07 février 2006

» Trois visites à Carl Norac

JEAN PERROT

medium_sable.jpg« Si Saint-Exupéry continue à me fasciner,
c’est pour sa façon d’oser ce mot si souvent méprisé en littérature : la féerie [….]
Oser la féerie, Retenez seulement cela. »
Le dernier voyage de Saint-Exupéry (1)


La quarantaine ! Avec optimisme, c’est presque le « milieu du chemin », comme aurait dit Dante. La pleine maturité et la pleine force de la création. Le moment idéal pour se pencher sur le passé, pour établir un bilan qui relancera l’aventure (le mot rime presque avec « avenir »), à l’instar de George Sand publiant Histoire de ma vie à cinquante ans. Aujourd’hui, Carl Norac effectue la démarche avec l’aide de l’équipe des médiathécaires d’Orléans qui lui consacrent une exposition de photos et d’illustrations, un catalogue et des conférences. Entreprise complexe et délicate, lorsqu’on a affaire à un écrivain qui cultive la forme brève et multiplie les collaborations avec plus de vingt illustrateurs pour la réalisation d’une quarantaine d’albums.


L’homme est aussi un ardent voyageur qui accomplit le grand écart entre les visites littéraires au Pôle Nord et la « descente » vers l’Australie. Rien d’étonnant à ce que le catalogue inclue une lettre de Dumont d’Urville à sa cousine : on y lit un récit de souffrances, mais aussi les aveux d’une fidèle affection qui ni les errances dans le Pacifique, ni la percée vers l’Antarctique n’ont émoussée. Le choix de cette lettre trahit un rêve secret, un de ceux que Carl Norac a coutume de placer dans ses livres, comme la déclaration finale d’Un loup dans la nuit bleue le laisse entendre. On n’est pas surpris, non plus, de découvrir au centre de son œuvre la méditation poétique qu’est Le Dernier Voyage de Saint-Exupéry, « un conte de Carl Norac illustré par louis Joos », comme l’annonce le sous-titre, et d’y lire des coïncidences qui sont aussi un programme déguisé : ainsi le but de faire « un voyage qui soit un poème » (2) et cet accent mis sur la « féerie ». Retenez seulement cela ». Le tout couronné d’un culte fervent de l’éphémère : « Ainsi, à notre pesanteur terrestre, il préférait le rêve impossible d’apprivoiser une part du ciel, pas pour y bâtir un royaume, mais pour y faire une escale. » (3) Carl Norac redonne-t-il ici vie, mais sous une autre forme, à ces lectures du Petit Prince que sa mère lui faisait, enfant ? Faut-il lire dans sa démarche le signe d’un autre pacte secret dont son écriture est faite ? Comme si le destin de l’homme consistait à passer, mais aussi à répéter les mêmes gestes symboliques (de poète à poète, de père à fils, de Pierre Coran à Carl Norac), à laisser une trace, à mettre en scène un autre Petit Prince, dans ce théâtre muet et virtuel qui fait écho à la diction maternelle. Éblouir donc un instant, comme ce soleil dont l’auteur de Vol de nuit ne « supportait pas la perte » (4) En bref, à s’adresser une invitation au voyage permanent, car Baudelaire aussi est convoqué à la fête des mots qui ne pouvait que nous ramener aux « merveilleux nuages » et au paradis des amours enfantines dans l’exploration de ces albums pour la jeunesse qui sont aussi pour l’écrivain un moyen de sortir du solipsisme de l’adulte, de découvrir l’Autre en soi et dans le monde, de recouvrer une certaine « candeur ». Une déambulation qui est aussi celle d’un nouveau Candide ? Qui est aussi une manière de parler et de dire « des histoires », s’il est vrai que « tant que nous parlerons, la nuit n’entrera jamais tout à fait dans les hommes. » (5) Une affaire de « contes » donc : « Des contes où nous changerons de peau tout en restant si près de nos rêves. » (6) Un voyage que nous ferons en trois visites, si le chiffre trois est bien le sigle du conte…

I. Entrée Dictionnaire ?
Norac, Carl,
Pseudonyme de Delaisse, Carl (banlieue de Mons, Belgique, 29 juin 1960-), forgé par anagramme à partir de Coran, Pierre, pseudonyme de son propre père. Vit en France depuis son mariage. Poète et auteur de théâtre, il a publié des recueils de poèmes (Métropolitaines, L’Escampette, 2003) et des essais, tels que La Candeur et Eloge de la patience (La Différence, 1996 et 1999) réhabilitant « le candide dans sa pureté » et la passion de la lenteur dans un monde de violence. Auteur d’une quarantaine d’albums dans le domaine du livre pour la jeunesse, il est publié principalement par Pastel-L’École des loisirs et se distingue par une écriture liée à l’illustration d’artistes belges renommés et à l’exploration internationale du monde de l’enfance.
Dès 1987, Bon appétit, Monsieur l’Ogre lui vaut le Prix des Critiques en Herbe (Bologne) et Cœur de singe obtient le Prix Millepages du Centre Beaubourg en 1996, alors que Nemo et le volcan place son œuvre sous l’égide de Jules Verne. Sa préférence pour l’aventure exposée dans Le Carnet de Montréal (1998) sera réaffirmée avec la fantaisie rêvée, Le Dernier Voyage de Saint Exupéry (ill. Louis Joos, La Renaissance du Livre, 2002).
Les Mots doux (1996), Je veux un bisou (2001) qui s’adressent aux plus petits, signent la veine de son réalisme familial cultivé avec un humour délicat dans L’Ïle aux câlins (1998), Je suis un amour (2001), tous illustrés par Claude K. Dubois. Veine renforcée dans Le Père Noël m’a écrit (ill. Kitty Crowther, 2001) et dans les images toniques de Carl Cneut pour Un secret pour grandir (2003). Du tournant initié par un voyage au Canada résultent La Grande Ourse (ill. Kitty Crowther, 1999) et la fascination de la culture inuit perceptible dans Le Sourire de Kiawak et Angakkeq, la légende de l’oiseau–homme (ill. Louis Joos, 1998 et 2004). La passion de l’extrême conduit aussi l’auteur vers l’Afrique dans Kuli et le sorcier (ill. Dominique Mwankumi, 2001) et même l’Australie dans le beau conte illustré par Anne-Catherine de Boel, Le Petit Sorcier de la pluie, (2004), tandis que Le Géant de la grande tour (ill. Ingrid Gordon, 2005) répond aux violences du 11 septembre 2001.
La vision de Norac opposant une nature toute puissante à une culture fragile, dangereuse, mais fascinante (dans Beau comme au cinéma, 1997), fonde une réussite qui tient avant tout à son style recherché et à la tendresse des échanges affectifs faisant de ses albums un lieu poétique d’initiation à la culture mondiale

