totem

"Ah, dit un Cherokee, tu t'es précipitée pour m'écouter, loutre rouge ; tu résides au pays du soleil ; maintenant tu es venue sur l'étoffe blanche et avec elle tu emporteras le mal". Ces prières à fin bénéfigue ou thérapeutique nous ouvrent au pouvoir des mots. Cette civilisation orale, que nous appréhendons à travers les contes racontés autour d'un feu expriment la communication constante et réciproque entre l'homme et son environnement ; l'environnement le plus proche , comme le plus éloigné dans le temps et dans l'espace. Aucune frontière ne résiste à la pensée, à la parole, et c'est ainsi que les esprits des Ancêtres sont toujours là, dans cette famille élargie et symbolisée par l'arbre généalogique qu'est le mât totémique. Serions-nous insensibles à cet esprit de famille, à ce respect des Anciens, nous qui souffrons d'exclusion sous diverses formes, et qui cherchons à retrouver la communication entre générations, à retrouver le sens de l'écologie, la place du corps et de la sensorialité ?

La fête

Pourquoi le film “Danse avec les loups” a-t-il connu un si grand succès, toutes générations confondues ? Son litre, en premier lieu, est bien choisi. Titre impliquant d'emblée la relation avec les animaux... avec les loups ! “Le livre de la jungle”, avec notre ami Mowgli, n'est pas si loin... Une peau de mots, un peau de loup, une peau d'amour et de confiance pour envelopper la solitude, la souffrance. Pas de peur, donc, mais un contact peau à peau. Et puis une danse d'amitié, une expression par le corps et la musique, une fête comme savent la célébrer les Indiens. Les enfants aussi... Ce sens de la fête, du rythme, associé à une sensorialité en éveil, voilà à quoi nous vibrons dès qu'une plume d'Indien se profile à l'horizon !

Les traces

Parlerons-nous des tatouages ? Ces dessins à même la peau, qui font du corps humain un tableau vivant ? L'art contemporain s'en 'inspire, nous sommes à la recherche de traces. Traces d'animaux préhistoriques, traces de civilisations anciennes, traces multiples. Et, à notre tour, nous laissons des traces, nous écrivons, avec ou sans plume d'oiseau, mais sans fin, nous traçons...

Le rêve

Une telle recension de tout ce que les Indiens peuvent nous apprendre, ne peut se limiter à ces quelques vignettes. Ainsi lorsque nous en parlons avec des enfants, tous admirent les qualités de courage, le sens de l'honneur, la capacité de prendre des risques de ces hommes dignes et fiers. Rusés, les Indiens avancent à pas de Sioux, et savent aussi bien déterrer la hache de guerre que s'asseoir en cercle pour fumer le calumet de la paix... Ces expressions font désormais partie de notre vocabulaire, elles enrichissent d'images fortes notre patrimoine culturel, elles déploient en chacun de nous l'agressivité saine en certaines circonstances, autant que la capacité à pardonner, à faire la paix ! Ecole de liberté, avec le respect de contraintes naturelles venues de la nuit des temps, la vie des Indiens ouvre grande la voie du rêve où l'écoute reste le maître mot d'une civilisation trop souvent dénigrée.

Denise Morel 

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