28 novembre 2007

« Tout de même, ils ne parlaient pas comme ça ! »

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[Intégralité de l'interview p.49 du n°48]

Traduire, ce peut être aussi le véritable casse-tête de la traduction du français d'autrefois en français d'aujourd'hui… Evelyne Brisou-Pellen l'explique ici à son amie Carole Torrent.

8b90117a2c66a591a1d1b65a4a5c759a.jpg- Qu'est-ce qui est le plus difficile, quand on entreprend l'écriture d'un roman historique ? 

- Depuis une trentaine d'années que j'en écris, j'ai été confrontée aux mille difficultés de ce genre d'exercice. Et les pires ne sont pas, comme on le croit, celles de la vérité historique, mais celles de l'écriture.

- Il y a un problème d'écriture spécifique au roman historique ?

- Un problème épineux. En effet, on raconte une histoire du passé à un lecteur du présent. Un code tacite de bonne conduite veut qu'on parle dans les romans historiques un langage de type "ancien".  Trente ans que je me bats avec moi-même sur le sujet : «Un langage ancien… Raconter une histoire qui se passe au XIIème siècle en langage du XIIème siècle ? Du genre… Et disoient qu'onques mes hon n'uere eschapez, que ils seüssent.» «Ah non ! On ne comprendrait rien. Il faudrait traduire en langage plus clair. Disons… XIXème.» «Donc faire parler la langue du XIXème à des gens du XIIème…» «Oui, ça fait un peu vieillot, c'est parfait.» «Parce que les gens du XIIème parlaient un langage "vieillot" ?» «Oui… Enfin non, pas vieillot pour eux. Eux avaient sans doute l'impression d'être modernes. » «Pourquoi, dans ce cas, ne pas respecter ce qu'ils disaient en traduisant en langage moderne ?» etc.

- J'ai l'impression que c'est devenu crucial pour toi dans La tribu de Celtill, qui se passe aux temps gallo-romains.

- C'est devenu crucial parce que mon héros a douze ans, que c'est lui qui raconte, donc à la première personne, et en gaulois, une langue dont on ignore tout. Voilà qui m'a renvoyé le problème en pleine face.

- Qu'on ne sache rien de cette langue t'a amenée à te reposer des questions ?


- Disons que ça a mis en valeur un problème qui existe, en réalité, même quand on connaît la langue. On pourra en reparler. Il y a surtout que l'histoire est racontée à la première personne, et par un jeune. Il doit parler un langage compatible avec son âge. Pour moi, la meilleure des solutions, celle qui rendait le plus "vrai" était de traduire dans notre langue.

- Un problème différent de celui des aventures de ton Garin Trousseboeuf ?

- Les aventures de Garin étant écrites à la troisième personne et se déroulant au XIVème siècle, je suis un peu plus tenue par la langue, puisqu'il en reste des traces. Pour Celtill, on ne sait rien de rien, sauf que les Romains trouvaient les Gaulois vifs en paroles et maniant outrageusement l'exclamation. À partir de ça, tout est à inventer.

- Cela te laisse plus de liberté, finalement…

- Cela me permet, quand c'est nécessaire, d'user de ce langage familier - ni grossier ni "branché" (trop caractéristique d'une époque précise) - qu'on ressent comme légitime, voire obligatoire, dans un roman mettant en scène les ados d'aujourd'hui. Et je respecte la même diversité de langages : Celtill ne s'adresse pas à son grand-père comme à ses copains. Ses parents ne parlent pas comme lui, ni le chef romain comme les paysans gaulois.

- En commençant le roman, on est surpris par cette liberté de ton…

- Parce que, dans notre esprit, les gens d'autrefois parlaient de manière châtiée. Pour les "dérives" de langage, il n'y aurait que nous !

- Pourquoi avons-nous cette impression ?