2497 signes. Espaces compris.

II. Entrée Catalogue de la Médiathèque d’Orléans

Carl Norac, entre poésie et politique
par les chemins de l’enfance
et de l’image

Lorsque le culte de la beauté et du bonheur rencontre la passion du voyage et de l’aventure, il reste à l’écrivain une seule voie dans la pratique d’une écriture visant à envoûter et à séduire ses lecteurs: la recherche de l’extrême. Extrême des contrastes entre le torride des déserts sahariens et la glaciation des banquises des Inuit, entre l’élévation vers les hauteurs du ciel (à nous, le Petit Prince !) et le vertige de la chute (chute des tours du 11 novembre !). Entre une nature toute puissante touchant à l’éternité du mythe (Voyez cette Grande Ourse et tous ces animaux convoqués) et une culture dont la fragilité anime le miroir de l’humaine condition (« C’est beau comme au cinéma »), le dialogue est ouvert. Magie contre magie. Merveille contre merveille.
La généralisation de cette antithèse dynamique recoupe l’opposition entre le grand et le petit, entre l’adulte et l’enfant, entre l’Un et l’Autre. Dans cet écart même, se précipitent (au sens où ils se déposent et se mettent en forme) tous les scénarios de la croissance, toutes les quêtes de la maturité, capables de conforter le sentiment d’identité du lecteur. On comprend qu’une telle position esthétique ne pouvait pas éviter l’abord du politique et, plus largement, de la morale et des fondements de l’humanisme.
Mais il importe surtout de voir comment les illustrateurs mettent à profit un tel système pour donner plus de force et de relief à un art de la narration qui va de l’évocation de l’instant répété à la longue saga des renouveaux du monde. Depuis le réalisme expressionniste (Louis Joos) jusqu’aux gammes multiples d’un art du naïf élaboré (Kitty Crowther, Emile Jaboud, Ingrid Godon) et du fantastique décoratif (Sophie Moon), jusqu’à un certain romantisme de la vision ethnique (Anne-Catherine de Boel), et d’un humour délicatement tempéré (Eric Battut), l’image traduit l’enlèvement passionné d’un style qui a pour mot d’ordre l’élégance te la sobriété.


III. Visite effectuée avec Juliette. 8 ans

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De L’île aux câlins à l’île-continent des petits princes du désert, ou de la vision archétypale à la poésie du monde

La collaboration de Carle Norac avec ses divers illustrateurs est à chaque fois une rencontre morale et esthétique et répond à des complicités souvent informulées. De mystérieuses correspondances - analogies, symétries ou antithèses - s’établissent ainsi entre image et texte et il faudrait consacrer plus de temps à l’analyse des raisons qui président à ces rapprochements. Comme il le déclare dans le récent catalogue établi en janvier 2006 par la médiathèque d’Orléans, Carl Norac est homme d’ordre et pense que : « Pour qu’un enfant puisse lire, dans un récit, l’heure d’un visage ou d’un paysage, la réussite, pour un l’écrivain d’album, serait de devenir l’horloger de ses instants. » (7) Une intense activité créatrice en résulte de manière spécifique, mais toujours l’écriture des textes brefs qui servent d’appel aux images s’inscrit dans une conception de la littérature apparentée à la pratique de la poésie. Les figures rhétoriques de l’image y sont prédominantes, souvent sous celle de l’ellipse, et il est tentant de mettre à jour leurs formes et le système de leur développement. On pourra constater que chaque illustrateur met en lumière une facette de la personnalité de l’écrivain dont il interprète l’œuvre comme le chef d’orchestre une partition. Protée dispersé dans les miroirs de ceux qui le contemplent ? Recomposé par son propre itinéraire, depuis l’univers d’une enfance choyée dans le douillet familial jusqu’aux quatre coins cardinaux des cultures du monde…

