15 février 2007

Entretien avec Josée Lartet-Geffard après sa participation au salon Fiction / Non Fiction de Moscou en décembre 2006

medium_moscou.jpgUn article de Nous Voulons Lire, par Jean-Claude BONNET - Photo empruntée au site du BIEF

NVL : Tout d'abord pouvez-vous nous dire quelques mots sur le salon Fiction/ Non Fiction ?
J. L.-G. (1) : C'est une foire internationale du livre, qui s'intitule plus précisément « Foire de la littérature intellectuelle ». Elle a été fondée il y a huit ans par une cinquantaine de petits éditeurs de sciences humaines, en réaction à la Foire du Livre de Moscou. C'est une manifestation où sont présents les éditeurs russes mais aussi des éditeurs étrangers. Le BIEF (Bureau International des Editeurs Français) y participe car il considère que c'est un événement incontournable pour le marché du livre en Russie. Presque trente éditeurs français, petits et grands, étaient représentés sur le stand du BIEF. J'étais invitée par les éditions jeunesse Samokat, dirigées par Irina Balakhonova, pour présenter les problématiques du roman pour adolescents, dans le cadre d'une coopération engagée depuis plus de deux ans avec NVL/ CRALEJ et l'association ICARE. Plusieurs moments de réflexion étaient programmés, dont une table ronde sur « l'expérience internationale et la réalité russe » avec Annika Thor (2), Jostein Gaarder (3), le sociologue Boris Doubin et Olga Maeots de la Bibliothèque des littératures étrangères de Moscou, ainsi qu'une conférence sur « La littérature pour adolescents en France » et des rencontres, plus informelles, avec des professionnels du livre.

NVL : Quelle était la place de la littérature jeunesse au salon ?
J. L.-G. : Elle était réduite à la portion congrue car la littérature jeunesse contemporaine existe très peu en Russie. Je crois que les réelles nouveautés (les publications qui ne sont pas des reprises des classiques) ne représentent qu'une cinquantaine de titres par an environ. La littérature contemporaine pour adolescents est, elle, inexistante ou presque.

(1) LARTET-GEFFARD, Josée. Le roman pour ados, une question d'existence. Paris : Le Sorbier, 2005. (Coll. La littérature jeunesse, pour qui, pour quoi ?)



NVL : Pourquoi à votre avis ?

J. L.-G. : Tout d'abord, je tiens à dire que je ne suis pas une spécialiste de la Russie, ni a fortiori de la littérature jeunesse russe, et que mes réflexions proviennent des rencontres faites lors de mon séjour avec différents acteurs du livre. C'est donc un point de vue à la fois subjectif et partiel.
A l'école, les jeunes lisent et étudient presque uniquement les classiques de la littérature russe, Pouchkine, Tolstoï, etc. Les adultes, pourtant médiateurs du livre, ne parviennent pas à parler aux ados du monde contemporain ou des problèmes spécifiques de l'adolescence à travers le prisme de la littérature. C'est une des raisons qui a poussé Samokat à m'inviter. En effet, Irina Balakhonova essaie de convaincre à la fois le milieu enseignant, les bibliothécaires, les libraires et les auteurs qu'il y a un public potentiel et un réel besoin social. Elle a commencé par traduire des ouvrages de littérature contemporaine française, suédoise, espagnole, pour un public adolescent et elle réfléchit actuellement à la publication d'auteurs et d'illustrateurs russes. Elle vient de publier Les aventures de Djerik de Natalia Noussinova dont les droits ont été proposés à un éditeur français. C'est l'histoire d'un chien, mais aussi l'histoire de ses maîtres, l'histoire d'une famille qui a vécu dans une époque qu'on appelle maintenant « la période soviétique ». C'est un livre rare car cette mémoire n'est pas transmise à la jeunesse d'aujourd'hui en Russie.

NVL : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre intervention ?
J. L.-G. : La table ronde internationale a permis d'aborder les problèmes de diffusion dans nos pays respectifs afin que les acteurs russes envisagent des actions communes. Irina Balakhonova souhaitait que cette table ronde permette que des professionnels russes entendent ce qui se fait dans d'autres pays et commencent à s'organiser pour travailler ensemble. J'avais prévu, au cours de la conférence, d'intervenir principalement sur les contenus de la littérature pour ados, mais je me suis aperçue que mon expérience de la librairie et de la chaîne du livre était tout aussi importante pour mes interlocuteurs. Ils étaient extrêmement intéressés par le point de vue économique comme, par exemple, la question de la loi sur le prix unique du livre. Le problème n'est pas seulement de savoir faire des livres, mais aussi de savoir les vendre. Le travail de l'Association des Librairies Spécialisées pour la Jeunesse les a beaucoup retenus, notamment le fait qu'un libraire puisse travailler à l'intérieur d'un réseau et que des groupes de travail réfléchissent à la production et au contenu des livres. Une autre caractéristique de la situation actuelle, c'est le faible développement de la critique littéraire jeunesse, puisque même la revue spécialisée Detskaya Literatura n'existe plus.

