05 janvier 2006

» J’ai en quelque sorte bénéficié de la chance d’être un ignorant…

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(Un texte de Michel Piquemal - Article paru dans le dossier «Philosophie» du n°42 de Citrouille)
medium_piquemal.jpgIl faudrait être aveugle pour ne pas le voir : il y a une mode « philo » dans la littérature jeunesse. Ce qui porte ce label semble se vendre plutôt bien, d’où la volonté de nombreux éditeurs de s’engager sur ce créneau porteur… Pareille attitude n’est pas nouvelle. Nous en avons l’habitude, et je ne suis pas vraiment étonné du « tout et n’importe quoi » que l’on trouve estampillé sous cette étiquette philosophante. Pour séparer le bon grain de l’ivraie, je fais confiance aux libraires et au public… Ce qui me paraît plus intéressant, c’est d’essayer de comprendre pourquoi. Pourquoi soudain un tel engouement ? Car, s’il y a beaucoup de « surfing sur la vague », il faut tout de même admettre que vague il y a, et tenter de percevoir d’où elle vient. Pourquoi ce début de vingt et unième siècle fait-il la part belle à la philo ?


« La part belle »… Relativisons, toutefois. Notre début de vingtième siècle, mené par les lobbies de la consommation, baigne davantage dans la déculturation, la gadgetisation, les radios débilitantes, la téléréalité et autres guerres à l’intelligence. La vague philo reste un phénomène élitiste et marginal. Mais elle me semble tout de même être un ressac, un « contre-phénomène » face au gigantesque tsunami de dé-civilisation que nous prenons de plein fouet depuis une vingtaine d’années. Si nous ne jugions pas qu’il y a péril en la demeure, nous ne nous battrions pas sur ce front-là. Il y a quelque chose de militant dans notre engagement philosophique, un peu à la manière de ce que peuvent faire les éditions Rue du monde autour de la citoyenneté.

Pour ce qui me concerne, lorsque j’ai décidé en 2002 de rédiger les Philo-fables, et en 2003 mes Petites et Grandes fables de Sophios, c’était l’aboutissement d’une réflexion humaniste et citoyenne que j’avais commencé à mener en 93. Constatant le grand désarroi provoqué par l’absence de valeurs dans les lycées, j’avais alors créé chez Albin Michel la collection Carnets de Sagesse où je donnais à lire les grands textes fondamentaux de toutes les cultures du monde. Durant dix ans, j’ai donc eu le bonheur de pouvoir transmettre aux lycéens ma passion pour la Grèce antique, la culture touareg, soufie ou amérindienne en dirigeant des ouvrages qui leur étaient consacrés.

Lorsque j’ai eu fait le tour complet des grandes civilisations (40 titres parus), j’ai proposé au philosophe André Comte Sponville de réfléchir ensemble à une grande collection de recueils de textes réflexifs pour la jeunesse. Et cette aventure (Les Carnets de Philosophie, 12 titres parus) nous a passionnés de 97 à 99. Grâce à Comte Sponville, et à des journées de discussions animées, j’ai pu enrichir mon maigre bagage scolaire ! Mais si cette collection avait - et a toujours - son petit succès pour permettre un bachotage intelligent, j’avais le sentiment que nous n’avions pas touché les plus jeunes. Or, une bonne quinzaine d’années d’enseignement à l’école primaire me faisait dire que c’était un âge propice à la réflexion. Tout instituteur sait bien que les enfants se passionnent pour les questions de justice, de mort, de liberté ; et qu’ils les abordent avec plus de spontanéité et d’enthousiasme que des ados matraqués et lobotomisés par NRJ, Nike ou les sites pornos où les emmène Google.