A) Le héros du foyer et l’archéologie de la douceur

La force de la pulsion oedipienne

Carl Norac semble avoir pris un bon départ avec l’aide de l’illustratrice Marie-José Sacré : le premier titre publié, Bon appétit, Monsieur Logre (1986) était le signe d’un solide désir d’adhésion à la vie culturelle de l’enfance. Mais les cinquième et le sixième albums publiés avec cette artiste, Loch Ernest est-il un monstre ? ( 1988) et Le chat catastrophe démontrent à l’évidence que l’auteur en lui se cherchait. La collaboration de Carl Norac et de Claude K. Dubois paraît, en revanche, le fondement d’une cosmogonie familiale placée sous le signe de la douceur : l’album Les mots doux, (Pastel, 1996) inaugure la série et révèle la pulsion affective qui domine le personnage de l’enfant inséré dans un milieu qui met en regard le besoin personnel et la communication sociale. La petite Lola, l’héroïne de l’histoire, en effet, se réveille la bouche pleine de « mots doux » qu’elle sent « gonfler » sous ses joues dès le lever du matin. La journée est décrite comme une série d’empêchements et de frustrations successives : papa et maman s’en vont, la maîtresse est déjà occupée à câliner un autre enfant ; à la récré, « l’ambiance est à la ronde », etc. Même Frankie, l’amoureux de Lola, passe devant elle sans pressentir son manque. Lola, emportée par le cours réglé des activités de la journée ne parvient donc pas à s’exprimer et « boude ». A la table du soir, la frustration atteint un sommet et la vie paraît sans goût : la répression du besoin d’amour entraîne une dépression et l’impossibilité de la communication. Mais la nature de l’enfant est la plus forte : soudain les « mots doux » se mettent à « gonfler » et Lola explose dans une déclaration d’amour qui la fait littéralement sauter sur sa chaise : « Je vous adore ! », annonce-t-elle à ses parents, avant de retrouver la paix de son lit et de pressentir la nouvelle montée de ce « gonflement » qui resurgira la lendemain.
Tout le sel de l’affaire, principalement, vient du fait que Lola, dans les images de Claude K. Dubois, n’est qu’un hamster (là réside la candide « féerie » dont Carl Norac prend aussi la défense avec les adultes !) et que la pulsion orale dans sa répétition donne lieu au double sens des métaphores amusantes : ainsi on « mastique » à la cantine, ce qui prévient la montée de la parole. L’humour, en réalité, colore toute la série des aventures de Lola présentée comme une petite boule de poils affamée d’amour.

Le déploiement de l’imaginaire ludique

Dans L’île aux câlins (Pastel, 1998) le besoin perpétuel et pressant d’un « câlin » (cette fois il s’agit de l’objet doux qui ouvre « l’espace transitionnel », l’objet de l’hallucination qui permet le jeu du « fort-da » freudien), entraîne la « bêtise » : Lola, dans sa quête d’un substitut de la douceur parentale, passe toute la maison au crible : les balais, « c’est pas doux », les casseroles non plus, un coussin et une couverture, oui ! La « poubelle pue » et n’est pas douce, etc. Beau désordre ! Rassemblant dans le tri qu’elle effectue tous les objets doux de la maison (on ne s’étonne pas de voir que soit trouvé doux le papier des toilettes…), Lola se confectionne un nid dans lequel elle s’endort : l’île aux câlins qu’elle a imaginée ! L’île aux câlins, un sublimé de l’île aux enfants, ce domaine du rêve et de l’impossible où s’accomplit ce que nous appelons dans Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse, l’imaginaire ludique…
Et Lola (le personnage renvoie à toutes ces petites filles effrontées, mais candides quoi peuplent la littérature de jeunesse, les Lola d’Yvan Pommeaux, d’Anne-Marie Pol, les Fifi Brindacier, et, pourquoi pas ? les futures Lolita)est réveillée par l’arrivée de ses parents qui ne sont pas très contents du fouillis imposé à toute la maison. Pourtant leur pardon est accordé avec leur aide, la réparation est accomplie, mais sans dramatisation excessive : l’humour est là pour adoucir la peine : « c’est dur de ranger, ça dure de ranger ! », et tout rentre dans l’ordre pour la nuit. Ce n’est, toutefois, pas suffisant pour Lola qui se lève et rejoint les parents endormis dans leur lit : là se trouve la véritable « île aux câlins » dont elle rêvait et elle se glisse entre son père et sa mère et s’endort. Plus de désordre dans cette sorte de « scène originelle », mais l’ordre de la triade symbolique malicieusement transgressé dans le silence et la complicité de la nuit ! L’image même du bonheur d’être au monde qui sera repris, à travers la vision d’une aventure cosmique, dans l’album Petit bonheur illustré par Eric Battut 2005.
Les mots d’amour reviennent au premier plan dans l’album Bonjour, mon petit cœur (Pastel 1999) : Lola est bien intégrée à l‘école et se met à chanter. Mais son bonheur est troublé par une question posée par ses camarades qui lui demandent comment l’appellent ses parents. Les mots doux convoqués « mon bébé, mon petit cœur, ma petite fée » suscitent l’hilarité et la moquerie. Réconfortée par ses parents, Lola va s’apercevoir qu’elle n’est pas la seule à être cajolée : « Les mots doux sont à tout le monde ». Mais la jalousie l’emporte encore lorsque celle qui rit revendique ensuite les mêmes mots pour la douceur accordée… Le retournement humoristique concerne toujours au premier chef le plaisir et l’évocation des joies enfantines. En donnant forme animale à des personnages rondouillards finement dessinés, emmitouflés d’un pelage qui suggère le moelleux du duvet, les illustrations de Claude K. Dubois, toutes en pastels ocre soulignés de lavis aux effets d’aquarelle estompant le décor, contribuent à créer une atmosphère de tendresse. Le bonheur réside bien avant tout dans la nature chaleureuse des relations graphiquement représentées, où triomphent l’étreinte et l’embrassement, où le bond joyeux contredit la soudaine crispation.

