06 janvier 2006
» Nous naissons tous philosophes, mais nous l’avons oublié.

(Un texte de Martine Laffon - Article paru dans le dossier «Philosophie» du n°42 de Citrouille)
Sans doute, le Norvégien Jostein Gaarder, en écrivant son roman sur l’histoire des idées, Le monde de Sophie, ne se doutait-il pas qu’il déclencherait en quelques années autant de passions philosophiques et l’explosion d’un nombre impressionnant de livres sur le sujet. La philo est partout, au goûter, à l’école, en album, en bd, en anti et pro manuel, en petit et en grand, en gros, en gras… Et les questions, les pourquoi, les comment, s’empilent les uns au-dessus des autres avec humour, sérieux et pédagogie, à la manière d’un sandwich américain appétissant ou franchement indigeste. La vie, les sentiments, la guerre, la violence, la planète, la solitude, le bonheur, la vérité, l’égalité, autant de sujets mis à la question pour des lecteurs allant des bébés les plus avertis aux adolescents soucieux de prendre quelques longueurs d’avance pour affronter le lycée.
Mais à qui est réellement destinée cette profusion d’ouvrages ? Aux enfants ou aux parents ? Si les premiers n’ont pas vraiment l’air préoccupé de savoir « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », les seconds semblent avoir abandonné la question depuis bien longtemps. Pourtant, comme le disait Jostein Gaarder lui-même, il n’y a pas d’âge pour se poser des questions ! Nous naissons tous philosophes, mais nous l’avons oublié. Nous avons perdu nos capacités d’étonnement et nous voilà passivement installés devant la télévision en train de manger une pizza et prêts à avaler tout ce qui nous est dit sans l’ombre d’un jugement personnel. Qui pourrait alors critiquer tout type d’ouvrages avec la mention philo qui mettrait en appétit le cerveau des enfants et avec lui leur civilité et leur citoyenneté ? Acheter de quoi faire de la philo chez soi renverrait peut-être au désir inconscient d’aider son enfant à être intelligent, ouvert, réfléchi et responsable. Projection de soi idéale…
À moins que cela soit plus simplement dû au besoin d’être conforté sur la validité ou la valeur de ce que l’on transmet. Les thèmes récurrents de certains discours ambiants sur une perte des repères moraux, sur la difficulté de comprendre un monde de plus en plus complexe, de trouver sa place dans la société, d’acquérir suffisamment de compétences fragilisent et inquiètent. De plus, le sentiment diffus de ne pas savoir quoi répondre à son enfant sur des sujets hier encore tabous ou trop intimes pourrait bien inciter les parents à chercher dans ces nouveaux « livres de philo pour enfant, » une sorte de bouée de sauvetage. Ce serait un moyen plus facile parce que déjà « prêt à penser », d’amorcer le dialogue avec eux et ainsi de leur donner toutes les chances de réussir leur vie et, plus prosaïquement, leur vie scolaire. Il se peut que les enseignants trouvent eux aussi une sorte de « guide » des questions à poser et de réponses à orienter, à partir des nombreux ouvrages, et matière pour de futurs débats en classe dans un « prêt à utiliser ». Et l’on perçoit alors comment le dialogue réel, celui où le maniement de la langue et l’acceptation de la pensée d’autrui sont requis, est essentiel pour mener une réflexion en profondeur et apprendre non pas à penser mais à bien penser.
Si les questions des enfants doivent êtres prises au sérieux et méritent le plus grand respect car « l’étonnement » disait Socrate « est la mère de toutes les sciences », certains ouvrages dits de philo n’en ont pourtant que le nom. Le livre devient alors prétexte aux faux dialogues, aux analyses restreintes et aux réponses douteuses. La question peut être intéressante, si la problématique mise en avant ne l’est pas, quel intérêt ? Dans un ouvrage intitulé Comment nous pensons, John Dewey, philosophe américain, remarquait : « Quand l’enfant ne se contente pas de la solution qu’on lui fournit, quand il continue à être préoccupé, à être attentif à tout ce qui peut l’aider à résoudre la difficulté qu’il rencontre, la curiosité devient une réelle force intellectuelle » à moins qu’elle ne soit figée ou étouffée par un enseignement dogmatique… La fiction n’est-elle pas alors le meilleur lieu d’éveil et d’étonnement. Les mythes à eux seuls, ne sont-ils pas des tentatives de réflexion sur les expériences humaines et sur le sens des choses ? On comprend alors pourquoi Platon et d’autres philosophes ne prenaient pas au sérieux Homère… un poète qui osait dans l’Odyssée à travers le voyage initiatique d’Ulysse, poser les interrogations essentielles sur la mort, le sens de l’existence, l’injustice, la violence et la barbarie.
Albums, contes, romans, poésie, pas un ouvrage de littérature qui ne rappelle que le lecteur est le seul acteur, qu’il n’a besoin de personne, ni de cadre prédéfini, pour être dans l’incertitude, le doute avec le sentiment obscur qu’il y a autre chose, de l’autre côté du miroir. On se structure dans l’effort accompli pour penser les choses du dedans, en se mesurant à ce que l’on ne comprend pas, en imaginant sa propre représentation du monde. Alberto Manguel, écrivain argentin, assimile la lecture à un « acte de liberté qui a contribué à faire de lui un homme rebelle à l’oppression et à la censure ». Pour lui, la littérature « loin de nous faire oublier le monde nous replace face à lui ». N’est-ce pas alors la première façon d’entrer en philosophie, si l’acte de lire ne tend à aucune conclusion et que toute lecture en prolonge une autre ?
Martine Laffon
Publié dans DOSSIER PHILOSOPHIE, TEXTES IMAGES D'AUTEURS D'ILLUSTRATEURS | Lien permanent | Commentaires (0) |
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