- Eh bien… parce qu'on a peu d'enregistrements de rue de l'époque. (Rires) Nous ne connaissons des anciens que des textes écrits, et par des lettrés - une infime partie de la population, des privilégiés. Et puis le papyrus - plus tard le parchemin - coûtant très cher, on ne couchait par écrit que ce qui devait durer : lois, discours, textes littéraires, philosophiques... Et dans un langage qui n'avait sûrement pas plus à voir avec la langue parlée de l'époque, qu’un de nos discours de réception à l'Académie Française avec un dialogue de collégiens. Sans compter que nous devons le respect aux anciens. Ils sont pour nous des sortes d'icônes, de modèles. Il y a cinquante ans, certains professeurs interdisaient aux garçons de venir au cours de latin en short (que tous les garçons portaient à l'époque, été comme hiver).

- On n'a aucun texte familier ?

- Très peu. On a cette lettre, que j'aime bien, d'un petit Romain qui écrit à son père, il y a 2200 ans (traduite avec les fautes d'orthographe) : "Bien jouer. Tu m’as pas emmenné avec té en ville. Si tu veux pas m’enmener avec té à Alexandrie,  je t’écris plus de lettres, je te parle plus, je te souhaite plus ta santé. Mais çi tu va pas à Alexandrie,  je prendrai plus ta min et je te dirai plus bonjour jamais. Çi tu veux plus m’enmener, voilà ce qui va se paçer. Et puis ma mère a dit à Archelaüs "il m’énerve, qu’on le voie plus !" T’as bien joué.". N'imaginez pas un professeur de latin vous faisant étudier la langue à partir de cela ! On ne nous a proposeé que textes soigneusement choisis, après les avoir passés à la moulinette du bienséant. Par exemple Notker, un moine du IXème siècle, raconte que Charlemagne a répondu à un homme à qui l'empereur de Constantinople a donné un territoire : "Il aurait mieux fait de te donner un bon caleçon pour la route." Le texte comportant d'autres anecdotes du même tonneau, son auteur (un digne moine pourtant) a été considéré pendant des siècles comme non crédible, affabulateur. Parce que Charlemagne, quand même, ne pouvait pas émettre pareilles vulgarités ! Je nous trouve vraiment très bizarres… Avec de tels principes, nous ne risquons pas de percevoir nos ancêtres comme très abordables. Et on s'étonne que certains lecteurs n'aiment pas les romans historiques parce qu'ils les trouvent ringards !

- Quand on ne connaît pas la langue, on a bien conscience d'inventer. Quand on la connaît, on peut traduire…

- La traduction aussi, est affaire de choix. La plupart des textes anciens nous sont restitués dans une langue classique. À cause du respect qu'on leur doit (et qui se confond avec les leçons qu'on veut donner aux jeunes), le plus souvent, on les trahit. Je trouve quand même avec plaisir dans des pièces grecques : Fichez-moi la paix, ce salaud ou Elle est avec toi, la mousmé ? Et voilà que, soudain, nos ancêtres redeviennent humains. Mais il ne suffit pas de traduire pour comprendre. Outre les erreurs, qui sont légion (ne serait-ce que dans la Bible), il y a l'interprétation qu’on en fait. Par exemple, nos manuels nous enseignent que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Pourquoi ? Sur la base d'un témoignage, un seul : c'est ce qu'aurait répondu un Celte de l'Adriatique à Alexandre le Grand qui lui demandait de quoi il avait le plus peur. Vous l'auriez avoué, vous, à un ennemi potentiel ? Ne s'agissait-il pas plutôt d'une boutade signifiant qu'il n'avait peur de rien (et surtout pas d'Alexandre) ? D'autant que Diodore de Sicile dit des Celtes qu'ils "parlaient par énigmes".

- En histoire, on aurait tendance à prendre toute parole au premier degré ?

- Cela tient à cet a priori que les anciens étaient "sérieux". Ni boutade, ni plaisanterie, aucun humour. On se prend vraiment pour les inventeurs du parler vivant !