L’ouverture astrale du désir

L’intention d’un bonheur identique préside à l’album plus récent Mon papa est un géant (Bayard Jeunesse, 2005) dans lequel Carl Norac a pu rivaliser avec Anthony Browne, et plus indirectement, avec Pef et sa grand-mère : le père ici est un homme véritable, mais sa qualité de géant n’est établie qu’en fonction du point de vue relatif du garçon qui parle. L’exagération plaisante résulte cette fois de l’emphase poétique et du jeu sur les métaphores qui sont alors prises au pied de la lettre. Ainsi, l’enfant peut-il déclarer : « Quand les nuages sont fatigués, ils viennent se poser sur les épaules de mon papa ». Avec une complaisance amusée, l’image d’Ingrid Godon répond à cette sollicitation et montre ces nuages posés sur l’homme comme une cape. De même, lorsqu’il est dit que ce père peut « shooter jusqu’à la lune », le pied de celui-ci représenté au bout de sa jambe étendue paraît atteindre l’astre de la nuit. Le trait large et assuré et les silhouettes des personnages solidement redoublées et comme « calées » par des traînées noires sur les fonds de couleur unie ne laissent percevoir aucun état d’âme, aucune faiblesse, ni hésitation dans la visée esthétique. Ce père capable de provoquer « une tempête en éternuant » et qui fait trembler de peur la terre en courant n’est toutefois pas invincible et sa force peut impliquer sa faiblesse, notamment au jeu de billes ! Pourtant les deux images d’une étreinte finale entérinent le constat d’une osmose et d’un échange affectif entre le père et l’enfant : « Moi, je n’ai peur de rien quand je suis dans les bras de mon papa » et « Mon papa est grand et il m’aime de tout son cœur de géant ». L’enfant enveloppé dans les bras de son père sur fond vert puis sur fond rouge clame bien haut une complicité qui pourrait paraître un enfermement, si, par le jeu et les pouvoirs de l’imagination, elle n’était aussi ouverture astrale et naturelle sur le monde environnant.

La double lignée parentale

De toute façon, sont présentes ici la dominance et la transmission masculines de l’affection que l’on sentait déjà dans un album de Carl Norac plus ancien, Cœur de singe (L’École des loisirs, 1995): dans cet album qui valut à Carl Norac le Prix Livrimages, le vieux singe (sage ?) Tao déguise sous les effets d’une puissance surnaturelle le don de l’objet magique qui aidera le jeunes singe Zaou (il y a du Zéphir ou de la Zazie dans la turbulence de celui-ci) dans son initiation : « Au moment où le jeune singe saisit le bambou, le rayon disparaît sans laisser la moindre lueur. Tao a tout vu du prodige. Que tu le veuilles ou non, Zaou, une mission t’est confiée par de hauts esprits. »
C’est ce même grand-père qui, déguisé en « prêtre » (mais l’image affuble plutôt celui-ci d’une capuche de moine redoutable) aidera Zaou au terme de l’histoire à s’arracher au marécage dans lequel il allait s’enliser, pris au piège d’une lune maléfique reflétée dans l’eau dormante. Comme l’écrit Carl Norac dans Le dernier voyage de Saint-Exupéry, « la mare » entre dans sa collection de « cailloux » : « L’eau morte, stagnante, semble une porte menant à tous les mystères. » (8) Victoire donc, grâce à l’ancêtre masculin sur les forces négatives de la terre et de l’eau traîtreusement associées (le substrat maternel ?), si ce n’est qu’un démenti est apporté à cette hypothèse par une énorme pleine lune rouge qui dans la dernière planche, les éclaire : « si rouge qu’on la dira couverte de fruits ». De la mare où se mirait une lune traîtresse à l’astre véritable ? C’est que le déploiement de la narration a permis une métamorphose symbolique, offerte, en définitive comme la transformation et la réalisation d’un nom : au début, en effet, Zaou a voulu écrire son nom sur le sable avec l’aide du bambou magique reçu du ciel et, ce faisant, a pu assister à un étrange miracle : « A l’instant où il écrit la troisième lettre, le O se remplit de fruits. » Cette troisième lettre est celle qui lui permet de croiser son nom avec celui de son ancêtre et d’établir une analogie avec lui Tao/Zaou. Lorsqu’on a affaire à un écrivain qui a joué sur le nom de Coran pour s’appeler Norac, il ne faut pas être grand sorcier pour comprendre que le symbolisme de l’O renvoie au « Nom du Père » lacanien. Mais ici ce O qui se remplit de fruits est celui d’une fructification de la lignée féminine (de même que, dans le folklore religieux, le O qui semble inscrit sur le noyau des dates est attribué à l’exclamation de la mère du Christ qui, en voyant ce fruit du palmier se serait exclamée : « Oh, le beau fruit ! », le marquant au sceau magique de son admiration). En passant du O imprimé dans le sable à la lune chargée de fruits, c’est une véritable transmutation des signes et à un mystérieux auto-engendrement qu’assiste le lecteur. Ainsi l’épreuve de Zaou couronnée de succès dans le désert a-t-elle des fondements mythiques, et renvoie-t-elle à une double lignée mythique de l’écrivain. On n’insistera jamais assez sur la superbe planche finale qui montre l’ancêtre et l’enfant marchant la main dans la main sous le disque énorme de l’astre… Certes le « don du ciel » est lié au Logos, à la parole, mais le cadeau de la lune appartient à des forces naturelles plus discrètes et silencieuses.
Enfin on ne pourra pas éviter de penser qu’en affublant, notamment avec insistance dans les pages de garde de son album, d’une superbe queue recourbée en volutes ses singes soumis au principe du déguisement et de la ruse, l’illustrateur Jean-Claude Anglebert a cherché à jouer avec une pictographie archaïque (au sens où elle met en scène des primates renvoyant aux premiers âges du monde) : sur la page de garde, Zaou est montré debout sur ses pattes de derrière, comme annonçant le geste de l’homme accédant à son état définitif d’être humain. Marquée du sceau de la volute baroque, la déambulation initiatique de Cœur de singe, on le voit, un peu difficile pour Juliette, était inaugurale et appelait des rituels ultérieurs et une extase auxquels nous reviendrons.

