21 juillet 2010
Bonnes vacances… (Chroniques de Claude André)
UN ARTICLE DE 2007 DANS LE RÉTROVISEUR DE L'ÉTÉ 2010
On est début juillet, l’école est finie mais un enseignant me sollicite, dans l’urgence, pour que je l’aide à constituer une liste de livres sur l’Europe, l’Allemagne surtout, dans le cadre d’un projet Comenius. Il souhaite aussi trouver des albums en allemand car il enseigne l’allemand à de jeunes enfants de la banlieue de Nancy. On parle de Comenius : ce professeur des écoles sait plein de choses sur ce pédagogue tchèque du XVIIème siècle, si novateur et dont le nom sert à désigner aujourd’hui des opérations pédagogiques ouvertes sur l’Europe et concernant les enfants du primaire. Les crédits qui permettent tous ces échanges voyages ou acquisitions sont appelés « crédits Comenius »,voilà qui me rappelle, à quelques jours de mes vacances, que je dois écrire pour Citrouille un petit papier sur jan Amos Kominsky, dit Comenius, que je considère (c’est à vérifier) comme le premier auteur qui ait pensé à s’adresser aux enfants dans leur langue maternelle puisqu’il publia en 1658 le désormais célèbre Orbis sensualium pictus qui est à la fois un livre de leçon de choses et un imagier, un livre abondamment illustré pour l’époque et dont les légendes sont bilingues : allemand/latin. Le prochain numéro de Citrouille étant consacré à la traduction ce rappel du travail de Comenius m’a paru s’imposer.
Beaucoup de visites en ce moment de bénévoles des bibliothèques relais de la Bibliothèque départementale, grâce cette fois à des crédits CNL, sensés faire entrer dans leurs collections des livres rares, exigeants comme ceux que j’aime à conseiller. C’est ce que la responsable de la B.D.P. qui les accompagne attend ne nous, mais parfois ces bénévoles, elles mêmes peu lectrices et en empathie avec leurs lecteurs les plus fragiles aimeraient acheter des Tom Tom et nana et des Titeuf. Hors les Bandes dessinées sont exclues des crédits CNL. Si cela paraît justifié pour des livres qui s’apparentent à des séries cela me paraît tout à fait infondé pour la B.D. Dans la B.D. comme ailleurs il y a de la grosse cavalerie et de la création.
Alors que je présente quelques romans tant aimés à ces dames un peu fatiguées l’une d’elle me demande si ça n’est pas lassant, à la fin, de lire tous ces livres…. Que répondre ? Que si je n’aimais pas lire je ne serais pas ici, que lire c’est mon métier, un peu vache pour elle, non ? Expliquer que s’il y a lassitude c’est face à ces livres « frères » ces épigones qui nous envahissent et que quelquefois, oui je suis accablée à la vue de toutes ces séries d’Heroïc fantasy mal écrites, mal construites, et surtout à la vue de tous ces livres que je n’aurais pas le temps de lire avant qu’ils ne repartent… pour faire de la place à d’autres qui… Mais aussi dire que si je lis c’est pour trouver quelques livres que j’aurai plaisir à partager, que je prendrai en pile, et qui entreront dans cette bibliothèque imaginaire que j’ai en commun avec tant d’enfants…
Hier une grand-mère (décidément j’en veux au troisième âge…) cherchait un livre pour sa petite fille de 3 ans et demi et comme je luis racontais Guili lapin Elle m’a dit –Oui, bien sûr … mais il faut le lire ! Comme je lui suggère qu’en principe les livres c’est fait pour ça elle précise que ce qu’elle aimerait c’est un livre que cette enfant puisse regarder toute seule. Toute seule… pauvre petite fille… d’autant plus que sa grand-mère n’a même pas voulu de Calinours va faire les courses (je pensais qu’un classicisme aussi abouti pourrait lui convenir) au prétexte qu’à trois ans et demi ils ne comprennent pas ça ! – « Mais si Madame » !
Il y a des jours où on aurait envie de vendre du chocolat….
