09 janvier 2006
» Les grandes questions

(Une sélection de Claude André - Article paru dans le dossier «Philosophie» du n°42 de Citrouille - image ci dessous : Mathieu, Grégoire Solotareff, L’École des Loisirs)
Si l’édition documentaire pour la jeunesse propose depuis quelques temps des ouvrages de philosophie aux enfants, les auteurs de fiction, eux, ont de tout temps écrit des textes qui se mesurent aux grands « pourquoi » qui nous agitent, dès l’enfance. Je ne veux pas parler ici des albums construits autour d’un thème, qui répondent à une nécessité, souvent ponctuelle (naissance, jalousie, séparation, mort…) et l’approchent de façon plus didactique que philosophique, mais plutôt repérer dans les albums essentiels ceux qui abordent de manière existentielle les grands moments de notre existence et les inquiétudes qu’ils génèrent. Car si chaque histoire de vie est différente et unique, chaque humain, petit ou grand, est confronté tour à tour à des interrogations qui peuvent se partager. Le bébé déjà cherche à comprendre cet univers dans lequel sa mise au monde l’a projeté et l’enfant, dès qu’il sait parler, questionne son entourage, ou l’informe avec le plus grand sérieux de ses questionnements permanents.
Toutes et tous nous avons en mémoire ces réflexions étonnantes que les enfants émettent et qui nous éblouissent par leur inventivité et la force de leur intuition. On peut nourrir cette intelligence et cette sensibilité grâce à des albums qui questionnent plus qu’ils ne répondent et qui stimulent la curiosité des enfants : philosopher c’est avant tout se poser des questions. Le détour par la fiction peut faire sens, pourvu que l’anecdote ne masque pas le propos ou au contraire, que le propos n’étouffe pas dans l’œuf la force du récit. La sélection qui suit comporte des titres devenus des classiques, connus de tous, mais si riches de sens qu’il est possible de les regarder autrement. Je me souviens que c’est grâce à une enseignante de maternelle que j’ai découvert la dimension métaphysique de Jojo la mâche, qui m’avait échappée jusque-là : la disparition de cette vache (sa mort ?) la fait devenir autre chose, ailleurs. Cet ailleurs est inaccessible mais on peut l’apercevoir là-haut dans le ciel si lointain, tout au fond du cœur… D’autres titres, moins connus, restent à découvrir, que cette liste en soit l’occasion. Enfin quelques titres très récents m’ont paru devoir être signalés car ils ouvrent le regard sur l’impalpable qui nous habite à chaque instant, tout ce frémissement d’idées, de sensations, d’intuitions, que les enfants ressentent, qui les questionne et que les livres peuvent nourrir.
Claude André, L'Autre Rive
Qui suis-je ? Tous les personnages imaginés par Grégoire Solotareff se posent cette question mais je retiendrai avant tout Mathieu, qui comprend qu’on ne peut décider de sa vie qu’en partie, car on n’obtiendra jamais que tout le monde nous aime, et on ne pourra jamais aimer tout le monde ; puis Fleur qui nous apprend qu’être Toute Seule ça ne se subit pas, ça se décide ; enfin, le petit éléphant et le grand lion de Toi grand moi petit qui deviennent le grand éléphant et le vieux lion tout ratatiné : pendant que les enfants grandissent les adultes vieillissent - comme le dit le proverbe africain « l’enfant est le père de l’homme ». En écho, Bachelard répond : l’enfant est un « rêveur définitif ». Et c’est l’enfant qui inspire l’auteur de Les Escargots vont au ciel, Dominique Paquet. Sa « questionneuse » a neuf ans. Elle cherche à comprendre le monde qui l’entoure. Un dialogue incisif s’instaure entre elle et un facteur ; pas de réponses absolues, mais quelques clés pour tenter de dessiner du monde un reflet presque honnête… Les animaux songeurs de Geert De Kockere dialoguent eux aussi en Tête à tête, et nous renvoient à bien des questions existentielles. Pétris d’enfance, ils affrontent avec naïveté ce qui les étonne ou les angoisse, et les relations affectives sont au cœur de ce texte subtil et fort qui se lit merveilleusement à voix haute. « Vraiment, à bien y réfléchir, l’homme est fort curieux dans son humanité »… C’est ainsi que François Delebecque nous transmet pour sa part Les Songes de l’ours. Ours en peluche, photographié en noir et blanc, tout petit face au vaste monde, si fragile face aux grands travaux qui plaisent tant aux hommes et qui défigurent la nature, si fort grâce à la pertinence de ses questions.
Pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquooaa ? Pendant ce temps, Hulul voudrait être à la fois à l’étage et au rez-de-chaussée de sa maison. Il s’y entraîne en montant et descendant ses escaliers de plus en plus vite… Pour faire du thé aux larmes il pleure en pensant aux chaises qu’on a oublié de réparer et aux crayons devenus trop petits pour qu’on s’en serve encore… Tendre Hulul d’Arnold Lobel, comme il ressemble à ces petits enfants questionneurs et sensibles, hantés en secret par la peur de la perte et de la séparation. D’ailleurs pourquoi est-on sur terre ? À cette Grande question, Wolf Erlbruch offre des réponses multiples. C’est en s’adressant ainsi aux enfants qu’on leur permet d’affronter la complexité. Celui imaginé par Régis Lejonc veut savoir quant à lui ce qu’il y a Dans la tête d’un chat, d’un oiseau, d’un éléphant, et l’adulte qui lui répond, loin de lui donner des réponses fermées, l’amène à s’approcher du mystère des êtres, car le doute est plus formateur que la certitude. Chonchon, l’ours de Julie (et de Christian Bruel…), se demande, lui, qui il serait si cette petite fille avait préféré une poupée l’été dernier… Au-delà de ce qu’il sait faire et surtout de tout ce qu’il ne sait pas faire, il découvre que c’est la force de sa relation aux autres qui fait de lui un être unique. Vivre sans moi, je ne peux pas conclut le garçon de De Doncker, qui se demande qui seraient ses parents, ses frères et sœurs, ses amis, s’il n’était pas venu au monde. Comment concevoir un monde dans lequel on ne serait pas ?
J’ai peur. Madame K passe son temps à se faire du souci, elle a si peur de ce qu’elle est et encore plus de ce qu’elle n’est pas encore… Grâce à un mari compréhensif elle pourra se lancer dans ce grand Remue-ménage chez Madame K. Féminin, masculin, doute, patience, angoisse, confiance sont mis en scène par Wolf Erlbruch avec subtilité. La magistrale comédie de la vie qu’il donne à ça concerne tellement les enfants qu’ils sont fascinés par cet album unique. Et durant ce temps, Que font les petits garçons ? Ils s’entraînent à affronter la vie. Comment ? Mais en jouant bien sûr et tant mieux si leurs fantasmes sont conviés à chaque page. Cet album étrange et fascinant, conçu par Nikolaus Heidelbach, dérange bien des adultes… Mais les enfants en redemandent !
Que sais-je ? Radhija (ou la fille de Thierry Lenain ?) se demande si elle n’est pas le rêve de quelqu’un. Et si elle avait le pouvoir de changer son rêveur ? Et si, au contraire elle n’existait plus au réveil de celui-ci ? Les adultes qu’elle questionne ne veulent pas entrer dans son questionnement, mais elle réussira à les déstabiliser suffisamment pour qu’eux aussi, et l’auteur compris, reconnaissent leur ignorance : Et si tout ça n’était qu’un rêve ?… Oui mais, Et Dieu dans tout ça ? renchérit Marie Desplechin. « Dieu est une question qui m’intéresse depuis que je suis tout petit, avec les dinosaures et le big bang » répond Henri élève de CM2. Pourquoi ? parce qu’ « un gros malin a écrit un jour que Dieu était une mauvaise réponse, mais une bonne question… » En serait-il de même pour cette autre fameuse question : qu’est-ce que le bonheur ? Des générations de lycéens, d’écrivains, de philosophes et de gens de toutes sortes ont tenté de résoudre cette interrogation. Et c’est Selma, la brebis de Jutta Bauer, qui répond de la façon la plus décapante et la plus pertinente : pourquoi aller chercher ailleurs ce qu’on a à sa porte ? Et quand la vie a passé sur l’arbre et sur l’enfant, avec son lot de rêves et de déceptions, L’Arbre généreux, nous dit Shel Silverstein, a lui encore et encore à donner… Donner, recevoir : au-delà de la vie biologique qu’est-ce qui nous fait exister ?Claude André, librairie L’Autre Rive
Jojo la mâche
Olivier Douzou
Éd. du Rouergue
Mathieu
Grégoire Solotareff
L’École des Loisirs
Toute Seule
Grégoire Solotareff
L’École des Loisirs
Toi grand et moi petit
Grégoire Solotareff
L’École des Loisirs
Les escargots vont au ciel
Rêverie, avec la complicité tutélaire de Gaston Bachelard
Dominique Paquet
Éditions Théâtrales jeunesse
Tête-à-tête : 15 petites histoires pas comme les autres
Geert De Kockere / Klaas Verplancke
Milan
Les Songes de l’ours
François Delebecque
Éd. Thierry Magnier
Hulul
Arnold Lobel
L’École des Loisirs
La Grande question
Wolf Erlbruch
Éd. Être
Dans la tête
Régis Lejonc / Séverien Assous
Éd. du Rouergue
Chonchon
Christian Bruel / Sophie Dutertre
Éd. Être
Vivre sans moi je ne peux pas
De Doncker / De Dendooven
Éd. Être
Remue-ménage chez Madame K
Wolf Erlbruch
Milan
Que font les petits garçons ?
Nikolaus Heidelbach
Seuil Jeunesse
Et si tout ça n’était qu’un rêve
Thierry Lenain / Brigitte Susini
Nathan
Et Dieu dans tout ça ?
Marie Desplechin
Neuf, École des Loisirs
Selma
Jutta Bauer
Les versatiles, La joie de lire
L’arbre généreux
Shel Silverstein
L’École des Loisirs
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