18 décembre 2006

Sélection Nous Voulons Lire !

medium_bestioles.jpgWIEHE Gabrielle
Bestioles
C'est, d'abord, un livre d'art de grand format. Les pages sont coupées au centre ce qui permet une infinité de lectures. Richesse des lectures autorisées, donc. Par double page, sinon, le livre ausculte un animal fabuleux à travers les traditions du monde, à travers les mythes, ceux de la création, notamment : richesse culturelle, donc. Et, pour chaque animal fabuleux, il y a un essai de synthèse de la raison d'être de son invention par l'imaginaire humain. Evidemment les avis divergeront sur la justesse des synthèses produites, à chaque fois, sous la forme courte et fragmentaire de l'aphorisme plutôt que de l'essai argumentatif. Mais on peut, tout aussi bien, y voir une manière de relire les créatures mythiques, de les sortir des gangues interprétatives, ce que la confection même de l'objet livre incite à faire, presque toujours, ne serait-ce que par inadvertance.
Quant au graphisme, au travail des couleurs et des formes, l'ouvrage offre une telle splendeur que la richesse plastique à elle seule est déjà une raison pour conseiller la lecture de ce livre. Le titre est d'ailleurs éclairé, semble-t-il, par cet aspect pictural et de composition graphique : les animaux fabuleux sont ravalés à de vulgaires bestioles ce qui est une manière, non pas de corriger leur importance dans l'histoire des hommes, mais d'inviter le lectorat à laisser son imaginaire se manifester sans retenue. Quel livre magnifique ! Ph. G.
L'atelier du poisson soluble, 2005. 23 euros
De 6 à 666 ans


VAN LEEUWEN Joke
Saipas
Un soir, un personnage tombe d'une histoire sur la couette d'une petite fille. Celle-ci, charitable, lui propose de rester chez elle, lui dit que ce n'est pas la première fois que ça arrive, tomber d'une histoire, que ce n'est pas grave, qu'elle va s'occuper de lui. Un quiproquo lui fait baptiser le personnage Saipas et elle projette déjà sa nouvelle vie en sa compagnie. Mais, malgré toutes les propositions pour s'occuper de lui, Saipas n'a de cesse de vouloir retourner dans son histoire. Le jeune fille a alors une idée, il suffit de penser « Il était une fois » en fermant les yeux et ils retrouveront à coup sûr l'histoire d'où Saipas est tombé. Ce qu'ils font… et ils se retrouvent dans une histoire, mais ça n'a pas l'air d'être la bonne. Ils réitèrent l'opération. Sans succès. L'histoire n'est toujours pas la bonne. Ils recommencent une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième fois. Là, ils croisent le chemin de deux personnages qui leur diagnostiquent une imaginite aiguë. Mais Saipas et la jeune fille n'écoutent pas leurs dires et poursuivent leur route, propulsés à chaque fois dans la mauvaise histoire. Ils finissent par se décourager car retrouver une histoire qui commence par « Il était une fois », les seuls indices dont se souvienne Saipas, n'est pas une sinécure. Finalement, après avoir hurlé « Il était une fois », ils sont projetés dans l'histoire de Saipas. Les parents de celui-ci, ravis, l'étreignent, l'embrassent, sans aucune attention à la jeune fille. Un peu triste devant si peu de reconnaissance, cette dernière part en quête de sa propre histoire, celle du livre que nous tenons.
Joke van Leeuwen explore ici la création littéraire (enchâssement, intertextualité, mise en abyme, énonciation…) et offre à la mise en forme la première place. Elle parvient à nous raconter une histoire sans histoire grâce aux histoires infiltrées.  Sans doute aucun, une imagistoire magnifique. R. L.
Gerstenberg/La joie de lire, 2006. 13,90 euros
A partir de 8 ans


CURTIL Sophie
Le musée en 10 couleurs
De format carré (17 x17), cet ouvrage présente dix œuvres monochromes des collections du Musée d'Art moderne. Pour chaque œuvre, par le biais d'une multitude d'astuces éditoriales ou de mise en pages, l'auteur propose des investigations. Le livre n'est pas, à proprement parler, didactique, mais il dérive vers le poétique.
Prenons Le jardin tropical de Louise Nevelson ; il semble issu d'un univers gothique underground avant de se dévoiler dans sa mosaïque de boîtes en bois peint découpé. Ou encore Le poing phosphorescent de Gilberto Zorio : il s'annonce par une douceur de contact verte, et explose quand on tourne la page avant qu'on ne voie l'objet, un peu comme si on s'enfermait dans une évocation avant d'aller voir l'objet même de l'évocation.
Ce parti pris semble assuré par le texte de Sophie Curtil (auteure de L'Art par 4 chemins paru chez Milan), largement fondé sur la suggestion et délibérément détourné de l'explication. Ph. G.
Milan/Centre Georges Pompidou, 2006. 9,90 euros
Dès 5 ans



