08 décembre 2006
pour rire et pour pleurer (chronique de Madeline Roth n°7)
Les samedis de décembre souvent par des éclats de rire se terminent. Je me dresse sur la pointe des pieds pour fermer le crochet de la porte qui sur des centaines de parents et de grands-parents se referme enfin. Et le rire vient quand les épaules retombent, quand les muscles se relâchent, quand la fatigue ose dire son nom après toutes ces heures passées à conseiller, à monter, descendre l’échelle de réserve, à se plier pour porter des piles de livres, à courir, un sens, l’autre, enregistrer, emballer, empaqueter, sourire, remercier. Et le rire parfois vient en écho aux larmes qu’un peu plus tôt à peine on avait versé.
Samedi dernier, elle m’a montré La première fois que je suis née et de toutes petites larmes sont allées s’échouer en réserve. Juste un moment après, une femme m’a demandé un livre sur la mort pour des enfants d’une dizaine d’années. Je l’ai menée jusqu’aux étagères du fond, la mort et la naissance sont l’une en dessous de l’autre, quelquefois je me trompe d’étage, un livre sur la naissance vient se perdre au milieu des livres sur la mort et cela fait longtemps que je ne crois plus au hasard. On a parlé un peu, montré quelques livres, et puis je l’ai laissée, seule, décider. Je jetais des coups d’œil pour voir si tout allait bien et j’ai surpris ses larmes. Elle avait Tu existes encore dans ses mains et dans ses yeux je lisais les mêmes mots.
Il était bientôt dix-neuf heures. J’attendais l’éclat de rire. Je le sentais trépigner dans le fond du ventre. Alors juste avant qu’il n’arrive j’ai été chercher dans le bac La vie bercée et je te l’ai fait lire. Et t’as pleuré. Et j’étais désolée parce que je ne voulais pas te voir pleurer je voulais juste te faire partager ce que j’avais aimé, mais tu m’as dit laisse, c’est rien, heureusement qu’il y en a, des livres qui font pleurer.
Vendredi. Sans doute que demain, avant l’éclat de rire, je trouverai quelque part un livre que je n’ai pas encore ouvert et qui me fera pareil. C’est sans doute pour ça qu’on lit. Pour rire et pour pleurer. L’un après l’autre.
Madeline Roth, L’eau vive
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Commentaires
C'est devenu une habitude. Entre deux salons, entre deux voyages, passer lire le dernier épisode, ces petits récits du presque-rien qui apprennent comment les livres se passent de la main à la main. Personne je crois n'a raconté ça de façon aussi nue. C'est précieux.
Écrit par : Tieri Briet | 12 décembre 2006
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