On est début août. Nancy se vide peu à peu. J’aime ce calme dans la ville comme à la librairie, il est propice au rangement, à la réflexion, à des échanges détendus avec des clients de passage. Même si rangement veut dire retours… les retours cet été battent leur plein, on en fait plus que l’été dernier ce qui est peu dire. Quelquefois je me réjouis de renvoyer d’où ils viennent ces livres sans intérêt, mais la plupart du temps je vis mal cette séparation obligée d’avec des livres que je n’ai pas pris le temps de connaître vraiment. Retourner des livres que peut-être on va me demander dans un mois, que peut-être j’aurais aimé, qui vont finir leur vie dans des hangars sans que personne ne les lise jamais, qui seront peut-être pilonnés, me procure une sensation vraiment douloureuse et me fais ressentir un pénible sentiment de culpabilité. Je pense à Françoise et Gégène qui ne font rentrer à l’Herbe Rouge que les livres qu’ils ont jugé dignes de figurer dans leur fonds. A l’Autre Rive, c’est chaque jour qu’on me demande conseil sur des nouveautés, pas seulement les enseignants ou les bibliothécaires qui actualisent leur fonds mais aussi des parents ou des grands parents curieux de l’évolution de la littérature jeunesse et je ne peux pas leur dire : – « revenez dans trois mois »… Moi c’est trop souvent lors des retours ou des mises à part pour les bibliothèques que j’essaie de glaner un peu de temps pour me faire une idée sur tous ces livres arrivés il y a un mois, deux mois, trois mois et que je n’avais pas encore rencontrés
Ce matin c’est une toute jeune journaliste ( stagiaire sans doute) qui m’interroge sur la prochaine édition du Livre sur la Place, qui se tiendra en septembre. J’essaie de lui expliquer la différence entre un salon et une foire du livre sans y réussir vraiment. Elle essaie de me faire dire mon chiffre d’affaire lors de ces 4 jours, sans y réussir. Ces questions sont plus que floues et le summum c’est celle ci –« c’est quoi les choses que vous mettrez en avant » Les choses ? Je repense à ce petit garçon qui avait l’air un peu perdu l’autre jour dans le rayon jeunesse, à qui j’avais demandé – « Tu cherches quelque chose » ? et qui m’avait répondu – « non, des livres » !
Ce samedi 4 août chassé croisé sur les routes et retour à la librairie des vacanciers de juillet tout bronzés. Le dernier Harry Potter en anglais est en rupture sur les plages et chez nous aussi… Nancy n’est pas en bord de mer ni au pied du Mont Blanc mais quelques touristes réussissent à venir jusqu’à nous, bavardent agréablement et quelques fois font des trouvailles dans nos rayons comme cette dame venue de Besançon, envoyée chez nous par Anne-Lise des Sandales d’Empédocle ( merci Anne-Lise) et qui a trouvé l’album Figures futur de 2004 devenu introuvable, comme ces deux libraires venus de Visé en Belgique, leur librairie s’appelle L’oiseau lire et ils diffusent Citrouille. D’autres vacanciers me sollicitent, eux ils partent au loin visiter petits enfants, cousins ou neveux et arriveront les bras chargés de livres. Chaque année je les conseille à la même époque pour ces mêmes enfants que je ne connaîtrais jamais mais que ça n’empêche pas de grandir et pour qui je vends mes livres préférés. Bien des grands parents, fidèles clients, ont des petits enfants au loin, à qui ils envoient par la poste des livres tout au long de l’année, des livres petits, légers, mais pleins de cette langue française, de cette langue maternelle, que les grands parents veulent contribuer à leur transmettre.
Hier deux grands parents sont passé avec leurs petits enfants venus de Tokyo, leur maman est japonaise, ne parle pas le français et leur père, français, ne parle plus là-bas que le japonais. La garçon qui a 12 ans ne connaît pas deux mots de français alors que sa petite sœur qui va à l’école française de Tokyo parle couramment les deux langues. Elle regardait avec appétit tous ces livres français alors que son frère s’ennuyait avec ostentation. Heureusement cette petite fille était là pour faire le lien entre son frère ses grands parents et moi… A observer ces deux enfants j’ai compris à quel point le bilinguisme est une chose merveilleuse, une ouverture évidente alors que le fait de ne parler que sa langue maternelle est un véritable enfermement.
Je reçois comme tous les mois sur le net le bulletin de la librairie Lucioles à Vienne et je le parcours à l’écran avant de l’imprimer pour mes collègues. Je lis avec plaisir ces quelques lignes incitant à lire Citrouille : « n’oubliez pas les chroniques de Madeline, l’une de nos confrères, sur son métier et ses lectures. A lire absolument ».
C’est ce que je fais tous les jours sur notre site cet été, et je ne m’en lasse pas. Dans le même temps je commence cette chronique et souvent j’ai l’impression que je vais redire ce que Madeline a déjà dit, tellement nos ressentis sont proches. Alors j’essaie de creuser ma différence, de laisser un peu de côté l’émotion ( qui pourtant me submerge si souvent) pour faire laisser la place à un regard un peu distancié, voire caustique….
Ce va et vient entre nos impressions de libraires, grâce à l’internet, donne de la force, de l’assurance aux conseils délivrés chaque jour, on sent qu’ils participent d’une réflexion commune, et alors que je semble être seule dans mon rayon jeunesse, seule à conseiller, la force de ma conviction se nourrit de cette pensée d’autres libraires proches, amis, que je visualise ou imagine dans leur librairie. Dans cette librairie imaginaire, faite de toutes nos librairies, je me sens bien.