BLACKMAN Malorie ; trad. SARN A.
Le choix d'aimer
Ce roman est le troisième volet de la saga située dans un univers imaginaire où les Primas noirs continuent à dominer le monde et à asservir les Nihils qui sont blancs. On retrouve les personnages des deux précédents, mais cette fois l'intrigue tourne autour de Callie Rose, fille de Callum, un Nihil tué pour s'être révolté contre l'ordre établi et de Sephy, prima déclassée pour avoir aimé un prima. On suit donc la jeune fille adolescente dans un parcours qui l'amène à s'engager dans la violence terroriste. Persuadée du désamour de sa mère, elle se laisse embrigader par son oncle Nihil.
Il est très difficile de rendre compte en quelques mots d'un roman aussi riche et dont la complexité narrative n'entrave en rien la tension qui sous-tend l'ensemble du récit. Le texte est composé de six parties dont chacune met l'accent sur les relations singulières de deux des personnages. Chaque partie est elle-même composée d'une mosaïque de discours situés à des époques différentes. On suit ainsi l'évolution de la jeune fille dans la dispersion des paroles, une dispersion qui souligne la difficile et lente construction de son identité. La fascination de cet univers est aussi vive que lors du premier roman. F. G.
Milan (Macadam), 2006. 9,50 euros
A partir de 13-14 ans


DAVID François/ALIBEU Géraldine
On n'aime pas les chats
Le thème de la différence est un fourre-tout qui permet d'aborder nombre de sujets sensibles : adoption, handicap, racisme, ségrégation sociale… Léo Lionni le traitait par l'abstraction dans Petit Bleu et Petit Jaune ; mais la plupart des albums s'appuient sur des animaux anthropomorphisés, comme ici, et déclinent le thème en suivant un scénario éprouvé : celui qui est différent est d'abord exclu, puis, grâce à sa différence, il se distingue, ce qui le fait reconnaître et accepter par les autres.
Le propos de François David se démarque de ce schéma par un choix énonciatif particulier : il ne donne pas la parole aux victimes de l'ostracisme, mais à leurs bourreaux, qui déclinent des arguments entachés d'irrationnel et de mauvaise foi, ceux-là même qu'employait Montesquieu dans L'Esprit des lois lorsqu'il stigmatisait l'esclavagisme. Ainsi, ils prétendent manifester beaucoup moins de cruauté que les persécuteurs du passé, car ils ne torturent pas les exclus, mais se contentent de les chasser. On pense, évidemment, aux chasses aux sorcières de tous les temps et à certains épisodes de sinistre mémoire de la deuxième guerre mondiale.
Mais l'illustration de Géraldine Alibeu contextualise les propos au présent en montrant que les chats rejetés sont entassés dans un avion. Ce sont les images qui permettront aux enfants de ne pas se laisser duper par le discours de l'instance narrative : grâce aux techniques mixtes employées sur un fond de contreplaqué, aux effets d'échelle et aux couleurs choisies, sur chaque double page, les chats apparaissent pleins de douceur, tandis que les becs pointus, les yeux jaunes soulignent la cruauté des bourreaux, enfermés dans leurs maisons cubiques et noires. La violence ironique de leurs propos est traduite par des images d'autodafés. Le malaise se maintient jusqu'au bout car il n'y a pas de happy end : au dénouement, après la purge, tout recommence, car un nouveau membre de la communauté est désigné comme suspect : « on trouve de plus en plus qu'il a une tête de chat ».
Un album intéressant, inquiétant, loin des tisanes habituelles sur le genre, car les valeurs qu'il défend n'y sont pas exposées explicitement. Ch. P.
Editions Sarbacane, 2006. 14,90 euros
A partir de 5 ans



