18 décembre 2005

» Aux carrefours de Rue du Monde : les yeux fertiles et les paroles

JEAN PERROT

medium_9.jpgIl était important, dans le contexte de la mondialisation, qu’une maison d’édition affirme, dès sa naissance et comme sa raison d’être même, son intention d’inscrire dans le paysage français la perspective de la différence : celle d’une ouverture résolue sur l’ailleurs, tous azimuts sur le non vu et le non-dit, sur ce nouveau monde multiculturel qui ne se situe plus seulement dans les pays lointains, mais dans notre rue, dans nos banlieues, sur l’écran hypnotique de nos télévisions, sur la Toile des « enfants de la vidéo sphère ». Un monde à qui il est temps d’ouvrir nos portes, autrement que pour fermer les yeux ! Turbulences de cet afflux qui bouleverse les habitudes et le confort des pensées bien établies. C’est à Alain Serres qu’est revenue cette initiative en 1996 en créant Rue du Monde, une maison dont le slogan, comme Nelly Chabrol-Gagne le relevait en 2005 (1), est le suivant : « De livre en livre, je voyage. De livre en livre, je grandis ».


Démarche qui est celle de l’éditeur, à l’aune de la réussite, comme de l’enfant lecteur virtuel visé ? Approche, en tout cas, aussi bien poétique que politique, et placée sous le signe du poème, comme du plaidoyer et de la fiction : car la qualité des « Petits Géants », une collection consacrée à des poèmes du patrimoine littéraire mondial, légitime la revendication du « petit éditeur ». Et Bernard Epin, dans Mon premier livre du citoyen du monde illustré par Serge Bloch et publié par la maison en 2000, rappelle bien que « la classe d’Anaïs correspond avec une classe du Togo » et collecte des médicaments, ou encore que celle de Pablo apporte chaque lundi une photo provenant d’un pays du monde. « Comme cela, on n’oublie pas que l’on n’est pas seul sur la Terre ! » et l’on sait que « Sur notre planète bleue, la vie est étonnante… » Echanges multiples et initiation du lecteur (et de ses parents et amis, sans doute !) qui s’est vu offrir le texte intégral de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme dans Le grand livre du jeune citoyen publiés par les mêmes en 1998…


Croisons les malheurs et le bonheur des chemins: du Brésil à l’Inde


Aujourd’hui, l’actualité et la présence du Brésil au Salon du Livre de Montreuil ne donnent que plus de sens à la publication simultanée par Alain Serres de l’album sans texte d’Angela Lago, Le petit marchand des rues et de Sous le grand banian de Jean-Claude Mourlevat illustré par Nathalie Novi. Du Brésil à l’Inde, deux « pays émergents ». Dans le premier album de 19, 5 centimètres de côté, un enfant brésilien affronte, à un carrefour de rues et dans une sorte de cauchemar, toutes les violences du monde de l’argent dont il est exclu ; dans le second plus imposant, haut et large de 26 centimètres, deux sœurs, dans un aller-retour depuis le « grand banian » (lieu de marginalité sociale, mais centre de la présence occulte des ancêtres, comme le montre bien aussi la culture kanak) jusqu’au cœur d’un village, s’arrachent (mais aussi s’intègrent) par le rêve éveillé et les fantasmes du conte à une luxuriante et obsédante réalité. Du petit au grand carré ! Un cheminement qui s’inverse dans le rapport des couleurs : l’enfant à la peau verte de zombie du premier album est opposé au rougeoiement agressif du fond, des voitures et des visages qui l’agressent, tandis que, dans le second, les verts sombres du décor et de l’arbre tutélaire servent d’écrin aux roses indiens délicats de deux sœurs, personnages féminins qui paraissent l’émanation d’une nature et d’une culture bénéfiques. Dans les deux cas, le « contraste chaud et froid » des couleurs relevé par Johannes Itten dans son Art de la couleur (2), entérine l’intensité des passions à laquelle se situe à chaque fois le débat : nous avons là une mise en ordre du monde effectuée par l’artiste (sous la houlette de l’éditeur, consciemment ou inconsciemment perçue ?) et qui répond aux exigences fixées par un programme éditorial, tel que Nelly Chabrol-Gagne l’a bien perçu dans le catalogue 2005 de la maison : « Toutes les couleurs du monde virevoltent et s’entremêlent sous les yeux des enfants. C’est le tumulte des pluies télévisées, des images marchandes et de la vie qui va trop vite. Mais le peintre est là. Avec son pinceau, il extrait l’essentiel du monde… » Mise en ordre colorée du monde, le discours éditorial aborde encore l’enfant par sa corde sensible :par la représentation des malheurs de l’enfant.

