05 janvier 2007

Coups de coeur Nantes Livres Jeunes

medium_12644038.jpgLe combat d’hiver / Jean-Claude Mourlevat / Gallimard / 2006
Qu’il est magistral et glacial, ce combat, par son écriture, son atmosphère noire et oppressante…
Milena, Helen, Bartoloméo et Mios s'enfuient de leur orphelinat-prison où on les séquestre. Ils découvrent que leurs parents, opposants politiques, ont été assassinés quinze ans auparavant, victimes de la Phalange. Celle-ci, qui impose son régime strict et autoritaire, envoie à leurs trousses une patrouille d'"hommes-chiens" dirigée par un dénommé Mills et chargée de les capturer. Milos, blessé, est pris et enfermé dans un camp d'entraînement. Après une formation musclée, il participera au combat d'hiver des gladiateurs devant les personnalités du parti, où le vaincu doit mourir.
Ses trois compagnons en fuite intègrent une "résistance clandestine" et reprennent le flambeau de leurs parents. Miléna, qui a hérité de la voix maternelle, devient l'égérie de cette opposition et son chant allie les foules en vue d'une insurrection prochaine.
Bartoloméo, son ami et amoureux, dirige les "hommes-chevaux" (forts mais dépourvus d'intelligence) et coordonne l'offensive contre la milice au pouvoir, le jour du premier combat d'hiver.
Cette histoire sombre et pesante navigue dans un univers fantastique suffisamment réaliste pour établir des références avec l'existant (dictature, combat, sous-races...) et révèle ainsi l'effrayant avec force. Une solide aventure bien structurée : les situations s'enchaînent, les rebondissements aussi en une vingtaine de chapitres bien délimités et en deux grandes parties. Le narrateur externe brosse des portraits attachants, aux sentiments forts et profonds pour les quatre héros et caricature l'ennemi dénué de toute émotion humaine (portraits ambigus de Mills, chef de police et de sa relation avec son homme-chien ainsi que l'entraîneur de combats).
Dans cette noirceur, quelques rayons de soleil et de poésie (comme le ciel peint sur la porte du cachot de l'orphelinat) mais surtout l'amour présent avec les consoleuses (mamans de substitution) et la romance entre les quatre jeunes. Dans cette ambiance glaciale se détache la force de conviction des héros pour gagner ce combat. Un combat pour la liberté, qu'ils ont découvert en fuyant.
Laissez-vous envoûter par cette aventure particulière et palpitante d'un seul tenant où la magie des mots opère au plus profond de soi.
Blandine DAVID - Fiche propriété de la Ville de Nantes.

medium_12642725.jpgLe songe de Constantin / Jo Hoestlandt / Nathalie Novi / Syros / 2005
Emerveillée par une fresque de Piero della Francesca, "Le songe de Constantin" à Arezzo, Nathalie Novi en parle à Jo Hoestland qui s'en inspire pour écrire cette histoire où le songe d'un jeune garçon, Constantin, va se mêler à la balade nocturne du page de la fresque. La dernière page de l'album reproduit cette fresque, face à quelques lignes de Nathalie Novi (dont la silhouette, superbement chapeautée, bien sûr, nous tourne le dos) sur la genèse de l'album et sur son émotion face au petit page : "Tout est dans l'inclinaison".
(Rappelons que la fresque évoque la vision de l'empereur Constantin avant la bataille contre Maxence, vision qui lui annonce par l'intermédiaire d'un ange qui descend du ciel, une victoire certaine s'il se convertit au christianisme. L'empereur, endormi, est veillé par deux gardes et un jeune page assis au pied du lit qui regarde le spectateur).
Le rêve du jeune Constantin est déclenché par le petit page qui sort de sa fresque pour traverser la place et monter sur un cheval qui suit un chemin jaune... comme le ruban de lumière dans la chambre du garçon qui voit arriver celle qu'il aime, Marina. Ils "passent la porte comme on tourne une page" et c'est le bonheur : les tambours de guerre ne sont plus que des tambours de fête, les papillons sont des baisers, ou l'inverse...
Beau texte qui évoque, au début, les petites angoisses du moment de l'endormissement, les rêves alimentés par les images diurnes de la réalité... Beau texte, magnifiquement porté par les pastels lumineux et colorés de Nathalie Novi : illustrations oniriques et décoratives dès les pages de garde, défilés de formes dansantes et aériennes aux chapeaux insolites, bannières flottantes, décor aux couleurs irréelles des Primitifs, moments magiques...
Un très bel album, original et serein, à contempler les yeux grands ouverts, comme nous y invite la 2e page de texte (coquille) !
Claude DUPONT - Fiche propriété de la Ville de Nantes.

medium_12643593.jpg
Le rêve d’Icare / Jean-Côme Noguès / Hippolyte / Nathan Jeunesse / Contes et légendes / 2005

