10 juillet 2007
Farid Boudjellal : «Je ne suis pas là pour faire plaisir au lecteur.»
Rencontre avec un auteur de BD qui ne supporte pas qu'on lui demande pourquoi il y a tant d'Arabes dans ses livres… Propos recueillis par Emmanuelle Fumet pour Citrouille n°25, en 2000
Citrouille : Farid Boudjellal, nous éviterons la question "d'où venez-vous" pour vous demander : qui êtes-vous ?
FB : Je suis né à Toulon en 1953. J'y ai passé mon enfance, au moment de la guerre d'Algérie… J'en garde des souvenirs qu'on peut lire dans Petit Polio. Mon père, lui, est né en Turquie, de père algérien et de mère arménienne ; j'ai mieux connu ma grand-mère arménienne qui vivait avec nous à Toulon que ma famille algérienne que je voyais épisodiquement. Ma grand-mère était chrétienne. J'ai donc vécu comme cela, entre l'islam et le catholicisme. J'ai aussi un oncle irakien. Ma grand-mère maternelle est kabyle. Mais mon nom est un nom arabe. Les Boudjellal sont plutôt des Berbères, des Chaouis. Et tout ça donne un bon petit Français !
C : Dans vos albums, on retrouve aussi le quartier de Belleville, celui que vous habitez…
FB : Je suis venu à Paris, à Belleville où j’avais des copains, pour faire de la bande dessinée… et j’aime dessiner ce que je vois de ma fenêtre, ce que je vois dans la rue, ce que je connais, mon environnement immédiat.
C : Vos racines familiales, vous les revendiquez toutes ?
FB : Oui, j'en ai besoin, et je veux les nourrir toutes pour qu'il n'y en ait pas une qui meure.
C : C'est le sens de votre album Jambon-Beur...
FB : Les racines c'est très important. C'est comme si on avait plusieurs coffres au trésor. On va de l'un à l'autre, c'est très agréable !
C : Avez-vous été un enfant qui se posait des questions sur son identité, comme la Charlotte-Badia de l'album ?
FB : Je me posais beaucoup de questions, bien sûr. Déjà parce que, comme Petit Polio, j'ai eu la poliomyélite. J'ai un passé de malade, de polio et d'asthmatique. Dans la maladie, forcément on se pose des questions. Et puis, dans cette France en guerre, où je ne voulais pas être marginalisé, ou j'avais besoin de faire partie intégrante de mon environnement, j'ai découvert mon arabité, mon algériennité. C'est un des éléments autobiographiques de Petit Polio. Mais tout ne l'est pour autant. Dans mes BD, je raconte avant tout une histoire où je "dépasse" les événements qui l'ont inspirée. Ce que je veux, c'est dire quelque chose.
C : Quel est le point de départ de vos albums ?
FB : Le désir et la nécessité. Par exemple je savais qu'il fallait faire le deuxième tome de Petit Polio. Mais j'hésitais à le faire, j'étais parti sur une autre histoire… et c'est celle-là qui est venue tout doucement. Quand je fais un album, je ne construis pas de scénario. Je pars à l'aventure. J'attends. Je suis dans mon studio, je cherche une première page, un chemin qui soit le bon. Et tout d'un coup sans savoir pourquoi, je sais que je le tiens. Après, c'est beaucoup de temps et de travail.
C : Sauf pour Ethnik ta mère, pour lequel vous n'avez pas réalisé les dessins, vous êtes à la fois scénariste et illustrateur…
FB : Une chose certaine, c'est que faire une bande dessinée avec un scénariste, je ne pourrais pas. Quand je fais un album, je veux avoir des surprises. Si je connais ce que je vais raconter, ça ne m'intéresse pas. J'attends, en sachant que j'ai un rendez-vous.
C : Un rendez-vous avec qui ?
FB : Avec quelque chose. Dans le premier tome de Petit Polio par exemple, le rendez-vous c'était la scène de la ratonnade. Elle était inscrite dans ma mémoire. Dans le deuxième tome, c'est la scène du père. Je crois que j'ai fait cet album pour ce strip : le père les mains sur la nuque qui se retourne, qui voit sa famille qui le regarde, qui baisse les yeux. L'humiliation du père dans ce contexte, ça a été un grand moment d'émotion parce que je crois que c'est quelque chose d'universel. Une famille, c'est une micro-société. Humilier le père, humilier la mère, c'est humilier le groupe. Voilà comment viennent les rendez-vous. Parfois c'est simplement une image. En me lisant, j'espère que les lecteurs garderont cette image en tête.
