05 juillet 2007

Un auteur est-il une personne à part ? La réponse de M. Morpurgo

[Chaque jour de juillet, le blog de Citrouille remonte une archive du fin fond de ses entrailles. Ci-dessous, un article initialement mis en ligne en septembre 2001] 

fc3b0328181425c5f5d66fdd64d79dd7.gifL’homme est anglais, grand, chaleureux, attentif à son interlocuteur. Lors de ses interventions près de ses lecteurs, il est passionnant. Invitant les enfants à l’écriture, il mime avec humour son propre personnage : assis sur une chaise, les pieds juchés sur la table, dans sa position de prédilection pour l’écriture tel qu’il s’y adonne chaque soir, retraçant les événements qui l’ont touché particulièrement dans la journée. Ses romans sont toujours reliés à des histoires vécues : un lieu, un personnage, un témoignage qu’il a souhaité sortir de l’anonymat et faire partager. A l’occasion de la remise de son Prix sorcière pour son roman Le royaume de Kensuké, nous lui avons posé cette unique question : un auteur est-il une personne à part ?

M. Morpourgo : « Tout le monde a quelque chose à raconter. Mais les pratiques sociales ne favorisent plus l’évocation de soi : quand on se retrouve entre amis, le plus souvent, on se raconte des blagues, on ne se raconte plus… Cela demande de la confiance en soi pour se dire. Mon écriture découle d’une attitude d’ouverture aux autres. Je suis à l’écoute du monde qui m’entoure et j’ai la chance d’avoir une vie très riche, faite de beaucoup de rencontres et d’échanges. J’accepte d’être vulnérable : les faiblesses des autres qui peuvent quelque fois m’accabler, sont cependant pour moi tout aussi importantes que les réussites.
Je suis un homme comme tout le monde qui met en mots son vécu au quotidien. Cependant, j’ai une directive dans ma vie, que m’a transmise Ted Hughes, auteur du Géant de fer, le seul de ses romans traduits en français encore disponible chez Gallimard : «Quand tu commences quelque chose, va jusqu’au bout». Et effectivement, je suis un obstiné ! J’aime me lancer des défis du genre "avant midi, je fais telle ou telle chose", et je m’y tiens coûte que coûte. Par exemple, une éditrice anglaise avec laquelle j’ai sympathisé, m’a lancé un défi : écrire une histoire d’horreur. En effet, j’étais d’accord pour travailler avec elle si elle me proposait quelque chose que je n’avais pas encore fait. Un an s’est écoulé et rien ne se passait, jusqu’à cette image horrible qui m’a été donner à vivre : quatre bûchers de "vaches folles" fumant nuit et jour sur la colline en face chez moi… Tous ces animaux que le paysan avait nourris quotidiennement abattus par centaines… La douleur s’installe qui ruine des vies. Il n’y a pas besoin d’imaginer beaucoup pour vivre une histoire d’horreur : elle peut être sous nos yeux. Mon histoire était donc toute trouvée. J’y ai décrit la détresse du monde paysan que peu d’Anglais comprenne. En Angleterre, il y a un fossé énorme entre les paysans et la plupart des gens. J’ai témoigné pour les enfants des villes sans racines afin qu’ils ne voient pas ces événements comme un problème politique mais comme une catastrophe humaine avant tout. Mon souhait est effectivement de toucher les gens qui n’ont pas vécu eux-mêmes les situations difficiles - la guerre notamment - afin de transmettre les expériences qui aideront à comprendre le quotidien d’aujourd’hui sans simplisme…»
Propos recueillis par Brigitte Biderre, librairie La Luciole - (Photo extraite du site de Michael Morpurgo)

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