Le sourire de la pierre comme arme suprême

Si la douceur est capable de juguler la violence, le sourire est l’expression la plus ostentatoire de la puissance qu’elle offre aux démunis. Cette « leçon » est « illustrée » par la morale naïve (le conte comme forme simple de la morale du groupe, écrivait André Jolles) de l’album Le sourire de Kiawak publié en 1998 : Kiawak, le jeune Inuit, a refusé de tuer et de manger le poisson qu’il a pêché, car il a cru voir la bête lui sourire : il oppose la même défense à la menace d’un ours énorme, puis à celle d’une tempête (dont il provoque le rire !) et se qualifie pleinement comme « grand sorcier » capable d’apporter la paix à sa tribu et de conquérir un sommeil paisible ; sensible au bercement du vent... Que l’histoire ait été suggérée à Carl Norac par une statue sculptée dans une « pierre à savon » des esquimaux du Canada, comme Carl Norac nous l’a confié, est un autre signe de la puissance magique de l’imagination matérielle qui ici rejoint les rêveries de l’animisme enfantin.
Dans l’album plus « candide » Donne–moi un ours, illustré par Emile Jadoul à coups de grands carreaux de couleurs qui affectent autant la nappe de la table que les pantalons du père de famille porteur de cravate (un signe de complicité entre les fonctions du dedans et du dehors ?), un ours de nouveau est invité. Véritable, celui-là, il est appâté dans la forêt avec un pot de miel par le père qui, victime d’un Surmoi déraisonnable, désire offrir un « nounours » vivant à son fils. L’animal, une fois introduit, devient franchement encombrant et indésirable : ne risque-t-il pas de son poids écraser le rejeton qu’il est censé protéger ? Dans la maison voisine, un autre enfant se lasse aussi de bercer son ours en peluche : les deux ours sont donc renvoyés en même temps : « Va-t-en, je ne t’aime plus ! » répudiation cruelle, « Mais, pas pour longtemps », explique le texte, alors que l’image présente les deux enfants partis dans la forêt, munis de deux pots de miel avec lesquels ils espèrent capturer d’autres partenaires. Sourire de l’un, dans le décalage entre la loi de l’ordre familial et la loi du désir et dans la répétition contradictoire de l’humour.