DAUFRESNE Michelle
Jardins en comptines
« Un documentaire poétique pour entrer à petits pas dans l'univers du jardin, dès les années maternelles », dit la 4e de couverture. Des fleurs légères, des herbes, des insectes accueillent le lecteur sur la couverture et les pages de garde bleues. Après la page de titre où s'ouvre une fleur délicate, de double page en double page, puis de page en page, vous vous promenez dans différents jardins chantés par des comptines ou des poèmes, du square au jardin public, du parc au jardin à la française ou à l'anglaise, du jardin de curé au jardin ouvrier, du potager au verger. Jardiniers et outils sont aussi chantés par le texte - comptines, poèmes de Verlaine, René Char ou Rimbaud, et l'illustration.
Quelle illustration ! Ici, faite de papiers délicatement coupés et collés, là aquarelle peuplée de minuscules personnages dans leurs actions habituelles - de jeu, de promenade, de travail -, sur fond de nature automnale ici, printanière là, ailleurs évocation du jardin de Monet, dans des tons délicats qui jouent de multiples nuances, voire du pointillisme, « jardins de tons et de couleurs plus encore que de fleurs » (Marcel Proust). Une merveille ! D. E.
Seuil Jeunesse, 2006.12,50 euros
Pour tous


CAUWET Natacha ; ill. REZNIKOU Patricia,
Ecrire le monde. La naissance des alphabets
Cet abécédaire est composé par double page. Prenons la lettre Z : page de droite, sur une colonne, le Z en alphabet des hommes du désert, phénicien, grec, étrusque, latin ; une explication de l'origine de la dénomination, un poème, ici de Desnos Le Zèbre ; page de gauche, des mots commençant par la lettre Z et une image commentée, peinture en général, contenant soit dans la composition (ici le Z dans le tableau de Gauguin, Enfants en lutte), soit directement dans l'image même, la lettre. La mise en page est aérée grâce au format confortable du livre ; l'abondance des couleurs ravive la lecture.
A ces qualités, le livre ajoute d'être conçu à partir d'illustrations présentes dans de nombreux ouvrages portant sur l'écriture. C'est comme un signal pour dire que ce livre est un livre synthétique. 28 écrivains sont convoqués et 41 artistes. De plus, l'abécédaire est encadré par un récit des peuples du froid sur l'écriture, du voyage des alphabets avec quelques arrêts détaillés sur les alphabets grec, cyrillique, hébreu, arabe et chinois. Un livre remarquable. Ph. G.
Belem Editions, 2005. 18,50 euros
Dès 5 ans


BOURGET Laetitia ; ill. HOUDART Emmanuelle
L'apprentissage amoureux
Des histoires de princesse charmante et de prince charmant qui eurent le coup de foudre, furent heureux (même si le texte ne parle pas de mariage !) et firent beaucoup d'enfants, quoi de plus banal en littérature jeunesse ? Mais, dès la deuxième page de cet album, une question : « Et après ? » Qu'y a-t-il derrière ces belles formules magiques,? Au début, c'est une vie de rêve où l'on fait plein de belles choses, même celles qu'on n'avait pas le droit de faire auparavant comme « traîner au lit le matin... » ; puis vient le moment des choix difficiles, depuis la couleur du palais jusqu'au prénom des enfants, puis des désillusions de part et d'autre : par exemple, quand le prince sent des pieds, quand la princesse lâche un pet, quand le prince ronfle la nuit, quand chacun prend un peu d'autonomie, quand on devient jaloux... bref « comment ont-ils fait pour surmonter toutes ces épreuves ? ». Nous avons la réponse à la dernière page : « ils ont grandi ».
Cet album est une réflexion sur l'amour vécu au quotidien, sur les difficultés de la vie à deux, comme pour (dé)montrer aux enfants qu'aimer, c'est aussi partager, mais que ce partage n'est pas toujours facile à vivre. A l'opposé d'une histoire à l'eau de rose où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, cet album dévoile aux enfants la réalité de la vie de leurs parents, mais aussi de leur vie à eux, dans leurs passions.
Peut-être une leçon à retenir de cette lecture : la relation entre deux êtres, fût-elle amoureuse, doit laisser une part de compréhension mutuelle et d'acceptation de l'autre dans une « délivrance » de la fusion originelle. Un album qui ne peut qu'aider à grandir, jusqu'à quel âge ?
Quant aux illustrations, leur côté un peu rétro par moment , le bouillonnement de détails accentuent l'humour du texte. Une belle réussite ! J.-Cl. B.
Seuil Jeunesse 2005. 16 euros
A partir de 4 ans jusqu'au moment où l'on n'accepte plus de grandir !


Écrire un commentaire

Vos commentaires seront publiés après validation par le modérateur, merci d'être patient !