NVL : L'absence de littérature jeunesse contemporaine serait donc liée à un manque de synergie entre les différents acteurs du livre ?
J. L.-G. : C'est une des raisons, mais ce n'est pas la seule. Je crois que tout le travail avec les écoles et les bibliothèques, réalisé chez nous depuis presque 30 ans, a existé en Russie, mais est à reconstruire. Mais pour cela encore faudrait-il qu'il y ait une production de qualité ! Lorsque l'on voit que les éditions Samokat tirent à 3 000 exemplaires pour un pays de plus de 150 millions d'habitants, on se dit que c'est vraiment très peu, d'autant plus qu'il y a un gros problème de distribution et de diffusion à l'échelle de toute la Russie, en dehors de Moscou et de Saint Petersbourg. Les plus grands éditeurs russes, comme AST, Azbooka, EKSMO, Rosmen ou INFRAM, et même quelques petits comme OGI, ont leur propre chaîne de librairies. Si l'importance de ces réseaux varie - de trois magasins à des dizaines partout en Russie - il faut savoir qu'il est très difficile, voire impossible, pour les autres éditeurs de fournir leurs propres livres à ces chaînes. Les plus petits éditeurs ont souvent leur magasin - Izdatelskij dom Metsheryakova, Khudojestvennaya literatura, Letnij sad, Ad'marginem, Centrepoligraf, U-Factoriya (Ural) - où, évidemment, ils diffusent leur production, mais aussi celle des autres éditeurs. Finalement, ce sont dans ces magasins « indépendants » que l'on peut le plus facilement trouver la diversité de la production, mais ils ne sont qu'une vingtaine à Moscou et Saint Pétersboug.

NVL : Comment un petit éditeur militant comme Samokat peut-il, à votre avis, essayer de faire évoluer les choses ?
J. L.-G. : Tout d'abord en n'opposant pas les classiques à la littérature contemporaine. Il faut aussi montrer qu'il y a un public ; la preuve en est que Mourlevat ou Marie-Aude Murail ont un lectorat. D'après mes interlocuteurs, il est nécessaire que les adultes cessent de décider arbitrairement ce qui intéressera les ados ou non. Il y a aussi la difficulté - mais ce n'est pas propre à la Russie - à considérer que la littérature pour adolescents est une littérature à part entière. Enfin, il s'agit de montrer que ce secteur est rentable. J'ai expliqué que tous les éditeurs français, des plus importants aux plus modestes, créent leur secteur adolescent, avec des produits dérivés pour certains, et que nous sommes entrés dans l'industrie du livre. Sans oublier toutefois que les petits éditeurs qui travaillent le livre comme un art, rencontrent de plus en plus de difficultés.

NVL : N'y a-t-il pas aussi un problème lié au contenu de la littérature pour ados ?
J. L.-G. : C'est vrai qu'aborder les relations parents/enfants, la sexualité, la drogue, les problèmes sociaux, semble poser un problème. Dans mon intervention, j'ai insisté sur le fait que ces romans tentent de répondre à la curiosité des jeunes sur le monde qui les entoure et où ils cherchent des repères, et que leurs problèmes ne sont pas ceux de la génération précédente. Être passeur de la littérature pour ados implique de la part des adultes un renoncement à une vision idyllique des enfants et des adolescents et la reconnaissance que ni la cruauté ni la violence du monde ne les épargnent. Nous sommes peut-être là au cœur d'un problème qui renvoie à la place de l'enfance et de l'adolescence en Russie.
Irina Balakhonova exprime à ce sujet une vision où un pessimisme très marqué n'annule pas son désir d'éditrice. Elle pense que, pour un très grand nombre d'adultes, il existe un dilemme entre l'intérêt pour la seule réussite matérielle et les normes « socialistes » dans lesquelles ils ont grandi. Socialisme et communisme étant rejetés en bloc, les normes sont emportées avec eux. Et dans le chaos qui suit, quel discours tenir aux ados ? Elle comprend le silence des adultes comme un signe terrible, mais aussi, en quelque sorte, comme un refus de mentir aux ados. On leur a tellement menti, que les adultes préfèrent se taire et laisser les plus jeunes se débrouiller seuls plutôt qu'être à l'origine d'une nouvelle doctrine de la « juste vie ». Et voilà que les ados se retrouvent sans repères...
Irina Balakhonova a connu la fin de la période soviétique, une époque où la littérature pour ados de qualité existait, mais celle-ci fut rejetée avec le reste. Les classiques semblent toujours avoir été là, aujourd'hui comme hier quand ils aidaient à maintenir les illusions d'une vie autre que celle de la réalité soviétique. Pourquoi cela ne continuerait-il pas ? On lit une chose, on en vit une autre. Tout en acceptant les règles aristocratiques et chevaleresques rencontrées dans la littérature, on chausse ses bottes noires pour aller frapper les enfants turkmènes dans les passages souterrains.
Elle voit dans le développement de la littérature pour ados une possibilité de faire face à une urgence sociale. Comme un espoir que les jeunes, à travers les livres, puissent construire leurs propres repères et non avancer sans filet dans un monde de plus en plus difficile. Il n'est pas sûr que tous les jeunes d'aujourd'hui puissent comprendre le monde actuel uniquement à partir de la lecture de Pouchkine...