B) Entre ludisme et onirisme : du réalisme au baroque post-moderne

Le jeu de l’enfant dans la culture populaire contemporaine

La participation de l’enfant à l’imaginaire ludique était déjà présente dans les albums précédents, mais elle change de registre à mesure que s’élève l’âge des personnages impliqués dans les récits. Ainsi, lorsque le héros d’une dizaine d’années de Beau comme au cinéma (1997) sort de la salle de spectacle, « il a emporté avec lui un peu de la lumière de l’écran » et le réel se trouve pour lui comme contaminé par la fiction : « L’avenue se déroule comme la pellicule d’un film ». Louis Joos place alors côte à côte sur la même image l’enfant bondissant, et comme illuminé, et une représentation réaliste de la ville moderne, avec ses voitures et ses autobus qui éclaboussent les passants et semblent surnager dans les flaques de la pluie où leur carrosserie et leurs phares projettent des effets d’ombre et de lumière virant au fantastique. Cette osmose du réel et du monde de l’illusion établit un terrain d’entente (forme supérieure de l’espace transitionnel), où peut s’inscrire la parole (« Je m’appelle Oscar. Ma vie est une aventure. »), et déclenche une intense activité ludique de l’enfant saisie à travers le point de vue du narrateur dans ce qu’on pourrait appeler une « vision partagée » : « Le parc, c’est sa jungle. Avec un bâton, il coupe les lianes, chasse les fauves, assomme les serpents. »
La pulsion héroïque met ainsi Oscar face à face avec la statue d’un chevalier sur son piédestal : « Il provoque même en duel un cavalier qui se transforme en pierre. » Le jeu est facteur (partage) d’hallucination. Mais comme son auteur, Oscar porte en lui l’obsession du théâtre (inculquée par sa mère ?) et aperçoit sur un champ de neige « quelqu’un qui semble aussi vivre dans une histoire », un homme qui paraît ne pas le voir et « danse pour lui même » : « Celui-là, pas de doute, c’est un acteur », pense l’enfant. L’histoire révèlera qu’il s’agit de monsieur Wang pratiquant le Tai-Chi, le grand-père chinois de la petite Chu à laquelle Oscar va être présenté. Mais, dans un premier temps ce personnage exotique et énigmatique relance la rêverie du garçon et s’avère être le déclencheur d’une fiction qui s’appuie sur toutes celles que distille la culture populaire contemporaine : « Quels personnages a-t-il joués, Un empereur de Chine ? Un chasseur dans la neige ? Un dieu de lune ? ou, peut-être dans un film à frissons, le redoutable Fu Manchu… » On remarquera que la liste inclut un certain nombre de références internes à l’œuvre de Carl Norac : au conte, au monde de la chasse dans le Grand Nord. Les images de Louis Joos corsent la dose en montrant les affiches qui décorent la chambre de l’enfant et traduisent ses obsessions : Mickey, Baron Munchausen, Indiana Jones, L’Ours, Bat Man, Jurassic Park, peut-on lire. Le cinéma, en effet, est (était, jusqu’à l’avènement des jeux multimédia ?) le grand pourvoyeur de fantasmagorie pour la jeunesse, et Oscar est lui-même un spectateur actif, lui qui s’écrie devant les hésitations d’un personnage de film : « Vas-y ! Embrasse-là ! Bravo ! », au point de se faire imposer silence par la salle. L’humour, on le voit, double en permanence la vision héroïque d’un commentaire déconstruisant l’emphase et les excès juvéniles du sentiment. Mais l’histoire tourne au merveilleux, lorsqu’on s’aperçoit qu’Oscar est accueilli par mademoiselle Chu qui lui offre pour le début de l’année chinoise un cadeau enfermé dans un emballage rouge. La surprise finale consacre le rituel de la fête d’enfance par excellence, celle du don de l’objet symbolique, emblème de douceur :

« Oh ! Un lampion de papier !
Accroché au plafond,
Il tourne doucement.
Image par image, Magie pour magie.
« C’est beau comme au cinéma ! »

Et Charlie Chaplin, souriant sur une affiche, semble d’un sourire consacrer la malice du narrateur ! Car c’est cette histoire qu’Oscar racontera à ses parents revenus à la maison, ce soir de neige, comme le laisse deviner le toit blanc éclairé par une lune invisible et contrastant fortement avec les branches noires, échevelées et inquiétantes des arbres sur lesquelles semble avoir soufflé un vent, sinon de folie, du moins de fantaisie capable de dissiper l’inquiétante étrangeté de la ville moderne. Le réalisme du propos qui est la présentation de l’enfance contemporaine est donc indissociable d’une envolée sur la rêverie et les affabulations d’un poète en herbe.


La nuit et les rêveries de l’animal sauvage

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Le jeu de la lumière des phares sur les reflets de l’eau par lequel Louis Joos concrétise les visions nocturnes de Carl Norac a trouvé un prolongement dans l’album Le rêve de l’ours toujours publié par Pastel en 2000. C’est dans une île sur une rivière qui est le Saint Laurent que se déroule l’action suggérée en 1998 par un séjour au Canada et par une aventure personnelle de l’auteur amené à dormir dans un phare désaffecté dans cette région. L’ours en question est, en réalité, une ourse qui a été séparée de son ourson effrayé par la circulation des camions sur une grande route. Les glissades sur une pente herbue de la mère et de l’enfant - ces premiers jeux d’exercice précédant les jeux de simulacre et les jeux de règle, selon la classification de Jean Piaget- - ont été arrêtés et détruit est le bonheur d’être au monde dans une relation fusionnelle privilégiée (Vas-y, Mano l’acrobate ! lui dit sa maman en riant. »). Le récit à la troisième personne d’un narrateur qui lit les pensées de l’animal se parlant à lui-même, montre comment l’ourse, en quête de son ourson (« Si Mano retrouve son chemin, se dit-elle, il reviendra ici. »), observe le comportement des hommes et s’étonne de voir le gardien pleurer, lorsque le phare est désaffecté et qu’il perd son travail. Emportée par la curiosité, cette bonne mère entre finalement dans le bâtiment et avec sa tête déclenche par hasard le mécanisme qui ramène la lumière et permet à son ourson de revenir au lieu de sa naissance pour la retrouver. Elle regagne, elle aussi le bonheur, car elle n’arrivait plus à « rêver » sans la lumière du phare ! Mais au fait, peut se demander le lecteur naïf : à quoi rêvait l’ourse ? Si ce n’est à son fils… On admirera la superbe planche finale montrant l’ourse et l’ourson entrain de pêcher dans un rapide de la rivière : l’illustrateur exploite avec brio le fond blanc du papier sur lequel des traits vigoureusement appliqués suggèrent la violence du courant et le jaillissement de l’eau, au point de gommer en partie la séparation qui oppose le fleuve à la végétation de la rive. La beauté des paysages, la splendeur des nuits étoilées et des sous-bois de la forêt rendent plus vif le sentiment poétique d’instants privilégiés que Carl Norac a décrits à Louis Joos, avant que celui-ci ne se mette au travail…

L’extraordinaire : dans la gueule du volcan et chasser avec un loup !

