28 septembre 2007

«Je vous ai apporté ce livre car je voudrais vous faire connaître le plaisir de lire » (Nadia Roman)

(Extrait de la table ronde Transmettre le goût de lire dès l’apprentissage de la lecture, 5eme Parcours Professionnels pour la lecture jeunesse, Toulouse)

b2dad89aa5ae69bc2956e9137eeebdc2.jpgPatricia Delahaie
Je vais passer à présent la parole à Nadia Roman. Catherine Graindorge a cité René Diatkine qui est votre maître, si on peut dire. Vous êtes professeur des écoles à Nice, dans une classe d’adaptation, avec des enfants en difficulté entre 9 et 10 ans qui sont souvent fâchés avec les livres et la lecture. Comment faites-vous pour les amener aux livres et à la lecture ?

Nadia Roman
Je suis également mère de deux enfants et j’écris des livres pour les enfants. Dans ma classe, je pars du principe suivant : je m’autorise dans un premier temps à leur apporter ce que j’aime. Ces enfants n’ont pas beaucoup de goût pour les apprentissages et certains ont même un fort rejet qui se manifeste matériellement et physiquement. Si bien qu’avant de recommencer les apprentissages, il va falloir leur réapprendre à éprouver du plaisir.

Patricia Delahaie
Vous faites précéder le plaisir au désir.

Nadia Roman
Oui, cela me semble un enchaînement assez logique. Ces enfants rencontrent souvent les difficultés de l’interdit de savoir et pas seulement la difficulté de la non-francophonie. Il y a des parents non-francophones mais il y a aussi des parents illettrés, cela existe encore à l’heure actuelle. Pourtant ces parents sont tous intéressés par l’apprentissage, les livres et le travail de leurs enfants. Mais pour ce qui est des parents illettrés, ils ont de la difficulté à laisser leurs enfants accéder au plaisir de lire.

Patricia Delahaie
Vous dissociez donc les moments d’apprentissage des moments de lecture plaisir ?

Nadia Roman
J’essaie de ne pas trop associer plutôt que de dissocier les moments d’apprentissage du code et de la technique de la lecture, de la lecture plaisir. Tout ce qui est de l’ordre de la lecture fictionnelle, je l’apporte en classe, le plus longtemps possible et même bien après qu’ils soient eux-mêmes entrés dans le code afin qu’ils aient le plaisir de l’histoire, le plaisir des mots, le plaisir de rêver, d’avoir le corps là et la tête ailleurs.


Patricia Delahaie
Vous lisez donc tout haut, et vous dites que vous lisez « scrupuleusement ».

Nadia Roman
Oui, tout à fait, je lis « scrupuleusement » en me référant à René Diatkine qui parle beaucoup de la permanence de l’écrit. Il est évident que les enfants sont très rassurés de retrouver au même moment, au même endroit, les mêmes mots à la lecture et à la relecture. Vu que les élèves en difficulté avec lesquels je travaille sont des enfants très inquiets et pas très contenus, ils éprouvent avec la lecture cette « contenance », et cela leur permet d’avancer. Pour ce qui est de l’apprentissage du code, en tant qu’institutrice, j’essaie de travailler sur des écrits fonctionnels parce que je pense qu’on peut un peu plus les abîmer et que ce n’est pas très grave.

Patricia Delahaie
Vous faites faire aux enfants beaucoup de bricolage ?

Nadia Roman
Oui, mon cheval de bataille est le bricolage  parce que j’y vois une certaine corrélation avec les apprentissages. Cela leur demande un investissement dans le corps et ils ont comme objectif de fabriquer un objet. Ils s’impliquent de façon physique avant de pouvoir s’impliquer de façon plus cérébrale. En tant qu’institutrice, je pense qu’il faut laisser le temps aux enfants mais c’est justement le gros problème. A l’école, on ne laisse pas le temps. C’est pourquoi j’ai choisi de travailler dans le secteur de l’Éducation nationale où je suis le plus autorisée à leur laisser du temps et où je peux les autoriser à rejouer les choses qu’ils ont mal jouées ou pas jouées du tout dans leurs apprentissages. Sans ce temps-là, je pense qu’ils n’avanceront pas. Nous sommes obligés de redonner à ces enfants les fondements de tout ce qu’ils ont mal vécu au début de leur scolarité et pour y parvenir, il faut les laisser tâtonner, de façon très corporelle. Ils ont besoin de cela avant de pouvoir cheminer vers quelque chose de plus symbolique.

Patricia Delahaie
Vous dites aussi que vous leur annoncez votre objectif pédagogique.