Angela Lago et le « premier cercle » de l’enfer

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Le petit marchand des rues, en effet, transcrit en images tourmentées un spectacle bien connu des visiteurs du Brésil : celui de ces enfants errants, au regard sombre, aux visages affamés, dormant dans la rue à même le sol, parfois surpris en train de snifer un ballon l’éther, lointains héritiers de la petite fille aux allumettes d’Andersen. Enfants souvent postés aux carrefours des rues dans l’attente de quelque aubaine : de don ou, plus souvent de rapine dangereuse : nécessité contraint ! L’accroissement des inégalités dans ce que certains appellent « la société d’abondance » n’a fait que ramener au premier plan et renforcer dans les pays « en voie de développement » les marques de ce paupérisme sauvage qui était l’enseigne de la révolution industrielle du XIX ème siècle. Enfants en quête donc de quelque nourriture, mais aussi d’amour, comme le montrait bien le superbe film, Central do Brazil.
Le marchand d’Angela Lago n’a rien d’angélique, même s’il doit affronter, dans la masse des véhicules arrêtés qui le cernent et l’enserrent, une sorte de « diable hors de sa boîte » : un automobiliste au visage enflammé et aux cheveux rouges dont la tête s’étire démesurément de sa voiture rouge sang. Car la ville est un enfer sinistre sans consistance qui déforme visages et objets au rythme de la cupidité et surtout de la haine. Et c’est bien aussi d’un objet rouge (friandise ou fruit) dans la boîte tendue par l’enfant que l’homme s’empare, un parmi trois, les autres jaune et vert, figures métonymiques des trois couleurs des feux de signalisation au carrefour. Le rouge donc, symbole de la passion interdite ? Interdiction de passer à son feu ? Pour les pauvres, interdiction de manger ? L’album sans texte procède par une série d’hypothèses que le lecteur doit s’employer à réduire progressivement à partir de quelques signes graphiques : seule l’aide des mots, en effet, peut limiter la polysémie de l’image.
Et c’est bien de possession qu’il s’agit ! Au sens fort du terme : tous ces êtres assis dans les voitures qui entourent l’enfant sont diaboliques, car « possédés ». Possédés par la richesse qu’une vieille femme au lourd collier de perles sous un visage vermeil et aux mains et doigts crochus tout aussi rouges semble, par exemple, protéger contre une éventuelle mainmise sur son sac par le bambin paru à la fenêtre. Mais l’interdiction, c’est donc le premier homme aperçu qui la transgresse en saisissant le fruit rouge, sans que soit montré le geste d’un échange et d’un retour : l’homme, donc voleur lui-même sous les ricanements d’un spectateur. Enfermement des possédants murés dans leurs véhicules, arc-boutés sur leur bien. Rêve bleuté d’une mère serrant son enfant sur son cœur dans un confort douillet.
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L’enfant, lui, au milieu de tant de monstres sanguinaires, accompagnés de molosses à l’impressionnante rangée de dents, est de l’autre côté des vitres transparentes, mince « bonhomme sur le carreau », semblable à ces laissés pour compte d’un album célèbre des éditions du Rouergue. Il lui reste, pour apaiser son angoisse que sous-tend une faim endémique, à mordre dans le second fruit : le jaune, celui-là. Le jaune est couleur de la médiation, et des messages de la poste. Le jaune est couleur du soleil. Ici il attire un chien qui enlève l’objet de son apaisement à l’enfant. Celui-ci l’a-t-il donné ? Mystère : c’est une hypothèse généreuse qui fera honneur au lecteur. Densité du désir soulignée par l’encombrement des voitures jaunes débordant sur la double page.

Alors, n’en pouvant plus, le garçon cède à la puissance du signe et s’empare à son tour d’un paquet jaune déposé sur la banquette d’une autre voiture qui passe. Fuite, hallali sous les phares et les rictus verdâtres des monstres blafards déchaînés par ce scandale !

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Dans la tranchée cramoisie d’une ruelle dont la pénombre vire au noir, c’est une brève et chaude illumination : l’enfant découvre son trésor, une boîte identique à celle qu’il avait au départ. L’histoire peut maintenant recommencer et l’image de l’automobiliste aperçu au début est reprise pour assumer le même office et l’absurde de la répétition et du recommencement !
Angela Lago nous avait déjà habitués à un tour de passe-passe assez proche de celui-ci, mais plus énigmatique : dans un album également sans texte et superbe de délicatesse, O cantico dos canticos, publié en 1992 aux éditions Paulinas de Sao Paulo par les soins d’Edmir Perrotti, elle déployait un monde labyrinthique de palais, monde ondoyant à la Esher et à la Piranèse, mais comme taillé dans un conte des Mille et une nuits. Lisible des deux côtés, l’album jouait sur la circularité des formes et sur l’enroulement infini de couches de réalités suggérées par un jeu de trompe l’œil et par l’illusion des pages recourbées, comme autant de somptueux tapis. Symphonie d’un esthétisme qui reposait sur la puissance du texte biblique dans un pur effet d’hallucination. Le petit marchand des rues, au contraire, est ancré dans une poignante réalité et son aventure parée de couleurs qui rappellent par moments la palette et le style de Manuela Bacelar, notamment dans certaines planches de son illustration de La petite sirène d’Andersen, s’adresse à une autre sensibilité. Récusant tout raffinement excessif, l’artiste fait jouer au plus juste la symbolique de couleurs et la déformation des visages et des objets pour atteindre de plein fouet son public. Ainsi la vision de celui qu’on appellera avec Isabelle Nières-Chevrel, le narrateur visuel (3) présente-t-elle ici un point de vue chaotique, comme pour mieux saisir l’isolement de l’enfant sur l’effroi et l’horreur peints sur son visage : celui-ci est tantôt aperçu de face dans une perspective frontale, tantôt surpris d’en haut ou de côté. Les formes des voitures sont donc étirées dans le sens du regard ou même écartelées, comme lorsque le narrateur veut représenter en même temps la personne assise dans sa voiture et l’enfant spectateur situé de l’autre côté de la vitre. Etrange sarabande pour les yeux mêmes du lecteur… Nous sommes bien au fond d’une sorte de premier cercle dont Soljenitsine faisait le symbole d’une autre société. Implacable.
A cette tourmente graphique s’opposent le calme et la sérénité du récit, circulaire, mais d’une autre manière, de Jean-Claude Mourlevat qui bénéficie du soutien tout aussi ordonné de l’image de Nathalie Novi : c’est que le spectacle du déplacement et les rencontres faites par les deux sœurs répondent à une autre logique.