Exercices physiques, jeu de hasard des personnages et actes graphiques de l’artiste se combinent donc pour construire une fiction qui fait largement appel aux forces naturelles d’un certain romantisme. Louis Joos avait déjà superbement illustré Nemo et le volcan en 1995 : on découvrait dans cet album une nature exotique luxuriante et surtout la fascination pour le feu terrestre que le héros provoquait par un lancer de pierre. Le geste de l’enfant qui lance des pierres ! Pulsion incontrôlée du premier défi adressé au monde de l’aventure… Cette dernière devait recevoir pour Carl Norac une nouvelle impulsion après son séjour au Nord de la Norvège où lui fut rapportée l’histoire qui allait aboutir à l’album Un loup dans la nuit bleue (Pastel 1996). Louis Joos qui refuse avec détermination tout idée de voyage, mais qui a le don extraordinaire de saisir dans ses illustrations ce que Henry James appelait le « génie des lieux », était le partenaire tout désigné pour cette aventure esthétique.
Si le récit du Sourire de Kiawak se greffait sur une histoire de pêche, c’est la chasse (le chasseur, comme transformant activement les fantasmes et pulsions agressive de l’enfance ?) qui inspire ce dernier album, une narration à la première personne illustrée : le cadet de famille Hilmar est seul chez lui, dans une ferme isolée du grand Nord norvégien après le départ de son frère parti avec le camion. Le bateau de son père mort s’étant échoué, il ne pourra pas partir pour la pêche à la morue et se décide à aller chasser le renne. Sur la piste glacée dans un paysage désolé, mais splendide, il s’aperçoit bientôt qu’il est lui-même suivi et le loup qui le guettait se précipite sur lui, affamé. Hilmar glisse et tombe, mais, curieusement l’animal l’épargne (« Il y avait dans ses yeux comme de la tristesse. ») et l’adolescent partage avec lui sa nourriture : d’agresseur virtuel, le loup devient un auxiliaire magique, écarte un aigle menaçant et guide le chasseur ver une nouvelle proie. Celle-ci sera épargnée (« Ce n’est pas un jour pour ôter une vie. »). L’extraordinaire n’est pas épuisé, puisque le loup, lui-même, renonce à poursuivre le renne et le narrateur est laissé avec un dilemme : « Est-ce la faim qui l’a amené ici ou bien est-il venu pour me rencontrer ? » Il décide de partager ce secret avec son père mort, mais le lecteur n’aura pas la solution de ce mystère et s’interroge sur le sens donné à cette dernière relation. L’extraordinaire est bien la marque du merveilleux de la nature, lorsque la culture nous indiffère…

« Vagabonder » sur les nuages avant la chute

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Dans sa Théorie du nuage (9) Hubert Damisch faisant l’histoire de la peinture, rappelle l’importance de l’iconographie religieuse à l’époque de la Contre-Réforme et évoque à ce propos les nombreuses images du Christ ou de saints montant sur un nuage vers les hauteurs de l’Empyrée. Un motif souvent richement illustré dans les coupoles des cathédrales, comme dans celle de Parme pour l’Assomption de la Vierge, entourée d’une foule d’angelots joufflus. Un motif d’élévation dont nous avons montré la résurgence fréquente dans l’illustration pour la jeunesse dans Art baroque, art d’enfance (10). Avec Le dernier voyage de Saint Exupéry, qui n’est pas destiné aux jeunes enfants, Carl Norac sacrifie pleinement au style du baroque postmoderne en offrant à l’aviateur dont l’avion a été abattu au cours d’un vol de reconnaissance en 1943, une lente agonie sur les hauteurs du ciel. Louis Joos, lui encore, est chargé de la mise en images et sa conception graphique adopte au premier abord un schéma assez prévisible : la trajectoire ascendante du Lightning, l’avion de Saint-Exupéry, avec sa traînée de flammes orange, conserve une farouche résistance, un invincible désir d’ascension. Elle occupe la première de couverture et le début du récit et a pour contrepoint au terme de l’aventure qui est aussi le sommet tragique d’une vie, les noirs volutes de fumée descendante qui accompagnent l’avion vers l’anéantissement et l’apaisement d’une ligne blanche sur la mer. Mais tout l’art de Louis Joos consiste à diversifier ce canevas et à y introduire les mouvements impulsifs de son inspiration.
Le récit graphique opère aussi, dans une perspective constructiviste, un savant glissement du motif de la page bleue, fragment de ciel prélevé comblant l’espace où pointe la chaise fétiche de l’aviateur, vers le carré rouge d’une sorte de miroir sanglant où se reflète le couchant. Entre les deux s’étend l’espace immense et versatile des nuages troués de failles dont louis Joos tire une stupéfiante fantasmagorie. Ici aucun hommage belge à « la ligne claire » : toile hachurée, barrée de longues strates horizontales (pp. 8-9), magma bleuâtre qui le dispute au vide (p. 24), rafales de taches sépia étirées sur des granités ocre et bleu pâle (pp. 26-27). vastes plaines ondulantes sous de denses lavis de la même couleur intensifiée (pp. 36-37) : « Je n’ai pas aimé le néant, c’est ainsi que j’ai fait connaissance avec le vide, le grand vide, la profondeur bleue » , turbulentes tornades noires convulsées par l’orage (« Là-bas, un mot est le début d’un nuage. »)(pp. 74-75), masses plus douces sur lesquelles le poète peut s’allonger quand : « Il est grand temps de rallumer les étoiles ». Ou encore territoires striés, déchirés de longues griffes écrasées sous un ciel d’encre (pp.62-63).
L’avion y prend parfois des formes fantastiques de monstre ou d’insecte, véritable « machine baroque » dans tous les sens du terme, puisqu’il sert à hisser vers la voûte céleste un Phaëton inédit qui court volontairement à sa perte. Le héros y paraît, tel Baudelaire ou Hugo, méditant au gré de quelque sinistre aquarelle. Placé près du cœur du livre un brasier, franges noires sur fond rouge débridé, attend la traversée du lecteur. Un monde en pleine insurrection et qui proteste devant l’outrage dela mort en attente ! Et qui recherche la paix d’une présence douce dans le passage des comètes : la chevelure de Bérénice. Car le plus beau, ce sont les portraits de femmes, à la mine de plomb, au pastel ocre ou à l’encre : « Consuelo, Consuelo, est-ce toi ? » (p. 100)…
Comment dire la recherche verbale d’un texte qui cherche à gommer les frontières avec l’œuvre de référence de Saint-Exupéry, qui s’efforce d’en devenir le double poétique et dont l’examen exigerait des pages d’analyse. Retenons simplement ce qui paraît une tentation autant qu’un aveu, cette phrase de revendication : « C’est pourquoi les pilotes représentaient pour lui les vrais aristocrates. Leur blason n’était que l’écusson de l’Aéropostale. Cependant, leurs avions de roturiers s’élevaient plus haut que les arbres généalogiques. » (11) L’artiste, l’écrivain, nouveaux héros des temps modernes, proches de la nature et capables de communiquer avec le ciel ?