- Il y a donc d'une part la parole, d'autre part la manière dont le lecteur d'un autre siècle la reçoit…

- Prenons des choses simples : un mot peut être très grossier à une époque, et pas du tout à une autre. Si je dis une garce, au Moyen-âge, je veux juste dire une fille. Si je traduis ave par salut, je lui donne une connotation familière qu’il n’avait pas. Gothique avait le sens de barbare. Un linceul est un drap, tandis qu'un drap est un tissu de laine. Si j'étais étonné, j’étais comme frappé par le tonnerre. Quelque chose de formidable vous inspirait de la crainte. Idiot avait une connotation médicale, crétin voulait dire ignorant, imbécile signifiait faible. C'est encore plus criant pour les termes les plus expressifs de la langue - injures, expressions,  jeux de mots - car ils sont précisément attachés à une époque.  Sot, buse, font désuets alors qu'ils ne l'étaient pas. J'aimerais les traduire par imbécile, crétin, idiot… qui rendraient bien leur sens, mais puis-je me permettre de les employer avec une signification qu'ils n'avaient nullement ? On va garder un ventrebleu ! qui vous fleure bon l’ancien. Sauf qu'il nous paraît gentillet, alors qu'il équivaut sans doute à bordel de Dieu ! ou quelque chose dans le genre. Si je t'appelle griffon, ou chat croys tu vas te demander si tu dois te fâcher…

- Et les jeux de mots ? Les expressions ?

- Les jeux de mots, eux, sont pour la plupart carrément incompréhensibles. Et très peu d'expressions sont encore utilisables. Que veulent dire voir vaches noires en bois brûlé ou faire des almanachs ? Mon problème est alors : comment en traduire le contenu surtout si je ne dois pas faire trop moderne, alors que seules des expressions modernes sont accessibles à notre compréhension. 

- On n'a gardé aucune vieille expression ?

- Quelques-unes, mais que souvent on ne comprend plus : comme deux ronds de flan, en deux coups de cuillère à pot… J'ai lu un jour : "Il frappait de taille et d'estoc sans coup férir." C'était joliment médiévalisant, malheureusement sans coup férir veut dire sans frapper un seul coup. Contrairement à ce qu’on croit souvent, corps et biens ne signifie pas victimes humaines et biens, mais contenant et contenu (en référence aux naufrages où l'on perdait à la fois le bateau et sa cargaison).

- La manière de raconter est-elle confrontée aux mêmes problèmes que le vocabulaire ?

- Exactement. Le parler des temps anciens est le plus souvent alambiqué pour nous (on en garde de douloureuses traces dans les textes administratifs et les actes notariaux). Nous aimons aujourd'hui les phrases courtes, claires, percutantes. Les anciens privilégiaient la phrase longue et explicative. L'auteur navigue donc en permanence entre l'écueil de répéter les paroles des anciens - au risque non seulement d'être illisible, mais de tromper le lecteur sur leur portée véritable - et celui de les traduire en langue actuelle et de se faire accuser de trahison : «Tout de même, ils ne parlaient pas comme ça !»

- Par exemple, ton Celtill dit J'y crois pas. Peut-on considérer cela comme un anachronisme de langage ?

- Sûrement pas. C'est une traduction. La seule chose qu'on pourrait considérer comme un anachronisme serait par exemple : Tu te fais du cinéma… Encore que l’expression ne soit pas anachronique au niveau du sens.

- Alors, qu'est-ce qu'un anachronisme ?

- Certains sont évidents : on ne peut mentionner un objet ou une coutume n'existant pas. En dehors de pièges classiques - pas de pomme de terre, de dinde, de maïs au Moyen-âge -, il y en a de plus traîtres : pendant des siècles, jeter un coup d'œil par la fenêtre était impossible, sauf si celle-ci était ouverte. Car elle était couverte de toile huilée ; même le rarissime verre - en petits éléments sertis d'étain - laissait, au mieux, passer la lumière. D'autres anachronismes sont plus subtils : mettre dans la bouche d'un personnage un mot dont la notion ne pouvait pas exister. Par exemple puis-je me permettre de dire fusiller du regard avant l'invention du fusil ? Ça se voit à l’œil nu avant les lentilles, lunettes ou télescope. C'est une autre paire de manches avant la mode médiévale de changer les manches des robes. En deux temps trois mouvements, qui se rapporte à l’armement de certains fusils…

- Ça, il faut déjà le savoir pour percevoir l'anachronisme...

