30 juin 2007

Déplacer les choses (chronique n°34 de Madeline Roth)

8964c8b438b2ea5d12842336ff6908ab.jpg« Quand je mange, ça ne m’intéresse pas de savoir ce qu’on a mis dans la sauce ». Je crois que c’est à peu près à ce moment-là de l’intervention de Béatrice Poncelet que j’ai arrêté de prendre des notes pour écouter enfin ce que je voulais entendre sans en perdre une seule miette. Je reviens juste de l’université d’été de l’Institut Charles Perrault, qui tentait d’explorer sur deux petites journées la littérature jeunesse « Hors-cadre(s) ». David Wiesner, Benoit Jacques, Thierry Dedieu, Christian Voltz, Hervé Tullet, Hélène Riff… Et moi, petite fourmi dans la salle, devant la vitrine d’un piano magique, je prends chacun des mots de ces artistes-là pour les ramener dans les murs de la librairie, et lire, et parler de ces livres différemment.
Et j’ai beau relire mes notes, je sais que ce n’est pas ici que je parlerai de niveaux de narration ou de transfert du merveilleux. Ici, c’est le lieu des petites choses qui s’entassent pour en faire des grandes, le lieu des pages que l’on tourne et retourne avec quelque chose qui fait frissonner à l’intérieur, ici, c’est la réserve, l’endroit secret où le nombre d’exemplaires vendus n’a pas d’importance, où seuls comptent les mots que l’on délivre des histoires lorsque l’on ouvre les cartons.
Béatrice Poncelet parle aussi fort et avec véhémence que je chuchote et écris illisible. Et pourtant, de ces deux jours, c’est ses mots à elle que je garde.. Béatrice Poncelet dit qu’elle ne sait pas si elle va faire un autre livre, que ce sont les choses qu’elle va vivre qui vont en décider. Elle dit que la nécessité, c’est de toucher l’autre. Qu’elle veut offrir un petit bout de miroir cassé dans lequel chacun verra ce qu’il veut y voir. Lorsqu’elle termine un livre, elle le met là où elle vit. Si elle le supporte plusieurs jours, c’est que ça marche.
Et lorsque Laure lui demande pourquoi les textes de ses albums sont souvent cachés par les images, elle s’énerve et place un livre devant elle, devant un micro et une bouteille d’eau. D’où vous êtes, vous pouvez lire correctement ? Non ? Et bien c’est la vie. C’est comme ça. Les livres sont là pour déplacer les choses.

C’était le jeudi, en début d’après-midi. Le soir, j’ai été me noyer dans ce grand canapé rouge pour lire la suite de mon livre. Pour faire ça, déplacer les choses. Et faire en sorte, en revenant aujourd’hui à la librairie, de faire déplacer les choses des autres.
Deux mois de vacances pour la chronique. Mais je prends des notes. Pour qu’en septembre, la terre tourne tellement qu’elle m’en donne le vertige.

Madeline Roth, L’eau vive

Commentaires

deux mois...
deux mois, c'est un peu plus de 8 semaines.
c'est 62 jours ou 1488 heures.
c'est 89 280 minutes, 5 356 800 secondes !
moi c'est ça qui me donne le vertige...

Écrit par : sophiegda | 01 juillet 2007

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