En tant qu’éditeur, j’ai donc fait appel à de grands auteurs de la littérature jeunesse (Muriel Bloch, Béatrice Tanaka, François Place…) pour créer la collection des Petits Contes de Sagesse. Puis en tant qu’auteur, j’ai publié Mon Premier livre de sagesse, un recueil de simples et belles phrases philosophiques classées selon des thématiques (amitié, espoir, vie, mort…). Dans cet ouvrage, je reprenais en fait le principe fort ancien de la belle phrase de morale que nos magisters écrivaient au tableau noir… Avec tout de même une différence. Il ne s’agit plus de phrases à apprendre par cœur mais à discuter… L’année suivante, j’ai voulu passer de la simple phrase à la fable philosophique. J’avais en mémoire le mythe de la caverne de Platon et surtout sa superbe fable de l’anneau de Gygès. Il existait donc des fables philosophiques. Cela me semblait évident. Il me suffisait de les regrouper et de les donner à lire en un ensemble cohérent… Pour ne pas déranger Comte Sponville, je décidai de me débrouiller sans lui. Et avec un ami prof de philo nous passons en revue toute la philosophie antique et moderne dans l’espoir d’y traquer fables et paraboles…

Las ! Mis à part quelques broutilles : les histoires de Diogène, une belle comparaison chez Descartes, deux ou trois métaphores chez Pascal, une histoire de chapeau chez Kant, nos recherches tournent court. Trois mois de travail et de lectures souvent harassantes pour rien ! Et une question qui me taraude : Comment se fait-il que la philo occidentale n’utilise jamais la parabole alors que nous sommes dans une civilisation chrétienne dont les principes fondateurs sont justement des évangiles écrits sous formes de paraboles ? Devant ce casse-tête, je retourne voir Comte Sponville afin de lui poser la question… ce que j’aurais dû faire avant, cela m’aurait fait gagner du temps ! À partir de Platon, m’expliqua-t-il, la philosophie pose ses fondations sur le logos, en s’opposant à ce qui existe déjà : le muthos, la mythologie, c’est-à-dire les histoires des dieux, devenue subitement fables pour nourrices ! Bref, il faudra attendre Freud et la philosophie moderne pour voir enfin resurgir la force du mythe.

Par contre, en Orient, où l’on n’a pas suivi le même cheminement (en ne séparant pas notamment spiritualité et philosophie) on n’a jamais abandonné la fable. Les philosophes chinois (Lao Tseu, Tchouang Tseu, Confucius), hindous, arabes ou persans (Ib’n Arabi, Attar, Rumi) n’ont pas cessé d’enseigner par la parabole. Je n’ai donc pas abandonné mon projet de livre, mais je l’ai adapté en rédigeant un recueil mêlant les quelques fables occidentales connues à des mythes antiques et des contes philosophiques orientaux. Ceci étant, je n’ai pas voulu me contenter de recenser. Le recueil (que j’ai appelé Philo-fables) se compose de deux parties : en regard de la fable elle-même, on trouve une base de questionnement impertinent. Car il ne s’agit surtout pas de prendre le récit pour argent comptant, parole d’évangile. Nous ne sommes pas dans un enseignement moral dogmatique comme nous l’avons connu. Si la fable enseigne par exemple que le silence est d’or, les questions qui la complètent pourront être : est-ce bien sûr que le silence est une valeur suprême ? N’est-ce pas ceux qui possèdent la parole qui enseignent aux autres à se taire pour mieux les gouverner ?…

Pour faire de la philo à l’école, j’ai donc choisi le biais des histoires, des contes, des fables philosophiques. Et c’est sans doute justement parce que je n’étais pas philosophe de formation que j’ai eu ce culot de préférer le muthos au logos… J’ai en quelque sorte bénéficié de la chance d’être un ignorant ! Et puis, faire de la philo par ce biais permet de transmettre un fonds culturel fondamental (la révolte d’Antigone, les facéties de Diogène, les fables d’Ésope…) tout en gardant le principe d’une lecture plaisir. Car on peut aussi lire un conte philosophique pour le simple bonheur de lecture…

Michel Piquemal (voir son site)

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