- Ce qui prouve bien qu'on n'est jamais à l'abri ! À partir de quelle date peut-on photographier mentalement des lieux, empocher de l’argent, marcher en file indienne, aimer le goût sucré ? On a des cas encore plus embarrassants : silhouette est un mot récent (fin XVIIIe), alors que ce qu'il décrit a toujours existé. Si je l'emploie, je commets un anachronisme de forme, mais pas de fonds. En Breton, on ne fait pas de distinction entre le vert et le bleu. Dois-je m’en priver, parce que j'écris une histoire qui se passe dans la Bretagne d'autrefois ? Comment qualifier la couleur orange avant que le fruit ne soit apparu dans nos contrées ? Où commence et où finit ce qu'on peut se permettre ? Voilà la question…

- Il vaut donc mieux connaître la date d’apparition des mots…

- Je peux t'en parler, je passe mon temps le nez dans les dictionnaires étymologiques. Que nous donnent-ils ? La date de première utilisation écrite. Les mots pouvaient exister bien avant. On a même parfois l’attestation d’un mot découlant d’un autre avant d'avoir l'attestation de cet autre. Le fils serait donc né avant le père. Pour les mots familiers ou vulgaires, n'en parlons pas, ils sont si peu représentés dans les textes...

- Alors quelle est, dans un roman historique, la part de vérité et de liberté ?

- Pour la vérité historique, ce serait un autre débat. En deux mots, si je parle d’un personnage ayant existé, je respecte ce qu’on sait de lui. Même chose pour un lieu. Pour mes personnages imaginaires, je m'applique à ce qu'ils soient crédibles en fonction du temps, du lieu, des coutumes, croyances etc. Mais il y a un problème infiniment plus délicat : les interdits auxquels nous sommes soumis.

- Par exemple ?

- Le psychologiquement correct d'abord. Il peut nous mener droit à une autre forme d'anachronisme. Comment faire passer, sans risquer que le lecteur ne se trompe dans son jugement, des points de vue que nous ne partageons plus ? Exemple : dans Deux graines de cacao, Julien se révolte en découvrant qu'il n'est pas le fils biologique de ses parents. Gabriel le lui reproche, trouvant inacceptable qu'on puisse s'insurger contre le choix que Dieu a fait pour vous. J'ai dû adoucir le personnage de Gabriel, parce que sa position le faisait paraître antipathique. Pourtant, à son époque, et en tant que séminariste, il ne pouvait pas penser autrement. En revanche, quelqu'un vivant en cette année 1819 aurait trouvé que le personnage antipathique était Julien ! Dans Le soleil d’Orient, mon éditeur trouvait Lucas - battu par son frère -, trop soumis ; le lecteur n'arrivait donc plus à le plaindre. J'ai dû le remodeler légèrement. Et pourtant, à la fin du XVIIème, s'il s'était rebiffé contre l'autorité de son frère, chef de famille, il aurait été très mal jugé. On est donc condamné à donner aux héros sympathiques des caractéristiques sympathiques d'aujourd'hui, sinon le lecteur fait erreur sur le personnage. Puis il y a le socialement correct. Jusqu'à des temps très récents, le handicap suscitait moquerie et insultes. Un personnage actuel qui persiflerait à ce sujet serait classé dans les odieux. Ne parlons pas d'utiliser le vocabulaire d'époque : asile de fous, cul-de-jatte… Alors comment dire, en sachant qu'on va trahir la vérité ? Même caractériser, comme on le faisait alors, un personnage par un handicap physique : le boiteux, le bossu, devient délicat. Des enfants me reprochent régulièrement de parler dans La voix du volcan de nègres. Malheureusement, impossible de mettre dans la bouche des gens de 1902 aucun autre mot ! Dans un roman policier, le Noir ou le Maghrébin ne peuvent pas être coupables du vol ou du crime, sauf dans un monde où ils sont entre eux. C'est aussi une forme de racisme, finalement…  Un critique m'a reproché de montrer dans Prisonnière des Mongols des Mongols exécrables. Entre parenthèses, il n'a pas dû lire le livre jusqu'au bout, parce que c'est la vision de départ de la jeune prisonnière, et qu'elle change peu à peu. Mais cela démontre qu'on ne peut pas aujourd'hui critiquer un peuple. Je suis d'accord, seulement c'était le fonctionnement autrefois : les chroniques anciennes sont remplies de barbares, païens, traîtres, félons appliqués aux ennemis, même si on était soi-même l'agresseur. Donc je devrais trahir la vision des anciens pour rester dans les clous. Me méfier aussi de tout mot employé à propos d'une femme, d'un paysan, d'un ouvrier, d'un étranger, mais aussi d'un seigneur, d'un riche marchand... Dans Le fils de mon père un critique reproche à mon industriel de 1936 d'être caricatural : le "vilain" patron (en ajoutant quand même qu'il n'allait pas jusqu'à renvoyer une de ses ouvrières alors qu'il l'aurait pu). Cela prouve bien que chaque lecteur a son propre code de décryptage. Un autre critique aurait pu mettre en valeur exactement le contraire puisque, refusant tout manichéisme, j'ai créé un personnage ni trop généreux ni trop mauvais, confronté, comme ils l'ont été tous les patrons, aux difficultés des grandes grèves.

