22 novembre 2007
Le temps, luxe de MeMo
Dans le cadre de la sixième conférence Petite Enfance organisée par la Direction Départementale du Livre et de la Lecture de l’Hérault et consacrée à l’album pour le tout-petit, Geneviève Fransolet (librairie Nemo), a rencontré Christine Morault, co-fondatrice des éditions MeMo. - Un article du dossier DIRE ET LIRE PAR L'IMAGE, Citrouille n°46 -
- Christine Morault, vous avez créé votre maison d’édition en 1993 avec un architecte nommé Yves Mestrallet, d’où le nom MeMo avec deux majuscules. Aujourd’hui, vous avez 90 livres à votre catalogue dont une quarantaine de livres pour enfants, et vous éditez au rythme d'une douzaine d'ouvrages par an. Vous avez commencé par publier des livres qui s’adressaient plutôt aux adultes. Petit à petit, votre catalogue s’est enrichi de livres plus spécifiquement "jeunesse". Pour quelles raisons ?
- Nous avions choisi très tôt d’éditer des livres dont l’image était une composante essentielle, dont les images racontaient à chaque fois une histoire différente : des motifs de tissus imprimés au XVIIIème évoquaient la traite des esclaves, des gouaches chinoises du XIXème siècle naviguaient sur la rivière des Perles entre Orient et Occident. A chaque fois, ces images étaient riches d’un monde d’histoires cachées. C’est cet intérêt pour la force première de l’image qui nous a conduits au fil des ans à publier des ouvrages destinés aux adultes autant qu’aux enfants, comme les Cent comptines de Pierre Roy ou les contes de Rémizov, illustrés par Kandinsky, puis à publier des livres destinés aux enfants, mais que les adultes peuvent aimer lire et regarder. Cette distinction est importante pour nous, car nous croyons à cette intention première de la création pour enfants. Lorsque force graphique et qualité ou drôlerie du texte vont ensemble, cette création entre en résonance avec chacun de nous. Nous continuerons donc à faire des livres pour grands et petits enfants.
- Publier pour la jeunesse vous a permis d’avoir accès à un public plus large. Fallait-il cela pour faire connaître le fonds de votre catalogue ?
- Non, ce n'était pas une nécessité. Les premiers ouvrages de MeMo se sont vendus pendant plusieurs années dans les rayons Beaux Livres ou Beaux-arts et nous espérons qu’il en sera aussi toujours ainsi. Car même si cela rend notre présence en librairie moins perceptible, cela nous permet de garder cette ouverture à des champs graphiques ou textuels plus inattendus. Cœur de Pic de Lise Deharme et Claude Cahun, poèmes illustrés par des photos d’une artiste surréaliste, en est un bon exemple. Nous faisons confiance aux libraires pour décloisonner leur fonds et faire naviguer leurs clients à travers des domaines différents.
- Avez-vous l’intention de continuer à jouer les héros (je veux dire prendre des risques au point de menacer la vie de votre structure) quand le paysage éditorial actuel tend à une démarche purement commerciale ? Comment continuer à prendre le parti de publier des ouvrages de grande qualité, qui travaillent sur la durée et contribuent à stimuler la création… mais qui ne se vendent pas forcément à 10 000 exemplaires ?
- Ce qui serait gênant, c’est de tout mettre dans le même bain. Mais les lecteurs de BD ou de livres de cuisine sont aussi des lecteurs de poésie. S’il reste une place, même petite, pour nos livres, peu importe que certains livres sans grand intérêt se vendent bien. Quand j’étais jeune, les romans de Cronin et d’autres auteurs aujourd’hui oubliés occupaient les rayons des librairies et des bibliothèques. Le temps passe et ne reste que ce qui est indispensable. C’est en proposant des livres différents que nous avons la possibilité de travailler et de vivre de notre travail, en offrant d’autres images, d’autres textes, mais aussi d’autres modes de fabrication, des livres plus artisanaux. C’est surtout du temps passé à les faire naître. Le temps est un luxe très grand aujourd’hui. Si nos produits (oui, le livre est aussi un produit !) sont aussi réalisés avec autant de soin, c’est que nous faisons tout en interne, nous ne faisons pas appel à des fabricants extérieurs sauf pour l’impression.
