28 novembre 2007
C'est curieux comme nous nous ressemblons…

[Intégralité de l'interview p.36 du n°48]
En Corée, Yoonjung Choi a traduit de nombreux ouvrages français. L'éditrice Hélène Chan-ok Charbonnier a accepté de l'interviewer pour Citrouille.
-Vous traduisez des œuvres françaises vers le coréen, et notamment des albums de jeunesse. Parlez-nous de votre expérience… Quels auteurs de jeunesse français avez-vous déjà traduit ?
-J’ai commencé la traduction avec Le livre à venir de Maurice Blanchot en 1989. Depuis, après Georges Bataille, Philippe Sollers et quelques écrivains pour adultes, je suis arrivée aux œuvres pour la jeunesse. C’est venu tout naturellement avec mes deux enfants. Jusqu’à maintenant j’ai traduit une centaine de livres pour enfants. Pour vous citer quelques auteurs : Daniel Pennac, Susie Morgenstern, Thierry Lenain, Genevieve Brisac, Yak Rivais, Grégoire Solotareff, Danièle Fossette, Claude Boujon, Yvan Pommaux, Chis Donner, Anaïs Vaugelade…
-Quelles peuvent être les contraintes spécifiques dans l’écriture à destination de la jeunesse coréenne ? S’adresse-t-on à la jeunesse française avec une même fluidité et lisibilité qu’à la jeunesse coréenne ? Par exemple, pour un album jeunesse, le rapport à l’oralité est-il le même ?
- Vous parlez des albums, n’est-ce pas ? Et bien, ce sont les plus difficiles à travailler… Ce n’est toujours pas évident de traduire comme il faut la simplicité en même temps que la beauté d'un texte. La rime est, par exemple, impossible à traduire. Et les mots spécifiques pour les bébés ne sont pas forcément aussi jolis dans la langue d'arrivée. Donc je dois trouver une solution… Pour les rimes, je les remplace par des rythmes qui s’utilisent dans le langage poétique coréen. Concernant des mots spécifiques des enfants, je les traduis avec beaucoup d’attention phonétique pour les lecteurs coréens. J’essaie de faire mon mieux pour rester fidèle au texte original. En cas d'incompréhension "culturelle", je préfère mettre une note en bas de page. Le plus difficile, ce sont les jeux de mots ! Là, je laisse quasiment tomber le texte original parce que l’important, c’est l'objectif, c'est de faire rire les lecteurs. Il est vrai que la langue coréenne, une langue non alphabétique, est très éloignée de la langue française. Pourtant je constate que les sensibilités entre les Français et les Coréens ne sont pas aussi distantes. Je me demande d'ailleurs si dans la vie, les Français ne sympathiseraient pas plus facilement avec des Coréens qu’avec des Allemands ! De notre côté, en amitié, on se rapproche plus facilement des Français que des Japonais. C’est curieux comme nous nous ressemblons…
- Que vous évoque la « résistance » à laquelle doit faire face le traducteur ? Est-ce la langue source ou la langue d’arrivée qui domine ? Ressentez-vous un rapport de force ?
- Je me pose parfois la question… Est-ce qu’il ne faut pas qu’un lecteur coréen ressente une étrangeté devant un texte français, même s’il est traduit dans sa langue maternelle ? J’avoue que c’est très difficile de garder la distance nécessaire pour obtenir cet effet, tout en créant une fluidité linguistique… Vu la distance linguistique, je pense que c’est la langue d’arrivée qui doit dominer dans la traduction. Il y a d'ailleurs des traducteurs, des bons, qui ne parlent pas aisément la langue source ! Alors que l'inverse n'existe pas… .Je veux dire : il y a des interprètes qui parlent parfaitement français mais qui sont très mauvais pour la traduction ! Cela prouve que, pour la traduction, on a davanrage besoin de qualité littéraire que de qualité linguistique.
- La fidélité au texte source est-elle illusoire ? Ne faut-il pas s’éloigner du texte original pour mieux s’en rapprocher ? Est-ce un troisième texte, hybride, qu’il convient de créer ?
- Ça dépend. Mais je ne dirais pas « illusoire ». Il arrive qu’il « faut s’éloigner du texte original pour s’en rapprocher ». C’est finalement plutôt rare. J’essaie toujours d’être fidèle au texte original. Ce que je ressens du style de l’auteur, je fais de mon mieux pour le donner à lire à mes lecteurs. Honnêtement, c’est parfois frustrant… car la traduction est l’acte de converser avec un auteur qui n’est pas devant soi ! Lui prêter toutes les attentions, cela demande une vraie patience et de la vigilance. C’est pourquoi la traduction m’est plus difficile que l’écriture…
- Selon une étude récente de Mathilde Lévêque pour La Joie par les livres, les éditeurs coréens sont les premiers clients des éditeurs français. En Corée, le marché de la littérature de jeunesse est-il à ce point dynamique aujourd’hui ? Avez-vous une idée de la part des traductions françaises parmi la production jeunesse coréenne ?
Le marché est encore en croissance. Cela ne fait qu'une dizaine d’années que les Coréens s’occupent sérieusement de la littérature de jeunesse… Les bibliothèques d’écoles ou municipales, ou encore privées, sont en pleine construction. C’est lié à la réforme scolaire. Il n’y a pas longtemps que le gouvernement a commencé à encourager la lecture. Aujourd’hui, la plupart des parents et des enseignants disent que la réussite scolaire, voire celle de l’examen d’entrée a l’université, dépend de l’apprentissage de la lecture depuis la toute petite enfance. J’aurais du mal à vous expliquer les sacrifices que la plupart des parents coréens consentent pour bien éduquer leurs enfants… Cependant, même si je ne connais pas exactement les chiffres, je peux vous dire que les traductions françaises ne comptent pas ici autant que vous le ressentez là-bas. Parmi les livres qui se vendent bien, ou les titres que citent les spécialistes de la littérature, on trouve rarement les ouvrages français. Contrairement à « l’engouement des éditeurs coréens » que vous constatez aux foires internationales, les Coréens, je parle ici des spécialistes, restent de fervents défenseurs de la littérature enfantine coréenne.
Alors comment expliquez-vous les nombreux achats d'œuvres françaises par les éditeurs coréens ?
C’est très compliqué à vous faire comprendre… Je me contenterai de vous dire qu’il y a plus d’éditeurs en Corée qu’en France, stimulés par le vieux système de la vente "porte-à-porte" combinée à la vente via la télé. En fait, beaucoup d’ouvrages français importés ne sont pas distribués dans les librairies normales. Voilà pourquoi "l’engouement" dont vous parlez en France ne recouvre pas la réalité coréenne. Je viens de faire une recherche pour vous montrer plus exactement : il y a 3 titres français parmi les 100 best-sellers pour la jeunesse et 4 pour les 100 best-sellers « étrangers ». Vous voyez…
Les œuvres pour la jeunesse d’autres pays suscitent autant d’intérêt que les œuvres françaises ?
Oui, bien sûr !
Propos recueillis par Hélène Chan-ok Charbonnier pour Citrouille
01:50 Publié dans COMPLÉMENTS DE LA REVUE, DOSSIER D'UNE LANGUE À L'AUTRE, PORTRAITS ET INTERVIEWS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note















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