Nathalie Novi, la magicienne

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Sous le grand banian est construit sur une opposition et sur le déploiement typique de l’effet baroque : la première de couverture de l’album, en effet, montre deux jeunes filles debout sous l’arbre aux branches parées de franges pendantes sur lesquelles est perché un paon. Le paysage est ample et profond, la silhouette des arbres à l’arrière plan légèrement stylisée, et les jeunes filles évoluent, posées sur le sol uni comme sur une scène dont le plumage splendide de l’oiseau serait à gauche le rideau. Recherche exquise, le motif décoratif indien à volutes employé ensuite pour les pages de garde est tendu au-dessus, à l’oblique vers les cintres, renforçant, mais avec discrétion, l’illusion caractéristique du théâtre illustré par le jeune Corneille ou par William Shakespeare ou plutôt par un Calderon, plus proche par sa verve méridionale des débauches décoratives de l’art indien : le monde est bien une scène au milieu de la cour de quelque prince charmant et une magicienne est là, embusquée pour exercer ses attraits. Circé, disait Jean Rousset dans son livre La littérature de l’âge baroque en France : Circé et le paon (4). Circé, la magicienne ? Nathalie Novi en personne qui nous entraîne pour quelque aventure de la forêt d‘Ardennes dans le « Comme il vous plaira » de Jean-Claude Mourlevat bien connu pour son Petit Poucet de L’enfant Océan (1999) et pour sa Rivière à l’envers (2000) …
Et la dernière planche d’illustrations répond somptueusement à la première : au dénouement, nous apprenons que la vie n’est pas vraiment « un songe », comme dirait encore Caldéron, mais une sorte de rêve éveillé. En bref, la vie est celle des histoires que se disent les deux sœurs. La vie affective du lecteur est celle du conte qu’on vient de lire… Etat extatique merveilleux auquel Nathalie Novi accorde tous ses soins : le paon (heureusement silencieux !!!), contre lequel l’une des jeunes filles s’est adossée, fait la roue et déploie les yeux superbes de sa robe qui envahit l’espace de la scène comme un auvent bigarré. Les vibrations de la couleur s’échappant des « yeux » de cette parure splendide, cercles d’où s’irradie la féerie, traduisent l’ivresse des jeunes filles qui, elles, n’ont pas d’yeux, car, et c’est la surprise du dénouement, elles sont aveugles et tous leurs récits n’ont qu’un seul but : compenser cette cécité qui les isole du monde : « Elles se berçaient de mots et devenaient tour à tour jeune fille à marier, danseuse de théâtre, aventurière, poisson de l’océan pou oiseau du ciel… Et cela n’avait pas de fin. »

Nous ne suivrons pas les deux sœurs dans le cheminement qui les transporte depuis le grand banian jusqu’au village, mais nous retiendrons simplement la leçon que l’une donne à l’autre au cours de ce voyage lorsqu’elle lui dit : « que ta beauté se lit dans les yeux de ceux qui te regardent… » . La splendeur des yeux de paon silencieux « répond » au lent et doux bercement des mots échangés par les deux jeunes filles privées de vue. Ainsi le « sentiment océanique » éprouvé au terme de l’histoire de L’enfant Océan est-il convoqué pour exprimer ici l’illimité du conte et de la parole toute puissante dans une histoire qui fond le merveilleux au roman réaliste : par leur échange, les villageoises s’arrachent à la temporalité commune et partagent le sentiment de l’éternité. Un tel sentiment est aussi celui que communique la contemplation de l’image et, en particulier de celle des grands maîtres. Sur ce point, Nathalie Novi s’est expliquée, elle-même, dans l’extraordinaire album réalisé par Alain Serres et Zau, Comment un livre vient au monde publié simultanément et qui est un commentaire et une présentation didactique (mais d’une belle élégance) de tout le travail, artistique et de diffusion et communication, accompli pour la publication Sous le grand banian. Alain Serres résume ainsi on point de vue : « Elle apprécie particulièrement le travail de Degas et de Turner, mais c’est la lumière fraîche des peintres du Quattro Cento, le 15ème siècle italien, qui la touche le plus. Elle peut rester de longs moments devant des tableaux de Piero della Francesca ou de Fra Angelico parce qu’elle les trouve totalement intemporels. » (p. 16) Ce « temps comme suspendu » dans le travail de Nathalie Novi est bien celui des deux sœurs : « le temps de l’enfance magnifiée, un peu hors du monde ». un « monde de légèreté » que lui confère justement sa technique préférée : celle des pastels secs. Monde de transparence dans certaines scènes, mais aussi d’une grande densité de matière, comme dans l’image du banian donnée sur la quatrième de couverture. Ainsi la réussite de l’album est-elle à mettre sur le compte d‘un éditeur qui a su rassembler pour le même livre deux artistes de domaines différents, le texte et l’image, mais de sensibilité proche. Les paroles de la première jeune fille s’égrènent comme une insistante mélopée de notes lentes, mais lancinantes, et qui semble épouser les ondulations de la marche de l’animal qu’elles montent et marquer les obstacles du terrain (la traversée du fleuve), comme les douceurs du voyage :

