24 avril 2007

dernières lectures des libraires

medium_pointdecote.2.gifPoint de côté
Anne Percin
Roman, Thierry Magnier – 8 €

Si d’aucuns pratiquent la course à pied pour recouvrer ou conserver la forme, il s’agit pour Pierre, dix-sept ans, de tout autre chose. Pour lui, en effet, courir, c’est mourir, à petit feu. « Par cette chaleur, c’est suicidaire de courir. » Les paroles de sa mère, prononcées quelques mois plus tôt devant les images du Marathon de Paris, ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd. Lorsque Pierre s’est mis à la course à pied, sa mère a cru que c’était en vue de perdre du poids. « Elle n’a pas tort mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que je compte perdre tout mon poids », note le garçon dans son journal.
C’est en fait de longue date que Pierre a programmé sa mort pour l’âge de vingt ans : vingt égale deux fois dix, dix ans, l’âge d’Éric, son jumeau, le jour de l’accident qui lui coûta la vie. Voilà sept ans que Pierre depuis lors traîne son corps lourd et maladroit, sous le poids d’une existence chaque jour plus vide et déprimante. Le fait « d’avoir franchi le pas » en entamant son long processus suicidaire lui permet néanmoins de jeter un regard plus lucide et plus distancié sur la vie et les êtres, à commencer par lui-même. Dans son journal, c’est ainsi non sans une certaine auto-dérision qu’il évoque les années qui ont suivi la disparition d’Éric : sa prise de poids, ses problèmes scolaires, ses difficultés relationnelles… Dans le fond, il sait très bien qu’il souffre d’abord du manque d’amour. Par ailleurs, il consigne les « progrès » de son entreprise, l’évolution de son corps torturé par l’excès d’efforts et les privations volontaires. Mais aussi comment, paradoxalement, la perspective d’être bientôt délivré de l’existence lui permet de profiter davantage des occasions offertes par la vie : la découverte de la philosophie en terminale, les sorties au cinéma, l’apprentissage du violon, décidé de son propre chef. Enfin, la rencontre avec Raphaël, photographe professionnel et pianiste amateur, lui permettra d’accéder à cet amour qu’il croyait hors de portée. Contrairement aux craintes manifestées par certains parents avec qui j’ai pu parler du livre, Anne Percin signe ici un roman rien moins que désespéré. Un des grands mérites de ce texte, à mon sens, est d’avoir su exprimer de manière directe et sans concessions au politiquement correct cette dépression et cette tentation suicidaire communes à beaucoup d’adolescents. À travers l’évolution de Pierre et son ouverture à la vie, Anne Percin n’en suggère pas moins que jamais rien n’est joué et que les occasions d’être heureux se présentent parfois à ceux même qui les attendent le moins. Thomas Savary, Voyelles

medium_marindodouce.2.gif Le Marin d’eau douce
Joël Jouanneau
Heyoka jeunesse, Actes sud Papiers – 9,50 €

Pré-en-Pail. Un tout petit petit village « d’un peu plus moins de cent habitants ».
Dans le château-chaumière, règne l’Enfant roi. Suffit qu’il claque les doigts, l’Enfant, et il obtient tout ce qu’il désire de ses domestiques (deux clébards et un âne). Mais ce jour-là, l’Enfant s’ennuie… Plus rien ne l’amuse. Alors il va lever le camp, c’est décidé, quitter Pré-en-Pail. D’une vieille horloge penchée sur le côté, l’en fera son canoë, l’Enfant. Le balancier sera sa rame et lui Corsaire sur les flots ! Et pas question de s’encombrer d’un équipage. L’Enfant, il part tout seul, c’est SON aventure. D’autant plus que juste là, derrière le carillon du canoë (entre temps baptisé le Pourquoi pas), l’Enfant va découvrir la cachette de sa presque sœur, une « mal née de la mauvaise heure ». Et ça, ça va tellement le secouer, l’Enfant, que le Pourquoi pas va chavirer et l’envoyer à la mer, pour ensuite être fait prisonnier de deux pirates ivrognes : Hic et Blup. A ses côtés il rencontrera l’Ardoizoo (un presqu’indien à tête d’aigle, un sans-papiers). Ensemble, ils vont tenter de s’échapper.
Cette nouvelle pièce de théâtre de Joël Jouanneau est une belle ode à l’enfance. Un texte qui fait penser à Peter Pan, par endroits, pour la candeur, la naïveté… Mais aussi un texte fort, et une langue riche qui joue avec les mots, les mots d’enfants, et ceux qui font grandir.
Sophie Gaudreau, L'Oiseau-Lire

medium_3enftsuniq.2.jpgTrois enfants uniques
Karl Friedrich Waechter
Ecole des loisirs – 12 €