C : Dans le deuxième tome de Petit Polio, il y a aussi cette phrase : "Il faut dire la mort aux enfants !"… Vos livres, qui ne sont pas "labellisés jeunesse", montrent cependant combien vous connaissez les enfants. Les ados peuvent facilement les lire. En réalisant Jambon-Beur, Petit Polio, Ethnic ta mère, à qui vous adressiez-vous ?
FB : Je fais ça pour des lecteurs, c'est évident, je ne le fais pas pour moi. Si c'était pour moi, je ferais un nœud à mon mouchoir, ça suffirait ! Dans un album, j'essaie de mettre ce que j'ai de meilleur en moi, pas ce que j'ai de pire. J'y défends des convictions profondes, "de base". A partir de là, je ne négocie pas en fonction du lecteur. Je ne tiens compte que de mes personnages. Les gens me demandent parfois pourquoi dans mes albums on ne voit jamais les personnages féminins nus. Je n'ai pas peur du corps. Mais ces femmes viennent de l'islam. Elles ont une conception du corps qui n'est pas la même qu'ici. L'important c'est : est-ce qu'elles acceptent de se montrer au lecteur ? Si elles refusent, moi je ne peux pas les montrer nues. Je veux respecter mes personnages, et puis de toute façon, je ne suis pas là pour faire plaisir au lecteur.
C : Vous êtes là pour quoi ?
FB : Pour communiquer, mais sans forcément cette idée de plaisir à donner au lecteur. Je n'ai pas à le séduire. Il est absolument libre de me lire ou pas. Il fait son choix. Si j'étais là pour lui faire plaisir, je ferais du "XIII", du "Astérix"... je sais ce qu'il faut faire pour ça.
C : L'album Le Beurgeois est différent : vous y dénoncez le fanatisme et l'intolérance avec dérision, mais sans la tendresse des autres albums. Vous vous faites l'avocat du diable. Pourquoi ?
FB : Je l'ai fait au moment de l'affaire des "sans-papiers", où on parlait d'intégration. Je me suis dit : "D'accord, essayons de créer un modèle d'intégration". Et on ne peut rien reprocher à Mouloud Benbelek, personne ne peut l'attaquer : l'argent l'a intégré à 100% ! Beaucoup de gens me disent : "Si ça n'était pas signé Farid Boudjellal, ça pourrait être fait par un facho"… Il y a une espèce d'angélisme de certains mouvements anti-racistes : on voudrait que l'Arabe soit sympa, et si c'est un connard, attention.... Un journaliste m'a demandé s'il fallait lire le Bourgeois au troisième degré. Je lui ai répondu : "Non, vous avez bien lu ce que vous avez lu." … Vous voyez, ce peut être très ambigu…
C : Ne risque-t-on pas de se perdre dans cette ambiguïté ?
FB : Le contexte fait que, selon les lieux, la lecture de mes albums n'est pas toujours la même. Par exemple Le Gourbi est sorti en 1985. En France, on l'a lu comme un bouquin anti-raciste, en Algérie comme un livre sur la crise du logement. Les gens lisent des choses que je n'ai pas mises. Ils y mettent souvent leur propre perception des choses, leurs préjugés aussi. Des confrères, qu'on ne peut pas soupçonner du moindre racisme, me demandent parfois : "Pourquoi tu fais toujours des Arabes ?" Je leur réponds : "Pourquoi tu ne demandes pas à Morris pourquoi il fait son cow-boy depuis toujours, à Uderzo pourquoi il fait des Gaulois ? Parce que mes Arabes, tu les vois uniquement en tant qu'Arabes !"
C : Qu'en disent les enfants que vous rencontrez ?
FB : Un jour j'ai eu une remarque extrêmement douloureuse d'un groupe de petits, probablement des Algériens : "Boudjellal, c'est un nom rebeu, ça ? - Oui, je suis un rebeu. - Non, t'es pas un rebeu. - Pourquoi je suis pas un rebeu ? - Les rebeux font pas des livres"... Je pense qu'on ne peut pas bien comprendre le problème de l'immigration en France, le problème d'une jeunesse, si on n'a pas conscience que c'est une génération qui se sent salie. J'ai fait des interventions récemment en prison avec des mineurs qui avaient lu Petit Polio. Un jeune m'a dit quelque chose qui m'a bouleversé : "Petit Polio, il a de la chance. Il le connaît son handicap. Moi je ne connais pas le mien." C'est une phrase à laquelle je pense très très souvent. Les enfants sont donc d'abord souvent étonnés. Mais après, ils sont fiers qu'il y ait des choses comme ça, "des livres faits par des rebeux". C'est une image valorisante pour eux . Parfois des jeunes me disent : "Toi tu as de la chance". Je leur réponds : "Non, j'ai eu une vie peut-être plus difficile que les vôtres, je me suis battu". Ce n'est pas évident.