- Ces interdits sont probablement plus nombreux et forts dans le roman jeunesse…

- Bien entendu. Rien que pour la langue, le secteur jeunesse est terriblement coincé dès qu'il s'agit de roman historique. Difficile d'adopter la même décontraction - la même "vérité", en fait - que dans un roman au sujet contemporain, sans entendre des grincements de dents. Cavanna a écrit ses Fosses carolines dans un langage très actuel, et rencontré un grand succès. On traduit dans Aristophane «Quelle face blême de pauvre type !» et on admet que c'est l'équivalent de la phrase grecque. Et puis, les personnages doivent répondre à des critères moraux. C'est normal. Le problème est que ces critères doivent être ceux de notre temps, pas du leur. Autant on peut admettre que les gens mangeaient différemment, vivaient différemment, autant il est difficile de les montrer pensant différemment. La cruauté envers animaux est ignoble. Il n'y a pas si longtemps, on n'aurait même pas songé que le mot “cruauté” puisse être appliqué à ce sujet.…  Comment parler de la chasse aux loups (voire de la chasse tout court) sans rendre les personnages antipathiques ?… Les mœurs, n’en parlons pas. Elles sont très liées à une époque. Chez les grecs, relations pédophiles élèves-maîtres étaient la norme… Dans un monastère, la vie doit être "monacale" - ce qui n'était pas le cas au Moyen-âge, les mœurs y étant souvent très peu austères - ou alors il faut créer un personnage qui s’en offusque, pour rétablir les valeurs… Peut-on raconter aujourd'hui l'histoire d’une petite fille, malheureuse chez ses parents, qui s’en irait avec un inconnu ? Exit Jean Valjean…  Peut-on imaginer des parents qui donneraient une fête le soir de la mort de leur enfant ? Autrefois, c'était faire preuve de force de caractère : Dieu avait repris l'enfant, montrer de la peine était Lui faire injure. À l'inverse, mettez en scène des relations hors mariage ou une naissance "illégitime", ils auront du mal à susciter l’horreur. Le lecteur ne comprendra même pas où est le problème…  Et l'adoption d’enfants… Elle relevait de la grandeur d'âme. Aujourd’hui, c'est quasiment une charité faite aux parents. Cela entraîne une perception totalement différente du mot.

- Donc, il faut arriver à concilier l'époque dans laquelle on vit et celle où se déroule le roman...

