16 juillet 2010

Mangas : Jungle ou nouveaux bonheurs de lecture ?

medium_hikaru.jpg(un article d'Olivier Anselm et Thomas Savary, Librairie Voyelles - in Citrouille 44 - UN ARTICLE DE 2006 DANS LE RÉTROVISEUR DE L'ÉTÉ 2010)

Faut-il encore, dans un article exposant un très bref aperçu de la grande richesse du manga, commencer en désamorçant plusieurs idées fausses ? Non, les mangas ne véhiculent pas particulièrement violence ou sexualité. Non, les héros de manga n’ont pas tous de grands yeux étoilés. Non, les mangas ne s’adressent pas qu’aux enfants ou aux fans de robots géants. Non, les dessinateurs de manga n’ont pas un trait moins talentueux que ceux de la BD franco-belge… Facile à dire ? Il suffit en fait d’aller à la rencontre du continent manga pour que bien des préjugés s’estompent et que la curiosité naisse. Petit voyage dans cette étonnante contrée  où quelques repères, c’est vrai, sont très utiles. Origines et originalité du manga. Le manga a des racines lointaines dans l’art japonais. Cependant, retenons deux moments clés. Le premier, vers 1820, quand HOKUSAI (1760-1849), grand maître de l’estampe et de la caricature, invente le terme «manga»  à l’aide de deux mots signifiant à peu près « dessin dérisoire » ou  « esquisse rapide » ; cette filiation explique en partie le style adopté par les mangakas (nom donné aux dessinateurs de manga) au siècle suivant. Second moment, après 1945, quand les conditions matérielles obligent les éditeurs à n’employer quasiment que le noir et blanc et du papier bas de gamme ; cela a induit un modèle économique fondé sur des publications dans des magazines présentant des chapitres à suivre, ce qui oblige les auteurs à produire beaucoup et vite, en peaufinant un style ne visant pas le «  beau » ou le « réaliste » (à l’inverse de notre BD), mais recherchant l’efficacité et la qualité narrative ainsi que l’expression vivante des mouvements et des émotions.


C’est Tesuka Osamu (1928-1989), appelé au Japon le « dieu des mangas », qui a le plus contribué à forger des règles toujours valables de nos jours, en adaptant avec génie sur le papier des effets qui étaient à cette époque le propre du cinéma (cadrages variés, multiples points de vue, découpage de l’action…) pour magnifier le mouvement et créer des ambiances. Quant aux traits « exagérés » ou aux grands yeux, d’une grande puissance évocatrice, immédiatement perceptible (nécessaire aux Japonais habitués à lire rapidement et en quantité), Tezuka et d’autres se sont inspirés des dessins animés américains d’avant-guerre (voyez les personnages de Disney ou Betty Boop !). Depuis, des générations de mangakas ont décliné d’infinies formules à partir de ces schémas basiques afin de mettre en scène leurs histoires et de captiver leurs lecteurs (au Japon, 50 % de la population achète au moins un magazine de manga par semaine). En raison de cette histoire stylistique singulière, nous avons réellement besoin de faire un effort pour parvenir à apprécier les mangas tels qu’ils sont créés et non en les mesurant à l’aune de nos canons habituels. N’en allait-il pas de même, toute proportion gardée, pour les premiers amateurs des styles impressionnistes ou expressionnistes face à l’académisme en peinture ?

Quelques spécificités du manga. En plus des caractères majeurs évoqués ci-dessus, il faut également être prévenu de certaines particularités du manga. Tout d’abord, le plus déroutant au premier abord et le plus facile à apprendre  : la lecture de droite à gauche ; un peu de persévérance et on s’y fait étonnamment vite. Ensuite, le format poche et le noir et blanc sont de règle, même s’il y a des exceptions. En outre, la longueur moyenne des narrations peut effrayer, s’étendant parfois sur des dizaines de volumes ; ces récits-fleuves permettent aux auteurs de développer des intrigues riches et complexes, très maîtrisées, de fouiller la psychologie des personnages et leur évolution au fil des événements ou d’étaler graphiquement les cases d’action à la manière efficace d’un story-board cinématographique multipliant les angles de vue dynamiques, utilisant souvent tout l’espace de la planche. Enfin, la riche imagination des auteurs japonais, qui s’autorisent une variété extraordinaire de thèmes abordés avec une grande liberté d’approche, nous dépayse de nos BD aux scénarios parfois convenus ou aux thèmes trop rebattus.

