21 février 2007
Sélection Nous Voulons Lire !
NOUS VOULONS LIRE ! est en danger de disparition.
Pour plus de renseignements (et la pétition en ligne) cliquez ici
D'après SHAKESPEARE ; adapt. PIQUEMAL M. ; ill. NOVI Nathalie
Roméo & Juliette
Un cœur découpé dans la couverture rose laisse voir le beau visage triste d'une jeune femme, encadré de longs cheveux. Face aux très belles illustrations de Nathalie Novi, sur pages roses aussi, le texte est écrit très simplement ; il raconte l'histoire, sans s'attarder inutilement sur les épisodes les plus connus. C'est un résumé, bien fait, bien construit, bien écrit, dont le dépouillement laisse toute la place aux illustrations.
Qu'elles soient sur la belle page ou sur la double page, elles semblent baignées dans une légère brume - brume du passé ? - pour décrire les lieux - ville et campagne - et surtout les scènes dans lesquelles les personnages semblent flotter ; on pense à des personnages fantômes dont les traits pourtant sont dessinés de façon expressive : la rencontre derrière un rideau, la scène du balcon, la rencontre la nuit, etc.
Un très bel album qui permettra de faire connaître l'histoire des amants de Vérone d'une manière poétique. D. E.
Albin Michel Jeunesse, 2006. 10,90 euros
Dès 6-7 ans
GILBERT Bruno ; ill. MORNET PierreChoses qui font peur
Ce superbe album peut se lire de deux façons. On peut se contenter du texte, compact, en caractères blancs sur fond brun-bordeaux, inventaire de toutes les « choses qui font peur », suivant une structure accumulative apparemment monotone, mais habilement graduée : d'abord des sensations, liées au noir, à l'humide, au mou et au gluant, qui s'enchaînent par associations d'idées - du trou sanglant laissé par une dent au trou dans le bitume qui fait entrevoir un monde souterrain ; d'une rêverie sur l'intérieur des choses - intérieur du corps humain, intérieur des caves secrètes aperçues par les soupiraux -, à une autre sur les choses invisibles, les microbes, les virus qui grouillent ; puis émergent des fantasmes qui rappellent les hantises des rêves : il s'agit de franchir un pont de lianes, de descendre une piste noire ; des tours s'effondrent, des grottes sous-marines s'ouvrent ; surgissent alors les peurs recyclées par la littérature et les écrans : châteaux hantés, toile d'araignées, landes désolées, cimetières abandonnés, loups-garous, serial killers, boules de feu entrant par la fenêtre comme dans Tintin ; mais on est aussi en butte à des peurs plus quotidiennes, peur du directeur, du tableau noir, de faire une faute d'orthographe. On sent que le narrateur est en empathie avec le lecteur : il dit « on », « nous », il a aussi peur que lui, et, comme lui, au fond, il aime avoir peur, car « C'est ça la vie. Un petit cœur qui réagit. Les poils sur les bras aussi. C'est bon ». On est bien d'accord, nous aussi.
Mais il ne faut pas oublier de chercher les images qui se dissimulent derrière le rabat, dédoublant une page sur deux, aérant le texte dont elles sont séparées au premier abord. On découvre alors une fillette brune et rêveuse, figure récurrente des illustrations de Pierre Mornet, ressemblant comme une sœur à la Prunelle de Marie NDiaye, à la jeune épouse du Barbe bleue de Perrault, ou à Puce, l'héroïne éponyme de Brigitte Ventrillon. Cette jolie petite fille est une Alice, et le dessin surréaliste accentue la filiation entre les deux personnages, en la dédoublant volontiers, comme dans un miroir ou dans des situations oniriques d'une « inquiétante étrangeté » : tour à tour géante ou minuscule, fillette ou femme, dans une immobilité végétale, arbre sur lequel se perchent les oiseaux, ou algue flottant entre deux eaux parmi les poissons géants qui la frôlent en silence. Le rouge et le noir dominent, couleurs tranchées et saisissantes qui font parcourir l'album avec un peu d'effroi : que va-t-on découvrir encore, derrière le rabat ? L'image de couverture n'est pas la moins réussie : le visage grave, en robe rouge sur fond rouge, la fillette semble traverser le mur pour repousser de ses deux mains le titre, « Choses qui font peur ».
