03 juillet 2007
Les écrivains jeunesse volent-ils la parole aux enfants ?
[Chaque jour de juillet, le blog de Citrouille remonte une archive du fin fond de ses entrailles. Ci-dessous, un dossier paru en 1993 dans le n°4 de notre revue - L'illustration, élément d'une image de la nouvelle Hunors de Chantal Montellier (dans le recueil Blues, éd.Kesselring) a été ajoutée pour cette nouvelle mise en ligne.]

Dans un ouvrage aujourd'hui épuisé, Lettres à ma planète (textes produits lors d'ateliers d'écriture animés par Alain Serres), des enfants interpellaient les auteurs jeunesse. «J'eusse été malheureux de me voir reprocher par des enfants de parler pour eux, de penser pour eux, d'écrire et de juger pour eux» écrivait alors Renaud en préface de ce livre.
En leur donnnant à lire la lettre aux écrivains de trois enfants, le n°4 de Citrouille posa à cette occasion la question Les écrivains jeunesse volent-ils la parole aux enfants ? à Jennifer Datrymple, Claude Clément, Christian Poslaniec, Azouz Begag et Nicole Schneegans.
- La lettre des enfants
Pourquoi ce sont toujours les adultes qui parlent des enfants, aux enfants ou à la place des enfants ?
Vous écrivez des livres où vous parlez de nos droits, de nos vies, de nos rêves, de ce qui nous fait rire, ou de ce qu'on doit découvrir, pourquoi pas nous ?
Laissez les enfants écrire des livres si ça leur plaît. Le jour ou même la nuit s'ils veulent. Laissez la parole aux enfants, ils ont toujours quelque chose à dire. Laissez-les penser et s'exprimer.
Lisez ce livre écrit par des enfants.
Apprenez-le bien et je vous ferai réciter demain matin.
C'est un livre important. Vous avez l'habitude de ne pas tout nous dire. Dans ces pages, nous, on vous dit toute la vérité.
Latifa, Clara, Kévin
- [Édito du dossier paru dans le n°4 de Citrouille]
Avec l'aide d'un auteur jeunesse, des enfants écrivent. Des lettres aux parents, aux présidents, aux hamburgers, aux fabricants de dictionnaires, à toutes les filles, ou juste à la belle Annabelle. Cent vingt pages de petits morceaux de vies, de pleurs ou de rires, de cris d'amour ou de souffrance, de mots de colère ou d'espoir. Lecteur adulte, prends garde... Les lisant, tu te rappelleras que tu oublies trop souvent d'écouter les enfants...
Un livre salvateur, donc. Oui mais voilà. Il est introduit par la lettre de Latifa, Clara et Kévin. Vous me direz : «Et alors ? Les auteurs jeunesse sont des adultes comme les autres. Pourquoi seraient-ils épargnés ?». Imparable. Comme indéniable la présence de niaiseries et de mensonges dans nombre d'ouvrages destinés à nos chérubins. Le problème, c'est que cette lettre ne s'adresse pas uniquement aux auteurs nuls. Elle s'adresse à tous les auteurs jeunesse, leur reprochant d'écrire à la place des enfants. Alors voilà. Les parents, les présidents, les hamburgers, les fabricants de dictionnaires, les filles, dont la belle Annabelle, feront ce qu'ils voudront. Quant aux auteurs jeunesse, nous avons demandé à quelques uns d'entre eux de réagir à cette lettre ouverte. […] Nous avons pensé que si vous vous étiez adressés à eux, Latifa, Clara et Kévin, c'était peut-être parce que vous saviez, pour les avoir lus ou rencontrés, que ces adultes-là vous entendraient.
- A bon enfant, salut...
Chers enfants, je vous réponds franchement : si ce sont les grands qui écrivent les livres d'enfants, c'est qu'ils ont besoin de sous pour manger, payer le loyer, l'électricité etc... Eh oui. Si nous laissions les enfants écrire les livres pour enfants... comment on vivrait, nous?
Mais ça, c'est pour rire, même si c'est vrai. En fait, il est dur de répondre à votre question, parce que je me posais un peu la même à votre âge. Je détestais être enfant. Je trouvais horrible de ne pouvoir rien faire de "vrai", d'important, quelque chose qui aurait changé la planète. Il n'y en avait que pour les adultes, les sous, la gloire et les décisions. Je voulais partir à l'aventure, fuguer, mais par amour pour ma mère je suis restée. Je me disais aussi : «je ne veux pas mourir avant d'avoir écrit mon premier livre». J'ai eu de la chance, je ne suis pas morte et j'ai écrit un livre, et beaucoup d'autres ensuite. Mais parfois je me demande si à force d'attendre et de rêver d'être grande, j'ai bien pris le temps d'être une enfant...