« Voici l’autre rive maintenant.
C’est calme de ce côté-ci.
Sens-tu comme la nuit est douce sur nos peaux ?
Comme elle nous enveloppe ?
Le buffle sort de l’eau et nous emporte, petite sœur… »

La description de la toilette de la mariée aussi est source d’émerveillement et la cécité de la cadette devient en fait un élément de la stratégie narrative. Presque un avantage de la voix :

« Elles te mettent un sari de soie, un sari de cérémonie.
Elles t’assoient sur des coussins brodés au milieu de voiles.
On vient t’admirer… »

Mariage, fêtes. Mais le désir s’accomplit dans l’évocation de la naissance future de l’enfant, toujours sur un ton d’égale sérénité :

Nous emporterons,
Serré contre toi, ton enfant…

Persuasion douce d’un texte magnifique qui prend à défaut la lectrice ou le lecteur ! Comme l’écrit Bernadette Bricout dans La clef des contes : « La vie triomphera. Telle est la loi des contes ». Une loi que le premier chapitre de son livre, « Une lumière dans la nuit », inaugure en revenant à l’aventure du Petit Poucet de Charles Perrault, précisément : lumière que le héros n’aperçoit qu’en grimpant à un arbre pour dominer la situation. Et c’est cette lumière que traduit finalement l’image du paon : l’illumination spirituelle et silencieuse des jeunes aveugles scellées par l’amitié et par leur désir d’amour. Mais pour l’atteindre, il faut à ces visionnaires de l’intérieur passer le « seuil », sortir de la maison et faire la rencontre capable rendre aux héros et héroïnes leur « vrai visage » (5), leur vrai regard. C’est dans la représentation de cet éloignement nécessaire qu’excelle Nathalie Novi, comme le montrerait une étude plus poussée des images qu’elle a données de L’oiseau bleu de Blaise Cendrars dans la collection « Petits Géants » en 2001, ou de Moi, Ming de Clotilde Bernos (Rue du monde, 2002), dans lequel les papillons voltigeant autour de la tête de la fillette ont une fonction analogue à celle du paon, ou encore de Un mouchoir de ciel bleu de Jo Hoestlandt (Thierry Magnier, 2003). La « loi des contes », cette « loi de la vie mise en avant par Bernadette Bricout, n’est-elle pas plus simplement celle de l’amour ?

Le tour du monde des contes sur les ailes d’un oiseau : les femmes à l’avant-garde ?