L'ensemble procure une belle expérience visuelle et onirique, chargée de références, d'intensité dramatique, et délicatement teintée d'humour. Ch. P.
Autrement, 200. 14.50 euros
A partir de 6 ans
BUQUET Jean-Luc
Le Petit Chaperon rouge, la scène de la chemise de nuit
Encore une preuve que les textes patrimoniaux sont inépuisables, comme l'imagination de ceux qui trouvent toujours une manière originale de les détourner.
Le procédé employé n'est pourtant pas neuf : c'est celui qu'employait Frédéric Clément lorsqu'il greffait, au cœur même du conte de Perrault, les Songes de la Belle au bois dormant. Mais, alors qu'il s'agissait d'une greffe poétique et onirique, celle de Jean-Luc Buquet est avant tout désopilante. L'illustrateur se réapproprie le célèbre conte sans même citer sa source, signalée très discrètement parmi les mentions éditoriales : il s'agit d'une adaptation de la version des frères Grimm.
En effet, ce qui compte ici, ce n'est pas le récit bien connu, présent seulement à l'ouverture et à la fermeture, quatre pages au début et trois à la fin. C'est l'entre-deux qui constitue l'objet même de l'album, comme l'indique le sous-titre, cette greffe iconographique où l'on voit le loup enfiler, longuement et à grand-peine, la chemise de nuit de sa première victime. L'opération prend une heure et demie, et le lecteur peut en suivre les étapes sur chaque page de gauche où sont égrenées heures et minutes. Sur la page de droite, le dessin au pastel montre le loup noir se débattant avec la chemise rose, ou plutôt les chemises roses, puisqu'il va peu à peu détruire toute la garde-robe de la grand-mère. Il aborde le vêtement de toutes les façons, glissant les pattes arrière dans les manches, suant à grosses gouttes, se contorsionnant à terre et lacérant le tissu. Lorsqu'il ne reste plus qu'une chemise de nuit intacte dans la penderie, l'heure affichée est assortie du commentaire « la dernière chance… » ; le loup plonge alors avec l'énergie du désespoir, finit par émerger du col et des manches, et peut enfin s'installer dans le lit. On l'aura compris, ce récit minimaliste est très drôle.
Mais les deux images parallèles qui l'encadrent ramènent aux enjeux de l'histoire : sur la première, l'ombre du loup s'inscrit sur le lit où la grand-mère ouvre des yeux terrifiés ; sur la dernière, c'est l'ombre de la minuscule silhouette de la fillette qui se découpe sur le lit où trône le loup déguisé. Le texte du conte peut reprendre, et dérouler l'histoire séculaire, après une petite cure de rajeunissement. Ch. P.
Autrement, 2006. 20 euros
A partir de 4 ans
PERRAULT Charles ; ill. RIEMANN Maud
Le Petit Chaperon rouge
La réédition des contes de Perrault se fait plus scrupuleuse aujourd'hui, où est reproduit le texte intégral, avec ses archaïsmes, assorti de sa moralité versifiée et ironique. La différence entre les nombreux ouvrages publiés vient alors de l'illustration qui les accompagne.
Maud Riedmann, prix Figures futur lors de l'exposition sur Le Petit Chaperon rouge au Salon du livre de jeunesse de Montreuil en 2004, réussit à faire une proposition originale sur un sujet rebattu : elle illustre le conte en ne montrant presque jamais le personnage éponyme, qu'on ne voit vraiment qu'à trois reprises. Par exemple, les couvertures présentent un paysage à dominante rouge d'où la fillette est pourtant exclue. Quant à la page de titre, elle annonce le procédé : les lettres du titre sont formées des objets du conte, par exemple le « o » de « rouge » est une galette… En effet, l'artiste privilégie objets - en gros, parfois très gros plan - et décors - en plan large - pour raconter l'histoire. Parfois un fragment de bras ou de jambe vêtu de rouge signale la présence du personnage placé hors cadre. L'ensemble donne un récit rapide et troublant qui renouvelle l'approche de l'histoire bien connue. Au dénouement, autre idée originale, le loup quitte la maison de la grand-mère en se léchant les babines, prêt à de nouvelles aventures.