Nadia Roman
Oui. Autant j’aime beaucoup les implicites en littérature, autant je ne les pratique pas du tout dans l’Éducation nationale. Je n’ai pas trouvé d’autres moyens que les mots pour expliquer le pourquoi des choses. Quand je prends avec eux un détour pédagogique, il me paraît important qu’ils sachent pourquoi ils vont faire ce détour et où je vais les emmener.

Patricia Delahaie
Donnez-nous un exemple concret à l’égard de la lecture.

Nadia Roman
Par exemple lorsque nous sommes en train jouer au Memory, je leur dis d’abord que memory cela qui dire mémoire. Je leur dis qu’on est en train de travailler la mémoire parce qu’on est en train de lire et que l’on fait un repérage de lettres. Quand ils retournent les petits cartons et qu’ils les reposent au même endroit, il y a une analogie qui se fait avec la lecture...

Patricia Delahaie
Quand vous faites une lecture, vous leur dites ouvertement : « Je vais vous lire une histoire, je vous ai apporté ce livre car je voudrais vous faire connaître le plaisir de lire ».

Nadia Roman
Je leur dis que j’aime beaucoup lire. Il m’arrive même d’arriver le matin et de leur dire : « Hier soir, j’ai lu un livre pour moi », et je leur en lis une page. Je leur ai lu Camus récemment. Je leur lis des choses que j’aime lire et qui me paraissent tout à fait passer. Je crois qu’ils m’écoutent plus que poliment car quand je choisis de leur lire un passage, ce n’est pas un passage qu’ils ne vont pas comprendre. C’est pour leur montrer que ce que j’aime, ils peuvent l’aimer.  J’essaie de réfléchir à mon boulot en me disant la chose suivante : il y a l’enfant, il y a le savoir et entre les deux, il y a un grand vide. Ma mission est de combler ce vide un minimum. Au départ, je suis devant et le livre est derrière. Au fur et à mesure de leur travail, de leur avancée dans leur apprentissage, de leur réussite, de leur acceptation des erreurs et des échecs, je me retrouve au fur et à mesure en deçà du livre. Le livre reste et moi, je me retrouve en deçà.

Patricia Delahaie
En général, vous obtenez un résultat : ils n’ont plus peur des livres.

Nadia Roman
C’est un contexte général qui permet d’y parvenir. On construit cela dans un réseau : à l’école, l’enfant se construit avec l’instit de sa classe mais il y a aussi les parents, les soignants. C’est de toutes ces personnes et de tous ces endroits que l’enfant va prendre quelque chose. A nous, adultes, de nous fédérer autour de l’enfant et de lui apporter chacun une petite pierre de la construction, et à l’enfant d’essayer les récupérer.

Patricia Delahaie
Vous obtenez donc que les enfants soient apaisés à l’égard de la lecture et surtout qu’ils se donnent le droit à l’erreur.

ebc6676f5fe04cb54254aced15425a80.jpgNadia Roman
Oui, la première avancée, c’est d’abord le droit à l’erreur. Ne plus se sentir mourir de se tromper, pouvoir résister à l’erreur, c’est pour parvenir à cela que je les fais bricoler. Dans le bricolage, on tâtonne, on n’a pas d’a priori, et on réfléchit a posteriori. Le droit à l’erreur me parait donc fondamental. Et puis, le fait de ne plus avoir peur des livres permet d’avoir envie d’en lire soi-même. Je ne propose jamais aux enfants de lire, j’attends toujours qu’ils me demandent de lire. Quant à pérenniser le goût de lire, nous n’avons pas la solution. On a tous, dans notre histoire personnelle, rencontré des personnes qui nous ont fait aller vers une voie ou une autre. Je pense que si je parviens à cela, même pour un seul enfant seulement, cela vaut le coup. Le goût de l’effort me paraît une notion importante et évidente dans ce parcours. Ces enfants arrivent à avoir le goût de l’effort pour le sport par exemple et ils l’ont très difficilement pour les activités intellectuelles alors que c’est exactement la même chose. Je fais souvent le parallèle avec le vélo : je leur rappelle que lorsqu’ils ont appris à faire du vélo, ils se sont souvent cassé la figure et que pour lire, c’est exactement la même chose. Ou alors je leur dis que lorsqu’ils ont peur de scier avec une scie électrique, c’est la même chose que lorsqu’ils ont peur de rentrer dans les apprentissages.   

Patricia Delahaie
Vous êtes auteur, qu’avez vous écrit ?

Nadia Roman
Mon premier livre est une série de petits textes pour se jouer des mots et de leurs difficultés qui est intitulé Le Scriptophone. Le deuxième vient de sortir et s’intitule Le réveil aux éditions du Ricochet.

Intégralité de la table ronde : cliquez ici

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