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C’est à notre dernière interrogation que semble d’abord répondre le volume de contes adaptés par Catherine Gendrin, illustrés par Laurent Corvaisier et publiés par Rue du Monde en juin 2005. Plus de soixante mille exemplaires ont été tirés de ce livre, permettant d’offrir à des enfants « privés de vacances » une sélection de ces histoires dans le cadre de l’opération « L’été des bouquins solidaires » organisée avec le Secours populaire. L’idée de ce livre aux chatoyantes illustrations est de parcourir fictivement le monde sur les ailes d’un oiseau représenté sur la couverture (et qui est bleu comme celui de Blaise Cendrars !) et de retenir pour chaque pays un conte choisi : le parcours est apparemment aléatoire, mais répond, en réalité, à une mise en perspective soigneusement établie par Catherine Gendrin en relation avec sa pratique de conteuse : le choix est aussi un hommage et un clin d’œil aux conteurs contemporains au répertoire desquels elle a puisé, et les sources sont clairement mentionnées.
Le trait principal du projet, toutefois, est d’offrir en même temps une vision critique des valeurs véhiculées par les contes et d’échapper à une conception traditionnelle ou « romantique » de leurs fonctions. L’attente et les rêveries amoureuses des jeunes filles de Jean-Claude Mourlevat, par exemple, semblent trouver un écho et une solution dans le conte indien intitulé « Nayarana et son destin » dont le héros épouse finalement « la très belle Sarawati » qui « s’ennuie », car « elle a besoin d’un amour » (p. 88). Et cette femme est une princesse, et non une villageoise ! L’Amour donc n’est pas oublié, mais se présente sous le signe d’un humour moins ordinaire : certes, Narayana s’est qualifié pour recevoir cette épouse, juste rétribution du héros dans le schéma canonique du conte, tel que l’a souligné Vladimir Propp, mais l’objet magique dont il a disposé n’est rien d’autre que le « brin de paille d’un petit épi de blé qu’il a volé à son frère » et avec lequel il chatouille les doigts de pied de son « destin ». Ainsi peut-il contrarier le sort destructeur par lequel chaque soupir de la princesse triste fait tomber toute pierre posée, interdisant symboliquement toute construction sociale. Le conte d’amour vire ainsi à la facétie et au rire bon enfant : la tour érigée au dénouement, emblème symbolique de la puissance virile attribuée au héros mâle dans les contes ne tient que grâce à la médiation de la princesse : « car chaque pierre posée n’était que le reflet d’un des rires de la belle Sarawati » (p. 89). On trouvera donc dans ce livre illustré par Laurent Corvaisier selon une technique qui rappelle un peu les papiers découpés de Matisse, des personnages et motifs auréolés par une sorte de niche (ou même sarcophage ?) de couleur vive qui les isole du monde et renforce leur autonomie par rapport à l’ensemble de la planche. Leur silhouette n’en est posée qu’avec une netteté accrue, bien relevée aussi par le contraste abondant des rouges, des verts et de quelques jaunes qui se disputent les fonds colorés.
Les schémas narratifs sont d’abord habituels : punition des mauvaises sœurs dans le conte de Madagascar « Les perles d’Ifira », où ces bijoux apportent, comme toujours, un certain parfum baroque, châtiment de la marâtre dans « Le pagne noir », un conte de la Côte d’Ivoire. Mais le suivant « La gifle » venu du Sénégal confère une autre dimension au plaidoyer : il montre comment une vieille femme sait résister à la tyrannie d’un despote en lui donnant une gifle. Offense gravissime, car : « Celui qui lui désobéissait avait la tête coupée. Celui qui le contredisait avait la tête coupée. Celui qui ne lui revenait pas avait la tête coupée » (p. 27) ; Triplication rompue donc par une claque sonore : c’est que la femme devait répondre à une énigme perfidement posée et que son échec entraînerait aussi la mort d’enfants. Du coup, la colère l’a prise : « Une colère magnifique, fantastique, cataclysmique, une colère historique ! » Le rythme ternaire est ainsi dépassé et le claquement de la gifle déclenche un éclat de rire du peuple : « rire d’une telle ardeur, d’une telle ampleur qu’il les délivre de leur peur. Le despote est ainsi chassé avec son escouade de pleutres et de courtisans intéressés. La morale suivra à l’avenant : « Depuis, dans ce pays, on apprend aux enfants que la colère et le rire sont les armes des pauvres. »
If faut donc savoir oser et la résistance est ici inspirée par la nécessité de défendre l’enfance, clef de voûte d’un nouvel humanisme qui dépasse les clivages politiques et les frontières. Autre conte à mettre au crédit de la sagesse des femmes : « La jeune fille perspicace » venu du Maroc, celui-ci. L’astuce verbale féminine capable de dénouer les énigmes va de pair avec un sens du politique qui n’est pas égoïste, mais travaille au bonheur du royaume : l’épouse sagace va jusqu’à trahir son époux mais pour son bien et elle est assez habile pour faire admettre à celui-ci le bien fondé de son point de vue. Ce n’est pas par la violence, mais par un juste raisonnement que justice peut être rendue. On aura compris que Ctherine gendrin est du côté des faibles et des opprimés, et même des personnages masculins, s’ils se rangent dans cette catégorie de l’humanité. C’est le cas des quatre frères du conte tsigane « Quatre devinettes, quatre frères », dont le dernier (le plus jeune ?) parvient à se sauver des violences d’un nain agressif, d’abord grâce à l’affirmation de la logique culturelle de son peuple avec laquelle il récuse une énigme centrée sur un particularisme d’exclusion, puis avec l’aide d’auxiliaires magiques, animaux qu’il a sauvés. Ainsi, la force de la différence est-elle affirmée, comme la légitimité d’une certaine révolte contre la domination abusive des possédants.
On pourra multiplier les exemples, mais on aura compris que ce recueil correspond à un geste militant mis, une fois encore, au service de la fantaisie et de la vivacité enfantines. Le conte introductif du volume est d’ailleurs explicite sur ce point qui raconte « Comment sont nées les histoires… » dans une sorte de décalage facétieux par rapport au texte de la Genèse, l’histoire rapporte la création des diverses espèces par un Dieu qui s’ennuie : « Dieu s’était créé créateur, alors il créait », se conformant aux conséquences logiques parfois « absurdes » des « concepts » qu’il utilisait. Ainsi le concept « d’amour » entraînant des naissances trop nombreuses et le danger d’une prolifération excessive des bébés, il forge celui de « mort ». D’où l’état fragile de l’homme et des animaux et la suprématie de la « pierre » qui est immortelle, car elle « déteste les enfants ». Mais l’état désespéré dans lequel sont plongés les parents harcelés par les « bêtises » et les mauvais tours ou la turbulence de leur progéniture conduit le créateur à créer le concept d’« histoire » et « quand on leur racontait une histoire, les enfants étaient calmes » (p. 10). D’où, finalement, l’invention d’histoires éternelles : celles qui, voyageant « de bouche à oreille, se sont mélangées, métamorphosées, poursuivant leur petit chemin d’éternité » (p. 11) pour atteindre le lecteur dans ce livre.
Une manière originale et hardie de légitimer son art en plaisantant, tout en prenant le risque de le voir éventuellement désavouer. Ce qui, vous vous en doutez bien, n’est pas le cas pour ce recueil.