- Dans le cas de la collection Etymologie animée, de Lisa Bresner et Aurore de la Morinerie, l’esprit de collection paraît évident : il s’agit d’une série de variations autour d’un idéogramme chinois. Mais quel est le fil conducteur de Tout-petits MeMômes par exemple, qu’est-ce qui vous motive à y publier tel livre et pas un autre ?
- Le fil conducteur, c'est le récit en images, un talent particulier à Olivier Douzou avec qui nous l’avons initiée. Nous préférons ne pas faire des enfants les otages d’une seule performance graphique, aussi réussie soit-elle. Ce qui nous intéresse c’est la narration, même très elliptique, comme dans Super 8, l’une des Trois histoires tombées du ciel publiées avec Olivier en 2005. Cette narration peut être muette comme dans le Livre de Nuit de la japonaise Yae Haga. Mais l’image n’est jamais un objet d’admiration fermé, elle crée un lien immédiat avec le lecteur. Nous pensions pouvoir développer cela dans cette collection. L’arbitrage entre Album et Tout-petits MeMômes est parfois un peu difficile. Disons que cette collection s’adresse aux plus petits, d’abord...
- Les thèmes de cette collection sont universels : grandir, la différence… La forme d’écriture se veut à la fois simple et très poétique. Le support est noble. Vous croyez en le goût inné des enfants pour le beau et l’esthétique ou pensez-vous que ce goût doit se cultiver ?
- Le goût pour le beau n’est pas inné, mais ce n’est pas notre critère : nous préférons qu’une image frappe et émeuve, qu’elle établisse un contact immédiat. C’est Jocelyne Beguery qui parle de la vertu d’attention de l’enfant qui, plutôt que de connaître, est de proprement penser... C’est aussi cela qui nous a rapproché des Trois Ourses qui parlent « d’éducation artistique du regard». Et cette attention s’exerce aussi pour les matières. Un tissu, comme un papier, se tâtent, s’apprécient sans idées préconçues. Les petites mains le savent aussi.
- Les bibliothécaires ou autres professionnels du monde de l’enfance et de la petite enfance sont des personnes qui peuvent vous promouvoir et vous défendre, car ce sont, dans la chaîne du livre, les personnes en contact direct avec le public cible, l’enfant. Quelles sont vos actions auprès de ces personnes ? Et auprès des libraires ?
- Nous sommes proches des bibliothécaires et des professionnels du livre parce qu’ils établissent des ponts nécessaires entre ouvrages de fonds et lecteurs, au-delà des nouveautés, mais aussi parce que nous avons monté de nombreux projets ensemble : expositions, interventions d’artistes et d’auteurs… Peu d’entre nous mesurent, je crois, la chance unique que nous avons en France, d’être les héritiers des pionniers de la lecture publique des années d’après-guerre. Mais ceci vaut aussi pour le réseau encore vivant, pour longtemps j’espère, de librairies indépendantes dans ce pays. Nous sommes cependant plus timides avec les libraires. Longtemps nous avons diffusé et distribué nous-mêmes, mais avec difficulté, un fonds un peu atypique. Nous avons choisi de tout concevoir et fabriquer nous-mêmes et nous n’avions pas pris le temps nécessaire à des visites fréquentes sur tout le territoire. Nous avons vécu plusieurs aventures difficiles avec la cessation des activités de nos distributeurs, Wallonie-Bruxelles, puis Alterdis. Littéral fut un partenaire loyal et compétent, mais nous commençons seulement avec Harmonia Mundi à vraiment entrer en rapports plus étroits avec les libraires. Avec le réseau des "libraires Sorcières", nous avons cependant, depuis plusieurs années, des contacts réguliers, mais il faut que nous progressions, pour que notre catalogue soit mieux connu et leurs attentes mieux prises en compte.