- En vérité...
(…) La vérité, c'est que je fais semblant d'être adulte. Parce qu'il le faut bien, pour que les autres adultes me fichent la paix. Et c'est peut-être pas si mal qu'il y ait quelques adultes qui ne grandissent pas complètement, pour pouvoir servir de petit pont entre les autres adultes et les enfants.
(…) La vérité, c'est que, même si j'écris pour vous, cela ne vous empêche pas d'en faire autant. Au contraire. Et quand je vais vous donner un coup de main, ce n'est pas pour écrire à votre place. C'est juste pour vous refiler quelques tuyaux, comme ça, entre nous. Après tout, quand on veut se lancer dans la fabrication d'une moto, il peut être utile de prendre quelques conseils auprès d'un bon garagiste. Les idées, les émotions, tout le monde est capable d'en avoir. Même les adultes. Alors vous... bien-sûr que vous le pouvez ! Le jour, comme la nuit. Le reste n'est qu'une question de savoir-faire. Et tout s'apprend, avec du temps et de l'humilité. Moi je n'en finis pas d'apprendre...
(…) La vérité, c'est que je vous aime tant que je me garde bien de penser pour vous, d'écrire à votre place, ou de prendre votre parole. Je suis à votre écoute. Et si je parle, si j'écris, c'est juste pour vous répondre, pour faire écho à vos rêves, vos révoltes, vos espoirs et rire ensemble à nos bêtises.
- L'enfance intégrée
(…) L'intérêt que j'ai personnellement éprouvé à lire Lettres à ma planète n'a pas grand chose à voir avec le plaisir que j'éprouve à lire des textes d'écrivains. C'est d'abord parce qu'ils étaient écrits par des enfants, et que leur point de vue m'intéresse, surtout quand ils s'efforcent de "tout dire", que j'ai lu ces textes. Parfois, et un peu par hasard, j'ai levé le nez de mon livre pour rêver un peu; en lisant la Lettre à Laïka, parce que ce fut le thème de mon tout premier texte, quand j'étais môme; en lisant Sur les malheurs d'un enfant, parce que moi aussi j'ai une cicatrice qui date du temps de la maternelle. Mais cela, c'est mon travail de lecteur, presque indépendant de la nature des textes, et il m'arrive tout autant de rêver à partir d'un mot pris dans une publicité, un mode d'emploi, ou une petite annonce.
En revanche, le plaisir de lire proprement dit, ce plaisir provoqué par l'étonnement de voir les mots agencés avec un réel bonheur d'expression, ou par la surprise de voir formulé un thème, une image sortant de l'ordinaire, je ne l'ai guère éprouvé. (…)
Je trouve cela démagogique de formuler une question sous la forme Les auteurs jeunesse volent-ils la parole aux enfants ? Certains adultes le font, c'est vrai : «Ma fille aime beaucoup... Mon fils n'arrive jamais à ...». Mais pas les écrivains !
Aucun écrivain n'a jamais interdit à des enfants d'écrire ou de s'exprimer, au contraire ! Actuellement ce sont les écrivains pour la jeunesse qui favorisent le plus l'écriture des enfants, qui les initient à certaines techniques, qui les aident à publier leurs textes.
Pour répondre plus précisément à Latifa, Clara et Kévin, je dirai que s'ils ont toujours quelque chose à dire, ce qu'ils ont à dire ne m'intéresse pas forcément - c'est mon droit de lecteur. Qu'ils se trompent d'adversaire en s'adressant aux écrivains qu'ils assimilent insidieusement aux enseignants un peu plus bas, sous forme humoristique : «Apprenez-le bien et je vous ferai réciter demain matin !». Les écrivains ne font pas parler des enfants, ils font parler des personnages. Et même si ces personnages sont nourris de réalité, ce que les écrivains créent, c'est de la fiction; ce qui donne cohérence à la fiction, c'est ce qu'ils sont eux, adultes, avec toute leur histoire d'enfance intégrée. Et la fiction -mot qui vient d'un mot latin signifiant feindre- c'est le contraire de la vérité, "toute la vérité".
- Le premier enfant, c'est moi
Je ne vole la parole de personne. Je ne me considère pas comme un auteur voleur de mots, de vie, de rêves d'enfants. Il m'est arrivé souvent de faire ce qu'on appelle des "ateliers d'écriture"' avec des classes. Mais c'est seulement pour partager un bon moment de vie ensemble. Pas pour faire provision d'idées ni d'émotions. J'ai ce qu'il me faut, en trop peut-être. Etre ensemble, pour moi, c'est partager. Je donne, ils me donnent. Mais le plus souvent, j'ai l'impression d'être beaucoup plus vidé qu'eux à la fin d'un travail d'écriture de plusieurs heures ou plusieurs jours. Voler, c'est toujours une relation à sens unique.