- Et ce n'est pas facile. Dites d'une femme elle est très pieuse, personne ne percevra que vous décrivez une qualité. Une peau de lait ne fait plus rêver. Un chevalier qui pleure suscite l'incompréhension; c'était pourtant très fréquent. Comment éviter d'évoquer la religion dans un roman médiéval ? Elle était partout, et nul ne pouvait s'en affranchir. Comment puis-je mettre en scène les croyances (par exemple les pluies de sang) sans que mon personnage soit considéré comme un niais ? Cela m'obligerait à le faire douter, ce qui ne serait pas très crédible. Il faut trouver des moyens de contourner la difficulté. Si deux personnes partagent un lit, on va en déduire des choses qui n’ont rien à voir avec la réalité : on dormait à plusieurs par lit, même dans les hôtelleries. Quand vous lisez ils étaient nus (cf. l'histoire des bourgeois de Calais), traduisez qu'ils étaient en chemise : une tenue indécente. Moi, je vais devoir dire qu'ils sont "en chemise", et trouver le moyen d’expliquer que c'est horriblement vexant pour eux.

- Tu es donc obligée d'expliquer beaucoup de choses dans le texte.

- Déjà, il faudrait savoir ce que le lecteur ne percevra pas - et cela varie suivant les individus et les générations. Ensuite, sous quelle forme l'expliquer ? Un exemple : Au Moyen-âge, le matin, on se contentait de passer un manteau. Pourquoi ? Parce qu'on couchait tout habillé. Comment l'expliquer de manière naturelle, puisqu'il ne viendrait pas à l'idée au héros de le mentionner ? Je peux tenter : « Par-dessus sa robe, avec laquelle elle avait dormi, elle passa un manteau ». Déjà un peu lourd... Mais, il faudrait aussi préciser que la situation est normale, sinon le lecteur va croire qu'elle s'est couchée tout habillée pour une raison qu'il n'a pas saisie, ou qu'elle est mal dégrossie. Et ça, je vous mets au défi de le faire de façon naturelle. Le seul moyen serait de créer une scène spécifique qui permette qu'on s'en rende compte. Mais de scène spécifique en scène spécifique, le roman va vous prendre une odeur de documentaire pas franchement subtile.

- Est-il arrivé qu'on te conteste sur la vérité historique ?

- Les historiens, c'est arrivé une seule fois - dans une critique excellente par ailleurs. L'un d'eux a signalé que j'ai utilisé, dans un roman se déroulant à la préhistoire, savane au lieu de steppe. Et il avait raison. On n'est jamais à l'abri d'une étourderie. D'autres historiens m'ont avoué avoir acheté un de mes romans en se préparant avec délectation à y trouver des énormités… et en avoir été pour leurs frais. J'ai même appris (et ça fait plaisir) que l'un d'eux conseillait mes livres à ses étudiants de fac d'histoire.

- Et les lecteurs ?

- Curieusement, ils sont plus contestataires. Et le plus étonnant, c'est qu'ils se basent pour cela sur de vagues souvenirs d'école. Pêle-mêle, on m'a reproché : Une piscine chez Charlemagne (il y en avait une au palais d'Aix); un oculiste gallo-romain (profession qui existait pourtant bien). Des chaussettes au Ier siècle (quand je réponds qu'on en a retrouvé dans des tombes, on me suggère alors de les appeler plutôt bas, qui fait "plus ancien"… sans se douter que le mot bas est beaucoup plus récent que nos vieilles chalcettes, puisqu'il n'est apparu qu'au début du XVIème, quand on a distingué le haut-de-chausses du bas-de-chausses). De ne pas loger mes seigneurs dans des donjons (ce qui n'a plus été le cas après le XIIème). Les fêtes chômées au Moyen-âge : «On ne donnait sûrement pas aux ouvriers autant de congés !» (il y en avait infiniment plus qu'aujourd'hui, ils étaient même obligatoires… mais non payés. Si bien que, chez les pauvres, ils généraient la disette et n'étaient pas vraiment une fête). Dans Le fils de mon père, en 1936 l’instituteur se méfie d’Hitler; critique : «C’est facile de lui donner l'air éclairé maintenant qu’on connaît la suite des évènements». Seulement, moi, je m’appuie pour mon récit sur les textes et les journaux de l’époque.

- Alors, ce n'est pas facile d'écrire un roman historique…

- C'est passionnant, mais je n'ai pas fini de m'arracher les cheveux !

Propos recueillis par Carole Torrent

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