Joies et vibrations Sud/Nord : des couleurs « caressées » à la cuisine exotique


Une tonalité commune se dégage des différents livres que nous venons d’évoquer : celle-ci transparaît non seulement dans les thèmes abordés, mais encore dans la présentation éditoriale des objets-livres eux-mêmes, reliés soit d’un beau rouge, de jaune éclatant ou de vert profonds. Le contraste « chaud et froid » dominant que nous avons relevé dans les albums précédents trouve encore sa raison d’être dans Poucette de Toulaba, album d’un format en hauteur et dont le déploiement des doubles pages de 35, 5 sur 28, 5 cm offre l’envergure de planches immenses, bien choisies pour recevoir les paysages féeriques de la forêt antillaise dans laquelle l’œil du lecteur peut se perdre, comme la petite fille héritée d’Andersen. Si l’auteur Daniel Picouly est né d’une mère morvandelle et d’un père d’origine martiniquaise, l’illustrateur Olivier Tallec n’a rien d’antillais, mais son art égale, à sa manière, les prouesses graphiques du Guadeloupéen Alex Godard, dans son dernier album, La case aux hibiscus rouges publié cette année chez Albin Michel : il a su magnifiquement reproduire une atmosphère, une flore et un climat bien faits pour toucher le lecteur-spectateur. Les harmoniques de sa représentation sont données dans le texte même de Daniel Picouly qui se plaît à transférer sous les Tropiques le voyage initiatique de l’héroïne d’Andersen : iguane, caïman et divers monstres souterrains accueillent l’enfant, mais, à la sortie du labyrinthe où elle a dû lutter pour survivre avec un scarabée, celle-ci découvre un oiseau de paradis mourant qu’elle ressuscite par une étrange magie :

« Il se meurt.
Poucette lui caresse les couleurs.
Bleu ! gentil bleu, reviens vite à mes yeux.
Le cœur de l’oiseau bat un coup.
Rouge ! vif rouge, fais que ta gorge bouge.
Le cœur de l’oiseau bat encore.
Vert ! tendre vert, sors ton maître de cet hiver.
Le cœur de l’oiseau s’emballe. Ses ailes battent. Il revit ! »

Poucette, la magicienne, donne la vie par les couleurs et « revit » à son tour, et, de même que la jeune fille de Nathalie Novi s’adossait au paon merveilleux de Sous le grand banian, de même, trouve-t-elle l’apaisement en s’endormant :

« au chaud de l’oiseau, trois plumes sur le cou.
Bleu ! Rouge ! Vert… Son cœur est à l’envers.

C’est sur les ailes de l’oiseau de paradis qu’elle s’envolera : oiseau amoureux qui lorsqu’il rougit, réunit « toutes les couleurs de l’arc-en-ciel » (l’arc-en-ciel de Circé ! Nous voici une fois de plus en plein baroque !). Mais Poucette connaîtra d’autres épreuves, avant de rencontrer « l’esprit des Fleurs », double de cet esprit mémorable chanté par George Sand et qui inspira, il n’y a pas si longtemps les éditions des femmes qui en confièrent l’illustration à Nicole Claveloux… c’est avec lui qu’elle éprouvera le sentiment et la vibration de l’éternité : non pas aveugle et immobile comme les jeunes Indiennes, mais pleinement sensible au don que lui fait un autre oiseau aux vives couleurs, le toucan : ces ailes de libellule bleue, autre métamorphose littéraire de la fée de gribouille de la même George Sand. Confrérie mystérieuse des adeptes de l’art !

« Personne ne saura jamais
Sur quelle fleur de l’infini jardin des possibles
Ses ailes l’ont portée. «

Le verbe incantatoire de Daniel Picouly, comme une litanie d’amour, donne l’essence de l’effet lyrique recherché, auquel répond la palette d’Olivier Tallec dont la symphonie colorée culmine avec la vision de l’enfant oiseau (sœur virtuelle de Grand’aile ?) planant dans une lumière transparente au-dessus d’une jungle apaisée, fraîche comme un printemps, comme purifiée…
Du Sud, vers le Nord et vers ce Danemark rendu mythique par Hans Christian Andersen, Hans le balourd, adapté par Alain Serres et illustré avec le talent qu’on lui connaît par Régis Lejonc, pourrait constituer la fin de notre voyage par le monde. Le choix de ce conte, une fois de plus est judicieux et correspond aux présupposés éthiques de l’éditeur : le héros valorisé est le dernier né d’une famille d’aristocrates. C’est l’être simple qui arrive chez la princesse non sur son destrier, mais sur un vieux bouc, une corneille morte à la main. Il sait la séduire par sa franchise et son authenticité naturelle : en bafouant les faux dignitaires, en demeurant lui-même, en étant poète à sa façon par un langage sans détour. Aventure que Régis Lejonc place à la jointure d’un monde raide et compassé de châteaux conservant, toutefois,une certaine douceur à la Bonnard, et un univers brumeux de rivages et de villes légendaires, nous dirons, presque à la Victor Hugo ! L’humour et la poésie se conjuguent au décoratif des pages de garde pour projeter le lecteur dans un pays de rêves nordiques, où la « maison rouge » typique introduit un contrepoint symbolique avec le blanc et le noir des étalons, auxiliaires magiques offerts par le père à ses deux aînés dans une scène mémorable :

