05 mars 2007

dernières lectures des libraires

medium_noemie.jpgNoémie lit et crie
Julia Billet
Mouchoir de poche, Motus - 4,50 €

La couverture est impressionnante. Sur fond noir, une forme rouge représentant une tête avec un trou noir pour la bouche et dans celle-ci le mot « crie » en lettres blanches. Un cri angoissant, douloureux qui rappelle celui du tableau de Munch. Sur les pages de gauche, cette phrase qui revient de façon obsédante : « Noémie lit ». Elle lit dans sa chambre. Elle se réfugie dans les pages de ses livres. Elle fuit les cris de l’autre côté du mur. Noémie crie et écrit. Noémie ne croit plus aux histoires d’amour.
Un texte violent qui fait écho à la violence verbale que subissent les enfants dans des foyers où les adultes sont en conflit. Des adultes qui oublient que leurs querelles sont douloureuses, traumatisantes pour leurs enfants qui ont « faim » d’amour. Tous ne s’envolent pas, tous ne trouvent pas la fenêtre pour s’échapper. Tous ne trouvent pas les mots pour « refaire l’histoire ». Les illustrations blanches sur fond noir et le choix de chaque mot de ce court texte dégagent une terrible angoisse. Les verbes bousculer, éteindre, jeter, transpercer, engloutir, s’enfuir sont puissants. C’est aux adultes qu’il faut donner à lire ce texte et aux enfants donnons les histoires, les contes, les légendes, les poèmes pour qu’ils trouvent les mots qui leur permettront de nommer leurs peurs, de pousser leurs cris.
Danièle Grolier, La Courte Échelle

medium_virus.jpgVirus
Valérie Dayre
Récits-Histoires, La joie de lire – 6,90 €

On retrouvera ici avec plaisir Gaspard, (échappé de la collection Mouche de l’Ecole des Loisirs -pourquoi ? - et accueilli par cet éditeur genevois attentif) qui continue de vivre la semaine à la campagne chez Granninouchka. Ce matin là il y a branle bas de combat devant le café-tabac-épicerie-bazar-dépôt de pain du village car la S.P.A. a tendu des pièges aux chats errants et capturé dans des cages métalliques sept d’entre eux. Ces chats se sont fait prendre alors qu’ils vaquaient à leurs légitimes occupations nocturnes, et parmi eux se trouvent une mère chatte qui allaite encore ses petits, quelques chats débonnaires et Virus le matou bagarreur qui terrorisait la gent féline du coin. Autour des cages on se réunit et on palabre. Chacun a son avis bien sûr et à travers son opinion sur les chats en général et les chats errants en particulier chacun se révèle.
Un véritable roman de mœurs, mené avec rythme, humour, qui se dévore, qui fait sourire et réfléchir et que l’on peut conseiller à partir de huit ans.
Merci à l’éditeur pour le conseil de lecture qui figure sur la quatrième de couverture : "Chaque lecteur est unique. Si vous avez un doute, demandez conseil à votre libraire."
Claude André, L'Autre Rive

medium_gietes.gifLes giètes
Fabrice Vigne, Anne Rehbinder
Photo Roman, Thierry Magnier – 14,50 €