- Parlez-nous de votre rencontre avec Olivier Douzou avec qui vous avez reçu le prix Baobab pour son livre Le nez paru en octobre 2006.
- Pour un appel à projet passé en 2004 en Seine St-Denis, Olivier Douzou a choisi notre maison d’édition pour publier Mik, un livre qu’il avait écrit et illustré. Trois autres livres ont suivi en 2005 très vite et nous avons décidé de les publier tous les trois en même temps (Lucy, Nimbo et Super 8) et de les réunir sous le titre commun de Trois histoires tombées du ciel. Je pense que l’atelier, notre expérience et nos méthodes de travail artisanales lui ont plu. Mais c’est aussi et surtout une belle histoire d’amitié et d’estime, comme toutes les collaborations réussies.
- Vous publiez, en mars 2007, un livre de Louise-Marie Cumont, Larmes. Cette artiste a déjà un livre aux Trois Ourses. Il est vrai que votre ligne éditoriale est proche de la leur, comme vous le mentionniez tout à l'heure…
- Avec les Trois ourses, nous avons entrepris cette belle aventure de rééditer des ouvrages du patrimoine du livre jeunesse, axés sur cette force d’émotion de l’image, sur le caractère exceptionnel et incontestable de certaines œuvres-livres. La notion même de patrimoine n’implique aucun respect à-priori pour l’antériorité, beaucoup de livres méritent de ne pas être réédités, datés, démodés car ils ont d’abord été soucieux de modes. Mais nos chemins se croisent aussi lorsqu’elles nous font découvrir une artiste comme Louise-Marie. Son livre sera un événement : dans ce monde bouleversé qui est le nôtre, elle a créé une lecture muette de la guerre, et plus loin de l’affrontement, sur le tissu de camouflage qui en est l’expression même. Comment mieux résumer ce qui était le point de départ de cet échange : voir, ressentir, s’émouvoir par la grâce des images c’est aussi apprendre à vivre.
- Quels sont vos autres projets pour cette année ?
- Nous continuerons à travailler avec des artistes contemporains du livre, parfois très jeunes. Au cours du premier semestre sortiront trois ouvrages. En mars, Le diable abandonné d’un auteur–acteur, Patrick Corillon : une référence au mythe de Faust. Ce livre sera le premier tableau d’une "trilogie". En avril nous sommes très fiers de publier un petit coffret d’Elisabeth Ivanovsky, grande dame de l’art et de l’illustration, russe d’origine, émigrée en Belgique, et récemment disparue. Les très petits d’Elisabeth Ivanovsky regroupe 25 livres minuscules, où l’on retrouve des comptines, de courtes histoires… Une exposition sera également proposée à la bibliothèque Faidherbe à Paris. Enfin, toujours en avril, Etienne Beck, très jeune artiste belge, nous offre un livre qui s’appellera Gros comme le petit doigt, d’après un conte d’Afanassiev. Un grand livre de pastels très forts, un héritage contemporain de ces créateurs russes auxquels nous rendons hommage à travers Elisabeth Ivanovsky. Et surtout un livre très attachant et drôle…. Pour septembre prochain, nous avons des projets déjà bien définis : un livre de Kitty Crowther et un autre de Malika Doray ainsi que la réimpression du recueil original de 10 textes réunis en un seul volume de Josef Capek, avec ses illustrations, dont le Gâteau cent fois bon, l’Histoire de la lettre (parus aux éditions du Père Castor). Un catalogue des éditions sera bientôt disponible dans les librairies car nous sommes conscients que cela représente aussi un outil utile et efficace pour diffuser l’information de nos parutions auprès des bibliothécaires, des enseignants et du grand public.
Propos recueillis par Geneviève Fransolet, librairie Nemo







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