Noir comme le charbon pour le fils à la mémoire impeccable.
Blanc comme la neige pour le maître en sciences…
Preuve que le rouge envahissant la planche est bien la couleur destinée à Hans le balourd : c’est la couleur du Diable : du Diable sur son bouc… Couleur de la vérité qui dérange, qui blesse à vif et dénonce les faux semblants.
Pour nous réconforter, Alain Serres a prévu une dernière auberge, celle du Jardin des Minimiams. Auberge enfantine, à ciel ouvert faite d’images, plus précisément de photos d’Akiko Ida et de Pierre Javelle qu’il a reliées par un mince texte, embrayeur d’un récit minimal sur lequel le lecteur peut lancer son imagination et partir à l’aventure. La succession des images repose sur l’opposition entre un gros plan rapproché et un plan éloigné (ou l’inverse) de la même scène : dans le recadrage qui en résulte, une surprise attend le spectateur qui n’avait au départ qu’une vue partielle du scénario. Ainsi on aperçoit d’abord des ouvriers en train d’exploiter ne sorte de matière rose et translucide, l’un avec un marteau piqueur, l’autre avec une pioche, le troisième avec une barre mine ; la deuxième image révèle qu’il s’agit d’un trio de « Lilliputiens » en train de creuser et tailler une large tranche de pastèque ! La suite est à l’avenant et fait jouer couleurs (de rouges amanites ou de pommes cramoisies), personnages (un Hercule de foire soulevant des haltères faits de deux petits pois) et lieux (on déjeune à l’intérieur d’une pomme, comme James dans sa grosse pêche). La conclusion est présentée comme le départ d’une aventure sidérale : une sorte de soucoupe s’envole sur une crête de pics déchiquetés (des pointes de choux Romanesco !). Car les objets saisis par l’objectif sont des fruits et légumes sur lesquels de minuscules figurines ont été disposées. Le « récit » possède , toutefois, une logique, celle de l’imagination matérielle : on passe de la masse rose de la pastèque agitée comme de la lave en fusion aux surfaces lisses des champignons rouges émaillés d’écailles blanches, puis à celles des aubergines, après un détour vers les poils hérissés des kiwis (qu’un homme s’emploie à réduire avec une tondeuse). Une antithèse fondamentale s’impose surtout entre trois éléments principaux : au rose luisant et pulpeux du premier fruit fait pièce un champ jaune d’épis de mais granuleux et arrondis, bientôt suivis par les cristallisations vertes plus aiguës des choux précédemment nommés. La balade s’inscrit dans la mouvance de la Grammaire de l’imagination de Gianni Rodari dont l’éditeur a réédité la traduction des éditions Messidor de 1979 en 1997. Elle apparaît aussi comme la suite logique de l’album Une cuisine grand comme le monde d’Alain Serres et Zau (2000), et du second, Une cuisine grande comme un jardin du même éditeur illustré par Régis Lejonc en 2004. La « gourmandise » est bien soumise au principe de répétition, ais là encore, la variation est ce qui cause la surprise : qui « caquera » devant les « brochettes de litchis au chocolat » ou les « chips de patates douces » ? L’édition engagée se veut encore aujourd’hui une école de sensualisme.

L’enjeu principal : Mon école à nous ou les paradoxes de l’absurde

Nous reviendrons à une autre occasion à quelques romans publiés cette année par Rue du monde, à cet Enfant du Zoo de Didier Daeninxck qui est une transformation du roman Cannibales publié en 1998, après un voyage de l’auteur en Nouvelle-Calédonie et qui transpose le problème de la reconnaissance de l’autre (le Kanak) dans le domaine du roman destiné à la jeunesse : l’enfant aborigène exposé dans un zoo, n’est sauvé que par l’intervention de la fille d’enseignants dans ce qui pourrait être le « conte de fées de l’école républicaine » dans le contexte de la colonisation. Deux autres romans, Eloa, quand est-ce qu’on s’en va ? de Frank Pavloff montrant le dérèglement de conduite d’un adolescent en révolte, et Je suis un gros menteur de Karim Ressouni Demigneux, centré sur les agissements d’un fils d’émigré qui veut paraître pour autre qu’il n’est dans sa nouvelle école, sont des appels à l’aide lancés par des auteurs situés au carrefours de cultures et d’origines diverses (bulgare, marocaine), un peu dans l’esprit qui poussait Brigitte Smadja à écrire Il faut sauver Saïd. Mais c’est dans Mon école à nous qu’Alain Serres et Pef ont abordé de front le problème de la laïcité que Marie-Aude Murail ne considérait que sous l’angle humain, économique et culturel dans Vive la république !