Les giètes, ce sont les jours en surplus, « qu’on peut arrêter de compter » lorsque le veau est à terme et que la vache peut accoucher. Maximilien Bertram fait « des giètes sur la mort ». Dans le studio qu’il occupe au sein d’une maison médicalisée, le vieil homme se penche sur son journal, dont il avait abandonné l’écriture il y a quarante-cinq ans, lors de la naissance de son fils. Et ses souvenirs ont un goût de violence, l’engagement pour le communisme, les manifestations, Flaubert. Le texte de Fabrice Vigne est émaillé de citations, et le récit de ce vieil homme se fait parfois un peu lent, tourne en rond. Mais comme aux vieilles gens, je pardonne, je ferme les yeux, puisque ce texte est humble, et humain, et que je l’ai lu avec une tendresse rare. Et les silences du texte font écho aux silences des photographies de Anne Rehbinder, gros plans sur des peaux froissées, des lumières opaques, des assiettes d’un quotidien usé. C’est un livre pour les plus grands, presque, même, un texte pour adultes, lorsqu’il y a plusieurs années derrière soi, assez pour se retourner. Un texte qui dit la vieillesse comme d’autres disent l’enfance, avec tout ce qu’il faut de retenue, et de sincérité.
Ce texte inaugure la nouvelle collection publiée par Thierry Magnier, Photo Roman. Si l’idée d’associer le texte et la photo est plus que bienvenue, je regrette deux choses. D’abord la maquette, qui ne donne pas, je pense, toute leur place aux photos. Ensuite la consigne d’écriture, qui enferme l’auteur. Il suffisait de lui confier une série de photos. Pourquoi avoir tenu à lui demander que ces photos croisent la vie du héros « pour la transformer » ? La lecture des trois textes publiés simultanément donne du coup un arrière-goût pas très agréable, et ce ne sont que les trois premiers… Si Sylvain Estibal s’en sort plutôt bien dans Naufragée (sur des photos de Yannick Vigouroux, qui dit « Selon moi, le document ment toujours, l’imaginaire jamais »), le texte de Guillaume Le Touze (Derrière le rideau de pluie) est lui clairement décevant, face à ce que remuent les photos de Michel Séméniako sur les clandestins.
Madeline Roth, L’eau vive

medium_pmeteorolo.jpgPetites météorologies
Anne Herbauts
Casterman, Les albums Duculot - 14,50 €

Se promener la nuit dans la rue et regarder par les fenêtres éclairées pour surprendre un petit bout de la vie des gens, voler une fraction de seconde de leur intimité et se raconter leur vie à partir de ce petit bout capturé à leur insu, c’est être très curieux, un peu voyeur. Mais ces petits morceaux tricotés entre eux par notre imaginaire ne font de mal à personne. Ouvrir les très nombreuses portes ou fenêtres de l’album d’Anne Herbauts demande plusieurs promenades car certaines sont bien dissimulées. On n’ose pas laisser la porte ouverte très longtemps car on se sent un peu curieux, un peu voleur d’intimité. Et au fil des pages, on se raconte une ou plusieurs histoires d’amour ou de chagrin. La chaise blanche est-elle une malfaçon de la fabrique de chaises rouges ou le propriétaire de l’appartement veut-il se démarquer de ses voisins ? Que les enfants ouvrent et ferment ces petites fenêtres. Que les adultes qui les accompagnent dans cette aventure soient juste attentifs. Peut-être auront-ils la chance d’entendre les histoires que leurs enfants se racontent. Il y en a tant à inventer dans ce livre. Danièle Grolier, La Courte Échelle

medium_violoniste.jpgLe violoniste
Gabrielle Vincent
Rue du monde - 26,00 €

Tu seras un grand violoniste mon fils. « Je ne suis qu’un raté, un tout petit musicien.
C’est quoi un raté ?
J’aime ma vie de petit professeur de musique.
J’ai déçu mon père. »

Peu de texte dans l’album de Gabrielle Vincent. Juste de quoi nous faire saisir la raison de la tristesse de cet homme. Son désespoir, sa colère face à ce jugement si méprisant si brutal. « Il m’écrit que je suis un raté ».
La relation père fils est ici douloureuse. Mais la présence obstinée d’un petit garçon à sa fenêtre, son regard, son écoute attentive, feront naître dans le cœur de cet homme malheureux le sentiment que son bonheur est là, en lui, dans sa musique qu’il offre aux gens de son quartier et dans la transmission de sa passion. Les regards et les attitudes des personnages dessinés avec une mine de plomb sur fond blanc dégagent une émotion extraordinaire. Une fenêtre ouverte, une fenêtre fermée, une rue bordée d’immeubles, la page de gauche répondant à la page de droite, tout dans ce magnifique album retient l’attention. Certains enfants trouveront certainement du réconfort pour affronter les exigences de leurs parents face à leur avenir.
Danièle Grolier, La Courte Échelle

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