NVL : Dans le cadre de notre coopération avec la Russie, comment aider à l'émergence d'une littérature de jeunesse et plus particulièrement d'une littérature pour ados ?
J. L.-G. : Apporter une expérience, c'est important, même si cela peut paraître bien mince dans ce pays immense ! Des gens comme Irina Balakhonova, et par-delà les autres acteurs du livre, doivent ressentir qu'ils sont partie prenante d'un réseau international pour que leur travail prenne encore plus de sens. Cela me semble essentiel. J'espère donc que nous pourrons poursuivre nos collaborations...



(1) LARTET-GEFFARD, Josée. Le roman pour ados, une question d'existence. Paris : Le Sorbier, 2005. (Coll. La littérature jeunesse, pour qui, pour quoi ?).
(2) THOR, Annika. Une île trop loin. Paris : Thierry Magnier, 2004. (Premier tome d'une série de quatre livres relatant le destin de deux fillettes durant la seconde guerre mondiale.)
(3) GAARDER Jostein. Le monde de Sophie. Paris : Seuil, 1995. (Son œuvre la plus connue parmi une production importante).

NVL/CRALEJ et ICARE remercient L’Ambassade de France à Moscou,
et particulièrement le Bureau du livre,
pour leur soutien à ce projet de coopération culturelle.




NVL/CRALEJ
Bibliothèque de Mériadeck
85 cours du Maréchal Juin
33075 BORDEAUX CEDEX
05 56 99 20 60
nous-voulons-lire@wanadoo.fr


ICARE
Initiatives Culturelles Aquitaine Russie Europe
La métairie 8 rue Salvador Allende
33310 Lormont
05 56 74 65 24
icare@wanadoo.fr

Commentaires

Je vous signale qu'un mouvement qui anime la société russe (mais en dehors de toute intervention (intérêt ?) de l’État) s'est traduit en 2005 par le lancement du prix littéraire « Zavetnaya Mechta » (Le Rêve le plus cher ).
Ce prix fondé par l’association du même nom et dont l’initiateur Vadim Vassiliev exposait les objectifs dans le dernier numéro de la revue de l’IBBY Bookbird en janvier 2007, a pour but d’insuffler une nouvelle vie à la littérature de jeunesse écrite en langue russe, à faire émerger de nouveaux talents, à promouvoir les jeunes auteurs et à amener les auteurs connus en littérature générale à s’intéresser à la littérature destinée aux enfants et aux adolescents.
Les premiers lauréats en 2006 ont été Boris Minaev pour L'enfance de Léon, Fred Adra pour son roman Ulysse, le renard et Andréi Kofman pour Tierra Adelante.
Significativement, le « Prix des débutants » est attribué à Natalia et Kristina Ouspenskaya pour leur récit Igrouchki dlia vzroslixhs (Des jouets pour les adultes) !

Écrit par : Jean Perrot | 16 février 2007

Cher Monsieur Perrot,
Je vous remercie pour cette information que je vais transmettre à Irina Balakhonova-Nicolet des éditions Samokat.

Bien cordialement
Josée Lartet-Geffard

Écrit par : Josée Lartet-Geffard | 18 février 2007

Irina Balakhonova nous informe que
> le prix « zavetnaya mechta » a été effectivement fructueux,et la
> démarche très intéressante mais en l'absence de nouveaux
> talents, le prix connaît malheureusement certaines difficultés:
> d'après Irina Balkhonova le nombre de livres en concours pour cette
> année a diminué de moitié par rapport à l'année dernière. Une chose
> aussi, le livre primé de Boris Minaev était une réédition, ce qui
> montre bien les difficultés d'une littérature jeunesse de qualité
> en Russie et le soutien que nous devons apporter à toutes les
> initiatives visant à son développement!
> Jean Claude Bonnet et Josée Lartet Geffard
>

Écrit par : Bonnet jean claude | 21 février 2007

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