Une perception occidentale biaisée. Nous, Occidentaux, ne connaissons des mangas que ce que nos éditeurs sélectionnent et nous donnent à voir. Pire, notre perception a été trop longtemps faussée par quelques séries japonaises animées diffusées parfois en dépit du bon sens pour des publics totalement inadéquats, mettant en scène une fraction non significative de la diversité et de la valeur des mangas. Cependant, plusieurs éditeurs font actuellement un travail qualitatif méritoire pour proposer au public francophone des séries traduites d’inspiration variée s’adressant à tous les publics de 7 à 77 ans et touchant à de nombreux genres (aventure, fantastique, policier, science-fiction, sport, romance, histoire, biographie, humour, société, spiritualité, éducation…). Néanmoins, tous les titres ne se valent évidemment pas. En outre, l’inflation éditoriale et l’apparition de nouveaux éditeurs proposant toujours plus de titres d’horizons multiples (Corée, Chine…) compliquent beaucoup l’affaire des lecteurs et des libraires ! Une solution, en plus de ses propres lectures : piocher des informations à la source de (bons) sites de fans ou de (rares) revues de qualité qui, aujourd’hui comme hier, jouent un rôle primordial de défricheurs. Entre autres : la revue Mangajima, la revue AnimeLand, et les sites manga-anime.krinein.com, www.mangajima.com, www.mangaverse.net

Deux grands coups de cœur, à partir de 10/12 ans. Tout d'abord Hikaru no go de Hotta Yumi et Obata Takeshi , éditions Tonkam (21 vol. parus sur 23 – série terminée au Japon). En fouillant dans le grenier de son grand-père, Hikaru libère le fantôme d’un ancien maître de go, Fujiwara Saï, qui devient bientôt le mentor et ami du jeune garçon. Grâce à lui, Hikaru va se découvrir une telle passion pour le go, qu’il voudra embrasser la carrière de joueur professionnel. De nombreuses rencontres émailleront son parcours… L’histoire, captivante, se déroule sur quatre années et permet d’apprécier l’évolution des personnages, souvent hauts en couleurs. Concentration, persévérance,  maîtrise de ses peurs, dépassement de soi – ce manga original aura permis à de nombreux jeunes lecteurs, au Japon comme en France, de découvrir ce jeu de stratégie fascinant qu’est le go. Deuxième série coup de cœur: Fruits Basket, de Takaya Natsuki, aux éditions Delcourt (16 vol. parus – série en cours au Japon). Depuis des siècles, le clan des Sôma est frappé d’une malédiction inexpliquée : à chaque génération, douze d’entre eux se changent en un animal du zodiaque chinois lorsqu’ils étreignent une personne de sexe opposé. Ce postulat permet en fait à l’auteur de peindre avec beaucoup de réalisme et de sensibilité les émois d’adolescents d’aujourd’hui et leurs difficultés à entrer en relation les uns avec les autres, à construire leur identité, à comprendre leurs émotions, à guérir de leurs blessures d’enfance. Au total, un récit tendre mêlant humour et gravité, et une attachante galerie de personnages illuminée par la personnalité de Tohru, lycéenne orpheline au cœur naïf, courageuse et généreuse, qui se prend d’une affection émouvante pour tous les membres de cette famille, notamment le beau Yuki et le ténébreux Kyo…

Olivier Anselm et Thomas Savary, Librairie Voyelles

Commentaires

Cet article est très interressant et bien écrit. En effet il est dommage que les mangas aient une telle réputation auprès du grand public. Lorsqu'on parle à quelqu'un de manga, il s'immagine tout de suite un adolescent posté à la Fnac tous ses week-ends assis à lire des mangas. Ou encore aux dessins animés qui passent à la télé et qui n'ont du manga que le style du dessin.

Je suis encore "débutant" avec les mangas. J'ai été enchanté par les anime Full Metal Alchemist et GTO, ainsi que par l'édition originale en noir et blanc d'Akira (celui-là j'ai acheté les 6 tomes à 12 euros), mais il faut reconnaître que le prix est vraiment élevé en France. Un tome coûte environ 6 euros alors quand la série en comporte 40, ça a de quoi dissuader.

Bonne continuation.

Écrit par : Sébastien Castiel | 12 octobre 2006

Vraiment un excellent article qui parvient effectivement à dépoussiérer nos vieilles idées reçues sur ce genre devant lequel on ne peut désormais que s'arrêter !
Dommage de ne pas trouver de liens directs avec votre librairie.
Bonne chance à vous et BONNE ANNEE !!

Écrit par : Dorothée Varron ! | 10 janvier 2007

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