C’est pour le plus grand plaisir des petits et des moins petits que cet album créé en 1973 est réédité aujourd’hui par l’Ecole des loisirs. Comme il aurait été dommage que nos charmants bambins ne découvrent pas cette histoire qui n’a pas pris une ride. Pourquoi ? La qualité des illustrations mais aussi l’histoire elle même mettant en scène plusieurs jeunes animaux qui ne savent que faire d’eux. Peut-être les phrases suivantes vous feront-elles écho : « Mais je m’ennuie ! Je veux faire quelque chose que je n’ai jamais fait. », « Je préfèrerais jouer avec des enfants comme moi. » ou encore le fameux « Bof » en réponse aux multiples propositions d’activités suggérées par les parents. Bref, Félix le poisson va faire la connaissance de la jeune Rose, une petite cochonne, et de Philippe, un oisillon. Un petit peu d’attention si vous désirez suivre la suite des évènements. Philippe décide d’apprendre à nager, il va être aidé par Félix qui va lui même apprendre à voler. Ceci n’est que le début des jeux à venir : « nez-à-nez », « pousse-pousse-derrière » ou encore « pousse-moi-devant »… Les jeunes enfants se régaleront de cette histoire d’amitié et de jeux faisant référence à leur propre quotidien. Une surprise attend à la fin de l’histoire les enfants qui auront le droit de découper quelques pages afin de s’amuser avec les personnages et laisser libre court à leur imagination. Et ça c’est formidable, d’être encouragé à découper dans un album pour continuer à accompagner les jeux de Félix, Rose et Philippe ! Et puis si on dit que l’amour donne des ailes et bien moi je peux vous affirmer que l’amitié donne des nageoires !!!
Amélie Bardin, Tiers-Temps

medium_cassie.gifUn cadeau pour Cassie
Patricia MacLachlan, Quentin Blake
Folio cadet, Gallimard jeunesse – 7,50 €

C’est au tour de Cassie de tenir le journal de la famille et c’est ainsi qu’on retrouve les personnages attachants découverts avec le premier roman de cette série, Sarah la pas belle. Contrairement à Caleb son demi-frère, Cassie ne se contente pas de décrire ce qui se passe, elle écrit aussi pour le plaisir, et parfois pour conjurer la réalité. Alors qu’elle croit que Sarah, sa maman, est malade, la petite fille écrit que celle ci revient guérie de chez le docteur et lui ramène un cadeau plus beau que le soleil. En fait Sarah n’est pas malade, elle attend un bébé, et pour Cassie ce n’est pas le cadeau attendu. Jalouse de l’arrivée de ce nouveau bébé la fillette a aussi très peur car elle sait bien que la maman de Caleb est morte en le mettant au monde et elle craint pour Sarah. Comment dire cette peur ? Comment la taire ? Comment rester proche de sa maman adorée, comment l’aider ? Toujours attentifs et patients les parents de Cassie sauront l’amener à bien se situer et comme elle le souhaitait la petite fille saura le moment venu aider sa maman. Ce qui continue de faire le charme de cette chronique c’est le ton juste avec lequel son auteure peint chaque personnage et la façon dont elle mène son récit, faisant alterner le journal de Cassie et ses pensées. Grâce à Patricia MacLachlan les jeunes lecteurs plongent avec délice dans le monde des sentiments qui vaut bien tant et tant de mondes imaginaires….
Claude André, L'Autre Rive

medium_shola.2.jpg Shola des villes Shola des champs
Bernardo Atxaga, Mikel Valverde
La Joie de lire – 8,50 €


Il reste de la place dans la voiture qui mène monsieur Grogo et sa chienne Shola sur la route des vacances à la campagne. Je serais vous, je me laisserais bien tenter… Le tandem monsieur Grogo–Shola est fort agréable et amusant d’autant plus lorsqu’ils rendent visite à une amie « qui en a eu assez de vivre en ville et qui a décidé de devenir bergère ». Il est vrai que ça fait un peu stéréotypée comme situation mais on se laisse bien facilement nous aussi gagner par l’ambiance décontractée qui règne chez Begona. Détente et fromage de brebis sont au rendez-vous pour un monsieur Grogo on ne peut plus détendu tandis que notre Shola elle, endosse une mission d’ordre capitale : venir en aide à son compère des champs prénommé Angelot. Celui-ci est totalement sous le coup d’une obsession : attraper un rat caché dans une cabane. Les différences de registre de langage ne devraient pas manquer de faire rire nos jeunes lecteurs. Car forcément entre une citadine et un rural il y a quelques passerelles à mettre en place avant de s’entendre. Shola se gargarise de mots tels que : « insolite », « inouï », « inhospitalier » alors qu’Angelot dans son patois rugueux l’interpelle vivement à l’aide d’expressions telles que : « p’tiote », « estourbir » et « p’tet ben ». Ce sympathique récit d’amitié canine, tout en mettant en scène la découverte d’une autre façon de vivre, est une lecture qui donne aux enfants un avant goût plaisant des grandes vacances.
Amélie Bardin, Tiers-Temps

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