Mais pour Juliette, c’et l’heure des vacances.
Aussi, nous laisserons Carl Norac en compagnie de son rêveur sur cette plaque tournante de son œuvre, car Le dernier voyage de Saint –Exupéry, en effet, est un lieu de concentration et de ressourcement qui concluait une longue période d’exploration et de mise au net : c’est en parcourant son ciel littéraire entre la chevelure de Bérénice, la Petite Ourse et le Chariot que Norac sans doute découvre cette Grande Ourse venue sur terre animer l’album illustré par Kitty Crowther en 1999. C’est Dans Le dernier voyage de Saint-Exupéry qu’apparaissent, à travers la brume des images de Louis Joos, les tours de New York, sous le ciel rouge, prémonitoire d’une autre catastrophe ! C’est dans les territoires désolés (mais si riches d’humaine condition) du ciel qu’ont été conçus Akli, le prince du désert (2003) et Le petit sorcier de la pluie (2004), si vigoureusement illustrés par Anne-Catherine de Boël. Les épreuves initiatiques infligées à ces jeunes héros (l’épreuve du sable brûlant, du soleil torride…) font d’eux des frères jumeaux du Petit Prince, de même que Carl Cneut, dont la collaboration est une première entre artistes wallons et flamands, paraît un autre double de l’écrivain dont il partage les personnages, toujours en quête de vol et de lévitation dans Un secret pour grandir en 2003. L’aventure se poursuit qui conduit Carl Norac, de plus en plus loin, vers l’Afrique avec Dominique Mwankumi et, sinon sur les hauteurs, du moins de l’autre côté du monde. Dans tous les cas, comme le laissent entendre les paroles ajoutées aux images qu’Eric Battut avait déjà réalisées et qui ont été proposée à Carl Norac pour une illustration verbale, il s’agit d’un Petit bonheur (2005) qui surgit mystérieusement d’une « petite voix » de poète :

Est-ce le blé qui chante ? un épouvantail
Qui appelle son oiseau ?
Ou la flèche de l’arc-en-ciel
Qui fend l’air ?

Magie naturelle, l’essence même du flamboiement baroque. Communiquée par la voix mythique de l’enfance dont la magie réside dans la volonté de ses représentants, capables d’entendre la violence que le Géant de la Grande Tour veut expulser de la ville. Car ce dernier Sisyphe de l’espoir paie ainsi romantiquement le prix d’un nouvel humanisme.

Jean Perrot

Notes

1) Carl Norac, Le dernier voyage de Saint-Exupéry, Tournai, Belgique, la Renaissance du livre, 2002, p. 126.
2) Ibid., p. 130.
3) Ibid., p. 100.
4) Ibid ;, p. 81.
5) Ibid., p. 5.
6) Ibid.
7) Carl Norac, Collectionneur d’instants.20 ans d’écrits, 20 ans d’images. Catalogue de a médiathèque d’Orléans, janvier 2006.p. 43.
8) Le dernier voyage… Ibid., p. 137.
9)Hubert Damisch, Théorie du nuage. Pour une histoire de la peinture. Paris : Seuil, 1972.
10) Jean Perrot, Art baroque, art d’enfance, Presses universitaires de Nancy, 1991.
11)Le dernier voyage… op. cit., p. 100.

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Commentaires

Site personnel de Carl Norac: http://www.carlnorac.com

Écrit par : Comm | 10 avril 2006

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bonjour,Mr. Norac!!!je suis professeur de français tunisien et je m'intéresse à ton oeuvre "la canne de grand-père" je n'ai retrouvé aucune indication et aucaun support image pour aider les élèves du collège à saisir le sens global de l'oeuvre!!!!avec tout le respect que je vous dois je t'envoie ce message pour m'aider un peu à retrouver ce qui vous paraît utile(support image, commentaire,test de compréhension...) Merci

Écrit par : Sayeh | 22 mars 2008

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