Un beau travail, stimulant et peu conventionnel, qui prouve que Le Petit Chaperon rouge a encore de beaux jours devant lui. Ch. P.
Bilboquet, 2006. 14 euros
A partir de 5 ans
UBAC Claire
Jacques Cartier
Cette histoire de Jacques Cartier est présentée de façon inhabituelle. Sa vie est présentée par tranches, en quelque sorte au jour le jour, dans un récit vivant, au présent, avec de très nombreux dialogues. En outre l'auteur s'adresse directement au lecteur : « à ce point du récit, lecteur, il serait utile que tu saches… » et vient un développement sur une ville, ou le monde au XVIe siècle, ou le contexte historique. Afin que l'attention du lecteur ne faiblisse pas, le procédé s'affine : « c'est alors, vigilant auditoire, que la vieille vision chrétienne vacille sur sa base », et la notion d'« humanisme » - j'ajouterais de « modernisme » - est développée. Le lecteur comprend alors que Jacques Cartier fait partie d'un monde en évolution ; aussi faut-il faire vivre la réalité, la faire partager par le lecteur, en l'étayant de données historiques, économiques, philosophiques ou religieuses.Donc un remarquable documentaire, comme on aimerait tant en lire ! D. E.L'école des loisirs (Belles vies), 2006. 8,50 euros
A partir de 13 ans… et pour tous
GUENE Faïza
Kiffe kiffe demain
Ce livre est d'abord paru en Hachette littérature. Ecrit par une jeune de 19 ans, issue des cités des banlieues de la région parisienne, le roman est un récit cru et direct, alerte, remarquablement servi par une langue qui oscille entre langue populaire nouvelle et argot de cité. C'est un ouvrage d'introspection autant que d'observation, un récit que l'on aurait nommé avec justesse littérature prolétarienne si cette dénomination n'était aujourd'hui incomprise. Pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit. L'âge de l'héroïne et celui de l'écrivaine justifient seuls la présence de cet ouvrage en littérature jeunesse.
C'est un chef-d'œuvre où le langage parlé s'offre grâce à une maîtrise de transcription qui fait jouir la langue. Un chef-d'œuvre ? Oui. Ph. G.
Le livre de poche Jeunesse, 2006. 6 euros
A partir de 13 ans… et pour tous
MOURLEVAT Jean-Claude
Le combat d'hiver
Un internat ; ou plutôt une prison pour enfants. Quatre adolescents décident de fuir cet univers. La raison de leur internement : ils sont fils et filles de militants éliminés par la « Phalange », la dictature en place. Partis à la conquête de leur liberté, ils reprennent le combat mené par leurs parents et incarnent la résistance à l'oppression. Héros de la lutte clandestine contre le pouvoir qui lance à leurs trousses ses monstrueux « hommes chiens », ils établissent le contact avec le peuple pacifique des « hommes chevaux ». La lutte pour la libération du joug totalitaire est engagée...
Pourtant l'auteur évite toute caricature et nous montre Pastor, maître-chien sous la direction de l'affreux chef de la police Mills, comme un homme avec ses contradictions : « Pastor aimait les chiens, mais pas la chasse à l'homme », « le spectacle de la mise à mort dégoûtait Pastor, et il se cachait la tête pour ne rien voir ». Dans un entretien (Nvl, 160), Jean-Claude Mourlevat nous disait : « Il y a d'abord la personne, ensuite le costume qu'on lui a mis sur le dos. Oublier cela, c'est réduire les êtres à une fonction ». Même Van Vlyk, dirigeant de la Phalange, a été ému à en pleurer en écoutant quinze ans plus tôt un concert de la mère de Milena (l'une des adolescentes), jusqu'à en tomber amoureux. Mais la raison d'état a été plus forte : il la fait arrêter et disparaître. Ces descriptions ne transforment pas pour autant les bourreaux en anges (Van Clyk a fait un choix), n'atténuent pas la dure réalité de la dictature. Bien au contraire, elles renforcent son absurdité et sa violence aveugle. Et c'est ce qui fait la force du roman, tout comme la puissance de l'art incarné par la musique (la voix de Milena et de sa mère) dans la lutte contre l'oppression ; et on ne peut pas ne pas penser au rôle de la chanson Grandola Vila Morena pendant la révolution des œillets au Portugal, de l'Estaca de Luis Llach ou à Rostropovitch. L'auteur ne nous avait-t-il pas dit : « La musique accompagne ma vie et mon travail. » ?