Le service des urgences reste ouvert pendant l’été : arrivent un jeune couple et une poussette dans laquelle somnole un bébé mais la demande concerne l’enfant qui n’est pas là aujourd’hui, l’aîné, deux ans et demi, qui fait encore pipi au lit… - on m’a dit qu’il existait des livres me suggère la dame. Des livres qui parlent du pipi au lit ! Oui effectivement il y en a un ou deux, mais sont-ils faits pour les enfants qui… Je ne trouve pas« petit pipi de nuit »…. La dame ne veut pas de « je veux mon p’tit pot » parce que ça ne se passe pas la nuit… J’aimerais lui dire que deux ans et demi c’est tout petit, qu’on a bien le droit de régresser à cet âge quand on vient d’avoir un petit frère… Le mari s’impatiente, bougonne, suggère que c’est sûrement arrivé à T’choupi, semble douter qu’un livre soit la solution. Il a raison cet homme, mais comment intervenir, je ne suis pas psy patentée dis-je un peu plus tard à un de mes client qui a tout observé et qui lui est psy… Son avis : - Si cette dame était venue me voir je lui aurais dit « laissez pisser » ! Je ris, je me dis que la prochaine fois c’est ce que j’aurais envie de dire mais que bien sûr je n’oserai pas… Dans le même temps j’ai conseillé « une patte dans le plâtre » pour un autre enfant qui venait de se casser la jambe en percutant un abri bus; heureusement que la question n’était pas – mon petit fils s’est cogné dans un abri bus, vous avez un livre ?
Aujourd’hui on me demande un petit roman pour une grande fille de 9 ans qui supporte mal l’idée d’un déménagement. A 9 ans, on peut parler, a-t-on besoin d’un livre qui ne remplacera pas les copains ? Je conseille La Soupe aux poissons rouges d’Arrou-Vignod dans lequel le déménagement n’est qu’un point de départ pour de joyeuses aventures. Et je ne cesse de me demander pourquoi le livre offert en geste de compréhension ou de soutien à un enfant en difficulté doit forcément parler du problème traversé, pourquoi cette instrumentalisation du livre et de la souffrance ? Jamais on ne vient nous dire « - Ma meilleure amie vient de se faire plaquer vous avez un livre qui raconte la même chose, » Non dans ces cas là on fait preuve de subtilité et on nous demande « un livre qui change les idées » « un livre qui emmène ailleurs ». Pour quoi les enfants perdent-ils ce droit à l’évasion, à l’imaginaire, quand ils vont mal. Parce que les adultes craignent qu’ils ne leur échappent ?
C’est l’été et il tombe des cordes. Très peu de clients. On ne peut pas tout avoir : c’est trombes d’eau ou amateurs de livres. C’est connu les livres craignent l’humidité, et sans doute les amateurs de livres aussi…
Aujourd’hui, samedi 12 août, nous réceptionnons le premier office de la rentrée. La rentrée de septembre déferle chaque année plus tôt, on s’était habitué à recevoir les premiers offices fin août mais cette année, comme l’année passée c’est avant le 15 août que les premiers cartons de nouveautés s’annoncent et une fois encore c’est Union Distribution qui remporte l’étape ! Pas de quoi s’émouvoir : un album avec une brosse à dents et des documentaires sur les animaux, les bébés… L’album muni d’une brosse à dents est écrit par Clair Arthur, certes l’histoire est dynamique, pleine de rythme et de joyeuses onomatopées, mais pourquoi y joindre une brosse à dents ? Ce livre va prendre en épaisseur la place de deux, et je ne veux pas imaginer l’allure de la pile qu’il va falloir dresser quand son auteur viendra signer au Livre sur la Place. Sans compter que son autre album La Petite souris des dents, que j’aime beaucoup, existe dans une version avec boite pour les dents, à lui tout seul épais celui là comme trois… J’oubliais, paraît aussi à ce même office un livre sur les poux avec un peigne à poux… Me voilà, accablée.
Pas pour longtemps car d’un carton de réassort surgissent Le Combat d’hiver de Mourlevat, L’Arbre sans fin de Ponti, Bébés chouettes de Martin Waddell, Un cadeau pour Cassie de P. Maclchan… mes livres préférés sont de retour. Deux fois par semaine je recommande ces livres dont on ne peut se passer, qu’on a toujours auprès du cœur, tout près des lèvres pour un conseil. Certains fois ils sont en pile, mais faute de place c’est chacun son tour. Alors on les recommande après chaque vente et ceux là ne nous déçoivent jamais.