C : En tant qu'auteur et avec votre histoire particulière, avez-vous le sentiment d'une mission ?
FB : Si j'ai des messages, des choses à dire dans mes albums, ce sont des choses très simples.
C : Pourquoi le conflit israélo-arabe avec Ismaël et Israël, leurs femmes et leurs enfants, dans Juifs-Arabes ?
FB : Ça m'amusait parce que depuis tout petit, j'ai des potes juifs, depuis toujours. Et souvent on n'est pas d'accord. Mais on se mêle quand même, comme des "frères ennemis". Je m'intéresse de près à la question du Proche-Orient et je trouvais que c'était intéressant de faire des personnages tellement proches, toujours en train de se disputer, mais qui parlent. Peu importe qu'ils se disputent, ils communiquent.
C : Avec, sous la dérision, un immense respect...
FB : Je n'ai jamais voulu être humiliant. Les Juifs sont extrêmement sensibles à la question de la Shoah. J'ai moi-même des racines en Arménie. Je ne veux pas rire de ça. Je tiens compte des sensibilités. Dans l'image, dans les mots. C'est pour cette raison que la forme demande beaucoup de travail.
C : Pouvez-vous expliquer ?
FB : Récemment, j'ai lu une bande dessinée autobiographique. Son auteur, une jeune fille, aurait été victime d'abus sexuel par son père. Dans les premières scènes, elle se représente dans la chambre, elle dort avec sa petite sœur. Le père rentre et les images montrent tout, le père qui met son sexe dans la bouche de la gamine. J'ai eu du mal à continuer l'album après ça. On m'a dit : "Mais c'est un cri !" Oui c'est un cri, je ne juge pas. Mais pour rendre un cri en littérature ou dans l'expression artistique, cela demande énormément de travail, de la connaissance. Cette BD, je pense que c'est une erreur, qu'un pédophile qui tombe sur ce bouquin va se masturber dessus. J'ai travaillé récemment sur les abus sexuels dans un collège. J'ai fait réaliser un petit album par une classe de 4e pour une classe de 6e. Un gamin a dessiné une histoire de viol. Il avait dessiné les organes génitaux, sur deux pages. Ça m'ennuyait mais je lui ai dit : "Tu sais, tu ne dénonces pas, là, est-ce que tu te rends compte ?" Le lendemain il est venu avec une nouvelle page, il avait fait la même chose mais en ombres chinoises.
C: Comment se déroulent vos autres ateliers ?
FB : Ce sont des petites interventions collectives d'une heure ou deux. Je présente mon travail on en discute. Après on essaie de faire une page en commun, on vote, on invente des personnages. Les enfants choisissent le thème, je ne suis pas là pour imposer quoi que ce soit. Lorsque j'anime un atelier plus long, pour aboutir à un journal, on choisit ensemble un thème, l'unité du journal, puis le travail est individuel.
C : Avec des enfants de quel âge ?
FB : De tous âges, et avec des adultes aussi. Quand je fais cela je ne suis jamais demandeur : on m'appelle, je dis oui, je dis non. Vu mes origines, on m'appelle souvent dans des endroits un peu chauds. J'ai aussi une exposition qui s'appelle Regard beur, qui appartient à une association. Quand elle loue l'expo , j'anime parfois parallèlement des ateliers ou d'interventions. Ce sont des moments où j'attends toujours d'être un peu étonné, de rencontrer les gens, d'autres manières de voir les choses, d'autres sensibilités, c'est surtout ça. J'aime qu'on me surprenne, qu'on m'épate. Ça arrive régulièrement…
Publié dans DOSSIER FRANCE-ALGERIE, PORTRAITS ET INTERVIEWS, RÉTROVISEUR | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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Commentaires
J'adore les BD de Boudjella, je crois que ma préféré c'est Juifs-Arabes. Mais j'aime bien les autres aussi :) d'ailleurs, on peut lire 'Le chien à 3 pattes' sur le blog de muriel boulmier http://muriel-boulmier.com/category/le-chien-a-trois-pattes
Écrit par : Claire | 09 novembre 2009
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