L'art, et ici la musique, se révèlent comme un catalyseur des luttes contre l'oppression, un passeur de mémoire entre les générations. Aussi ce texte aborde-t-il de manière magistrale la question de la transmission. Le récit de la chute de la dictature est aussi plein de grâce et, paradoxalement, d'enseignements : il n'y a pas de combat armé, pas de violence : « Un cri éclata parmi les hommes-chevaux : Y s'en vont ! Y foutent le camp ! [...] En quelques minutes, les quais furent envahis, et la grande armée pacifique, emmenée par les hommes-chevaux, se déversa dans les avenues glacées de la capitale. »
C'est donc un roman d'espoir dans lequel un adolescent (ou un adulte) puise matière à réflexion et force contre tous les fatalismes. Ecrivant cette critique le lendemain de l'annonce de la mort de Pinochet, il m'est difficile de ne pas penser au slogan emblématique de la résistance : « El pueblo unido jamas sera vencido ».
Contrairement à Swift qui, dans Les voyages de Gulliver, fait des hommes-chevaux (lesHouyhnhnms) des êtres à la fois intelligents et bons, Jean-Claude Mourlevat les présente comme bons et généreux, mais privés d'une grande intelligence (ils ne savent pas lire). Aussi est-ce une belle réflexion sur les rapports humanité/animalité, raison, émotion et sagesse.
Roman à la limite du fantastique, parfois très dur, une intrigue très bien menée, et toujours cette fluidité d'écriture,... un livre qu'on prend et qu'on ne lâche plus. Un grand livre de la littérature pour ados contemporaine. J.-C. B.
Gallimard Jeunesse, 2006. 15 euros
A partir de 13/14 ans
YTAK Cathy
Les murs bleus
On est en 1969. Un homme, tenant un enfant par la main, se promène dans les rues de Paris. On apprend peu à peu que, soldat en Algérie, Antoine avait déserté et, condamné à mort, avait réussi à fuir au Brésil. Il retrouve un ami, Louis, qui était en Algérie avec lui. Ils parlent du passé, par allusions, un mot ici ou là, car « une condamnation au silence pèse sur leurs épaules à perpétuité » (p. 34). Il est impossible d'évoquer les atrocités vues ou accomplies ; l'évocation de ces atrocités (p. 42) est d'une dureté insoutenable. Louis évoque la façon dont il a tué un enfant, sur ordre, et il pleure de n'avoir pas su dire non. Son sommeil est agité de cauchemars et de soubresauts.
La distance que, pendant sept ans, Antoine a mise avec l'Algérie, la compagnie de Loirinho, ce petit Brésilien qu'il amène en France pour le faire opérer des yeux, lui permettent de supporter l'indifférence que rencontrent en France ceux d'Algérie. On ne peut dire, on ne peut se faire comprendre ; on est condamné au silence. Mais, si on pouvait parler, la parole ne refuserait-elle pas de se libérer ? Les blessures sont là enfouies à jamais.
L'évocation de la vie d'Antoine au Brésil dans le Sertâo, de Salvador de Bahia, de Jerusa, la « mamina » qui a recueilli l'enfant né d'un viol, n'allège guère la dureté du récit qui est précis, sec, froid. Et pourquoi « les murs bleus » ? Ce sont des murs bleus qui ont vu le viol de la jeune mère de Loirinho ; mais, lorsque l'enfant revient à Bahia, ses yeux voient le bleu de la mer ; une nouvelle vie va s'offrir à lui.
Un roman remarquable et par le traitement du sujet choisi et par l'écriture. D. E.
Syros (Les uns les autres), 2006. 7,50 euros
A partir de 13-14 ans
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