Il est midi passé et un client très pressé me sollicite : il est invité à déjeuner tout de suite pour l’anniversaire d’ un garçon de 10 ans qui a lu Harry Potter et qui finalement va peut-être avoir 11 ans… J’étais plongée dans le contrôle d’un bon de livraison et j’ai un peu de mal à réagir. Cerveau gauche, cerveau droit… quand je pointe un BL ou que je fais beaucoup d’écran je ne réussis plus (pendant quelques minutes) à visualiser intérieurement mes rayons, à faire venir à moi l’image du livre à conseiller. Dans ces cas là une seule solution : se précipiter sur un bac, un rayon, regarder les livres et surtout les toucher pour que le bon cerveau se remette en route. En attendant de me sentir à nouveau opérationnelle je conseille sans conviction un ou deux romans et, plus en forme, enfin ! je présente Bjorn le Morphir de T. Lavachery. Ce client me dit alors - « c’est de celui là que vous avez le mieux parlé alors c’est celui là que je prends ». Je me dis que je viens, sans m’en douter, de passer un examen, encore ! Merci tout de même à ce Monsieur de m’avoir rappelé qu’on ne triche pas avec le conseil….
Le 16 août c’est Interforum et la Sodis qui font déferler leurs premiers offices de rentrée. Aux éditions Nord Sud un petit album cartonné muni d’une touche « pouet-pouet » - sauf que celle ci émet le son prrrout ! Le livre s’appelle Les Pets de Pepito… Et on voudrait que j’aie de l’enthousiasme à déballer les nouveautés ! Heureusement dans le même carton, venu de chez Kaléïdoscope, la traduction d’un album de Giani Rodari Et si on inventait des nombres.
Sûrement difficile à traduire car fondé sur la musique des mots et les allitérations mais tel qu’il est il me plaît, ce n’est pas une vraie nouveauté mais qu’importe. Ce n’est pas la nouveauté que je recherche mais la qualité, qui ne se démode pas, comme le dit si bien Isabelle Jan « ne confondons pas mode et modernité ».
Je suis en vacances ce soir, j’emmène comme chaque année mes devoirs de vacances car bien sûr je n’ai pas trouvé le temps d’écrire le papier sur Comenius pour Citrouille. J’ai juste collecté quelques informations indispensables sur la permanence de l’enseignement en latin à la Renaissance et jusqu’au XVIIème. Il reste tout à écrire, j’ai une vague idée de ce que je veux dire : traduire ce n’est pas seulement traduire d’une langue à l’autre, d’une langue nationale à une autre, c’est aussi traduire d’une langue savante à une langue populaire et c’est aussi traduire d’un langage( l’écriture) à un autre (l’image). Bref, on passe notre temps à traduire, expliquer c’est traduire aussi. C’est ce qu’on fait avec les enfants quand ils nous sollicitent à propos d’un mot ou d’une tournure qui leur échappent. Bon il y a du pain sur la planche.
Comme chaque année je vais poser toute ma documentation dans la chambre d’amis où je vais m’installer. Je n’y toucherai pas et je rentrerai rongée de culpabilité le 5 septembre pour plonger en apnée dans Le Livre sur Place, les cartons, les erreurs de livraison et il faudra qu’à la veillée je vienne à bout de Comenius afin de ne pas appeler Thierry le 8 septembre pour le supplier de m’accorder 48 h de délai. Je voudrais aussi parler de livres tout juste lus : Le Monstrueux de Pierre Péju en « chouette penser » chez Gallimard, Les Très petits d’Elisabeth Ivanovski chez Memo, la réédition des Larry J. Bash de V. Volkoff aux Idées et des hommes…. j’ai déjà fait les deux critiques réglementaires et du coup ça me rend paresseuse pour les autres et puis je pars en vacances en train et je n’ai pas envie de porter tous ces livres que j’emmènerais avec moi si j’avais un porteur. Chaque été les livres que j’emporte en vacances pèsent plus lourd que mes chaussures et ma trousse de toilette réunies ; pourtant je ne lis pas tant que cela, sauf dans le train. Et lire dans le train, c’est quelque chose dont je ne me lasse jamais et dont je me réjouis à l’avance. Le train démarre, je suis dans ma bulle de lecture et quand j’arrive je ne sais plus si c’est le livre ou le train qui m’a emportée le plus loin !
Publié dans CHRONIQUES DE CLAUDE ANDRÉ, RÉTROVISEUR | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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Commentaires
Merci à Madeline et à Claude de si bien retransmettre notre quotidien de libraire, ce pour quoi nous exerçons cette profession. Nos petits ou grands bonheurs, nos petites ou grandes colères.
Annie
Écrit par : Annie L'Oiseau lire | 06 septembre 2007
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