J'aime rire avec les enfants. Mais on ne peut pas appeler cela du vol. D'ailleurs, quel mot douloureux, "vol" ! La parole n'a rien de privé. Elle n'est pas protégée par des barbelés. Elle est libre, publique. Les mots s'envoient dans le ciel de tout le monde, dès qu'ils sortent de la bouche.
Une autre chose importante à vous dire. Quand j'écris un "livre pour enfant", en réalité j'écris en souvenir de mon enfance. En moi existe toujours l'enfant que j'ai été et que je veux rester. Sa flamme est ravivée dans mon esprit à chaque fois que je commence une histoire de père Noël, de ciel étoilé ou de mer infinie. J'aime cette immersion dans mes dix ans. Non, je n'écris les mots de personne. C'est moi que j'écris, comme dirait Montaigne.
(…) J'ai dans mon fouillis personnel des tas de lettres que m'ont adressées des enfants, poèmes, mots d'âme, nouvelles... Je les conserve. Ils existent tels qu'ils sont. Ils sont beaux tels quels. Parfois, quand je suis en public avec des "adultes", je lis un de ces textes d'enfants. Sans commentaire, le plus souvent. Juste pour rappeler une chose essentielle à ceux qui auraient tendance à l'oublier trop facilement : la vie est une chose éphémère.
- Grands crus
Les écrivains pour la jeunesse volent la parole aux enfants... S'il était quelque effronté pour affirmer cela, je penserais : «Tiens, en voilà un qui manque de tendresse et réclame qu'on l'écoute». Serait-il devant moi, chair et os, que je commencerais par lui battre froid, avant d'énoncer sentencieusement : «Mon jeune ami, vous êtes un imbécile. Avez-vous des factures ? Un acte de propriété dûment signé ? Des preuves, il me faut des preuves, que ce que je vous aurais volé vous appartient !». Une fois mon rebelle bien convaincu que décidément nous ne sommes pas sur la même planète (lui enfant, moi adulte), une fois bien délimité nos territoires, alors je me clouerais le bec pour ouvrir toutes grandes mes oreilles., Et il n'est pas impossible que l'écoute accomplie, je lui offre un de mes stylos préférés, à l'exclusion du n°1.
Il faudra bien de là que notre "volé" se jette à l'eau et découvre tout seul qu'écrire, ce n'est pas seulement s'exprimer, mais aussi maîtriser un instrument, la plume (ou le clavier), dont le maniement est si délicat qu'il faut des décennies pour pouvoir avoir une chance de devenir un virtuose, si tant est qu'on n'y arrive jamais. Certes, celui qui sait écrire mais n'a rien à exprimer, à transmettre, ne fera jamais un écrivain. Mais l'inverse est également vrai. "Les mots pour le dire" sont là, derrière le portillon de la cave du coeur, à piétiner, batailler, pour que "JE" leur ouvre. Et c'est une belle pagaille ! Surtout si "JE" prétend qu'on lui a volé la clé ! Mon jeune ami, vous êtes un imbécile : cette clé est dans votre poche, c'est une clé vieille comme le monde, et chacun en a une à sa disposition. Avec un peu de patience, vous la découvrirez dans les replis du tissu. Encore vous faudra-t-il la poncer, la limer, ouvrager longuement pour qu'elle fonctionne. Cela fait, encore vous faudra-t-il libérer les mots de leur cave, en évitant qu'ils ne se précipitent en désordre sur la page : un accident est si vite arrivé... Enfin, rassurezvous : au frais de la cave, les émotions et autres "choses à dire" se conservent fort bien. Si possible, donc, ne gaspillez pas les grands crus : ils se bonifient en vieillissant.
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Commentaires
Les écrivains pour la jeunesse volent-ils la parole aux enfants ?
En ce qui me concerne, je n'ai jamais prétendu parler au nom de qui que ce soit. Je me sens déjà privilégié d'être lu par ma belle-fille, ma première lectrice. Réussir à partager au travers de l'écriture -voir même échanger- me comble déjà de bonheur.
Car en écrivant mon premier roman jeunesse, ma motivation était plutôt d'essayer de rejoindre les jeunes en les divertissant d’abord, mais aussi en les touchant avec mes mots d'adulte que c'était de vire la vie d'un jeune, qui j'étais alors à l'âge de mon héros.
Les jeunes m'inspirent et sont mes muses. Ce que je fais en écrivant est de fusionner mon expérience avec la leur, leur prêtant ma plume afin de leur donner une voix contemporaine pour qu'ils puissent s'exprimer au travers de mon vécu.
Écrit par : Alain Jetté | 22 août 2007
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