C'est un album remarquable que Nathan édite pour présenter aux lecteurs de tous âges le mythe d'Icare. Un ouvrage soigné, cartonné, raffiné et solide, de grand format carré. Le texte, pour les bons lecteurs (et pour ceux qui racontent), est dû à Jean-Côme Noguès, les illustrations sont réalisées par Hippolyte (cartes à gratter ?).
Ce sont elles qui frappent d'abord et donnent une irrésistible envie de les regarder. L'artiste s'est inspiré à la fois de l'art antique et de celui du Moyen Age : sculptures grecques, profils égyptiens, figures grotesques, mais aussi images symboliques, expressionnistes et théâtrales. La mise en pages est une mise en scène... Les éclairages et les couleurs sont particulièrement intéressants : clairs-obscurs, jeux d'ombres, coups de projecteurs, changements d'échelle et de points de vue : les couleurs sont limitées aux bruns plus ou moins saturés, au blanc, peu important, et au noir, parfois très fort. Les visions donnent à la fois l'impression de cohérence et des effets de surprise.
Faut-il rappeler le mythe ? Dans une langue classique, riche et claire, Jean-Côme Noguès en fait une histoire à lire ou à raconter qui ne se focalise pas sur l'épisode de l'envol et de la chute d'Icare. Avant cela, nous suivons le Minotaure, de sa naissance manigancée par les dieux à son exécution par Thésée. Nous rencontrons Minos, roi de Crète, son fils Androgée, prince méprisant, Egée, roi d'Athènes et rival de Minos. Leur lutte de puissants est toujours sous-jacentes... et bien sûr, nous voyons Dédale, l'énigmatique et ingénieux vieillard construire le fameux labyrinthe. On y enferme d'abord le Minotaure puis Dédale et son fils. Ce jeune fils, c'est Icare. Il apparaît discrètement tout au long du récit pour en devenir l'élément capital. De jeune adolescent timide qui observe son père de loin, il incarnera l'ambition la plus folle, la grâce, la réussite la plus éclatante, et la chute-châtiment.
Le mythe est raconté de telle sorte que la tension est toujours là ; il n'est ni réduit ni désincarné, mais associé aux passions des hommes et des dieux qui s'expriment avec violence, radicalité ou patience, avec intelligence et ruse parfois, avec légèreté, beauté et douceur, par moments.
Hélène GIRARD - Fiche propriété de la Ville de Nantes.

medium_12644202.jpg
Le photographe / Manon Gentil / Syros / Les uns les autres / 2006

France, fin des années 70. Chez les Humbert, on est "photographe" de père en fils. Monsieur Humbert fils est agent commercial chez C.C. (Cuirs et Confections) et photographe. Le travail de photographe consiste à maintenir la tête du condamné lorsque la lame de la guillotine tombe, afin qu'il meure proprement.
Monsieur Humbert doit se rendre aux Baumettes, à Marseille, afin de procéder à une exécution.
Ce récit est celui de la semaine qui précède l'éxécution, narré par lui-même. La première partie est consacrée aux préparatifs du départ, la deuxième, à la nuit qui précède la date fatidique et à l'exécution.
Monsieur Humbert est un personnage d'un autre temps, profondément attaché aux valeurs républicaines, qui se refuse à vivre dans le présent et consent à peine à se projeter dans le futur. Il se réfugie dans le souvenir d'instants précis, notamment les récits d'exécutions de son père. Il raconte des mises à mort qu'il a vécues, toujours morcelées. Jamais une exécution n'est racontée dans son intégralité, l'acte est ainsi déshumanisé. Les rares moments de doute que Monsieur Humbert pourrait avoir proviennent de ses discussions avec Nicole, son amie, qui tente de le pousser dans ses retranchements en l'interrogeant sur l'idée de culpabilité. Il les chasse en se réfugiant dans son mutisme et en pensant de façon très méthodique à l'organisation matérielle de sa semaine. Il convoque en lui tous les rituels qu'il met en place afin de visualiser cliniquement chaque étape, chaque geste et ne rien laisser au hasard. Jamais il ne laisse la place à la moindre appréciation morale. Mais quelque chose semble s'être ébranlé chez Monsieur Humbert. Dans la deuxième partie, il ne dort pas, il pense aux paroles de Nicole et à la remise en cause de la peine de mort (on est à la fin des années 70, la peine de mort a été abolie en 1981), il pense que ses "mains vont tenir un homme qui va cesser de vivre". Sur le chemin du retour, dans le camion, voici ses derniers mots : "Je ne sais plus vraiment, comme Joseph, si tout cela est vrai. Je songe à Nicole. Elle a dit trop de choses."
L'écriture de Mano Gentil fait étrangement penser à celle d'Agota Kristof, pour ceux qui connaissent cette auteure : un style clinique et glacial, aucun voyeurisme, rien ne relève de l'imagerie du film d'horreur et pourtant on tremble d'effroi à l'idée de ce que cet homme va commettre. Tout est propre et net, les personnages sont décalés, presque naïfs mais ils nous questionnent pourtant bien sur la nature humaine.
Un roman qui laissera d'indéniables traces, tant la redoutable plume de Mano Gentil se met au service de ce sujet si fort qui interroge toujours, mais qui émeut et appelle encore beaucoup à la révolte.
Lisa BIENVENU - Fiche propriété de la Ville de Nantes.

Site de nantes Livres Jeunes

Publié dans NANTES LIVRES JEUNES | Lien permanent | Commentaires (1) | |

Commentaires

Bonjour, pour répondre à votre question concernant la technique employée sur "Le Rêve d'Icare" oui, il s'agit bien de carte à gratter !

merci pour la qualité de l'article.
Cordialement
hippolyte

Ecrit par : hippolyte | 03 novembre 2007

Ecrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.