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La place de la religion, en effet, passe au cœur du débat dans leur livre à l’humour jamais féroce, mais décapant. L’exercice entre pleinement dans la série de ces jeux linguistiques proposés dans le livre de Gianni Rodari, une sorte de « brain-storming » chargé de libérer à la fois la conscience critique et la créativité verbale. Il s’agit bien « d’imaginer », de pratiquer le jeu du « Et si… ». La première page commence, en effet, avec cette phrase lancée par un écolier dans une bulle, selon la technique de la bande dessinée : « Eh, t’imagines si, à l’école, à la place de… » La suite de sa pensée est morcelée en trois parties, prises en charge chacune par une bulle et par un ou deux personnages : « LIBERTE » annonce la première placée au-dessus d’une fillette en collants et chaussons de danse et faisant des pointes (clin d’œil à la liberté pour une fille de pratiquer les sports, sans avoir honte de montrer son corps ?), « EGALITE » annonce la seconde, prononcée par un enfant qui bondit comme propulsé par un ressort (l’enfant baroque typique de Pef, le personnage de A moi, Superbouquin !) jusqu’à la hauteur de son instituteur Filifer, tandis que la troisième, « FRATERNITE » est assumée par le couple formé par un autre enfant avec son maître Patapouf… L’intention de la caricature est clairement établie et la joie, le bonheur de cette école idéale sont nettement affirmés. Affirmation nécessaire pour installer la contrepartie négative de cette première demi-page. Le relais est donc pris dans une autre bulle qui enchaîne sur le « si »initial : « s’il y avait écrit », poursuit un oiseau qui s’est juché sur un écriteau en forme d’inscription au-dessus d’un portail en bois d’école, où l’on peut lire « PRIERE• SILENCE•RECUEILLEMENT ». Les élèves qui attendent devant ce portail ont l’air triste et un personnage suspicieux entr’ouvre les vantaux de bois pour laisser paraître un œil noir, un long nez et une main crochue protectrice. Rien d’avenant dans la religion qui est offerte ici.
Mais c’est de « bonne guerre » ! Pef applique dans cette déconstruction antithétique la méthode de l’excès à laquelle il recourait dans Je m’appelle Adolphe (La Nacelle, 1994) en prêtant à un enfant les traits, la moustache et la mèche de cheveux (mais inversée)) d’Adolphe Hitler. Le paradoxe de l’absurde a pour fonction d’arracher le lecteur à ses certitudes et d’ébranler ses convictions en pratiquant une ouverture qui démet les évidences. Celles des lois et règles de la famille sont ainsi mises en balance avec « une autre grande famille avec ses lois valables pour tous » : les lois de la République qui combattent les particularismes restrictifs. En bon militant réaliste, Pef s’intéresse donc d’abord aux règles culinaires, qui, comme Claude Lévi-Strauss l’a montré, assurent les fondements de toute culture. D’où la facétie lancée à la cantine de l’école par le gamin qui s’informe du contenu de son assiette : « Du rab de couscous au riz cantonnais casher ? », tandis qu’un personnage féminin qui semble être une bibliothécaire domine le réfectoire où les enfants surveilles par un militaires armés jusqu aux dents et s’exclame : « T’imagines si, à la cantine, il fallait séparer les chrétiens, les juifs, les musulmans, les athées, les bouddhistes ? Au prix du mère de fil de fer, ça pourrait ruiner l’Etat ! ». « Et le budget de la bibliothèque renchérit son compère. Ainsi l’humour fait coup double, dénonce à la fois le jeu des restrictions de budget et l’absurdité de toute loi de ségrégation, en poussant jusqu’au bout la présentation de ses conséquences néfastes.
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L’illustrateur satiriste frôle la provocation dans la page annoncée par la pancarte placée en haut de la page : « Sacrement sucre » et surtout dans la suivante intitulée « Prière de sourire » : « Et t’imagines si on n’avait plus le droit de raconter la blague de « Toto qui montre ses fesses à la messe » pour cause de religion officielle, » La cible clairement annoncée est l’intégrisme sous toutes ses formes, même si la double page centrale, avec, sur sa pancarte, « Gardons les cieux ouverts », s’en prend plus directement à l’un de ses aspects particuliers : « Dis, Karim, c’est possible d’être musulman et de trouver belle la chapelle Sixtine de Rome ? demande un enfant, sous les fresques de Michel-Ange, tandis que l’autre répond : « … sauf quand on est musulman et aveugle ! C’est clair ? » Dans une autre planche plus générale consacrée à l’aspect officiel du culte, un des enfants représentés s’écrie : « T’imagines si les religieux étaient des fonctionnaires payés par l’Etat, ils pourraient se mettre en grève de prières…. » Et son comparse dans la farce répond : « Et le service minimum alors ? », tandis qu’en dessous, une rangée de prêtres de diverses confessions s’est alignée et que l’un d’eux bradit u haut-parleur, criant : « Tous à la manifestation ! » On ne peut mieux souligner les dérives imprévues et les enjeux que soulève la question.

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Mêlant les déformations verbales du Prince de Motordus à l’inattendu des réparties d’un humour qui croise des logiques différentes pour faire surgir l’absurde de tout enfermement, Pef et son compère en rire, Alain Serres, nous livrent un livre ébouriffant qui se conclut sur une note nostalgique, évoquant la photo de classe de l’année scolaire 1951-1952 (celle de Pef). L’occasion de mettre en scène indirectement les jeunes lecteurs en les invitant à y lire « un petit air de famille, comme vous aujourd’hui » et d’évoquer une idylle républicaine : celle du temps où les enfants « s’écoutaient et se respectaient tous », « se parlaient tranquillement de tout, « de toutes les religions », « et en plus, cela les aidait à devenir intelligents, tolérants et solidaires », « et même à avoir tous un beau métier ». Utopie « de la plus belle des écoles de la République, laïque et fraternelle ? Mais, dira-t-on, il y a confusion, car les phrases dans les bulles sur cette planche sont prononcées par de « sacrés moineaux », comme l’un de ces oiseaux représentés qualifie les enfants. Utopie qui renvoie à une tradition bien républicaine : n’est-ce pas Honoré de Balzac, lui-même, qui laissa signer George Sand à sa place la nouvelle « Voyage d’un moineau à Paris à la recherche du meilleur gouvernement » dans le volume Vie privée et publique des animaux publié par P.-J. Hetzel et illustré par Grandville en 1841-1842. Balzac commençait ainsi son introduction, épousant le point de vue de l’un de ces moineaux humains » : « Les moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent : ils sont Français, voilà leurs défauts et leurs qualités en un mot ». Ce narrateur se déclarait chargé « d’observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris » Mission de nouveau assurée plus de cent cinquante ans plus tard. Pef appartient bien à la lignée des Grandville et autres satiristes de talent dont l’humour est à la fois mesure de salut public et message de convivialité… Peut-on affirmer qu’il a trouvé son Hetzel dans la personne d’Alain Serres, qui l’a associé à Didier Daeninxck pour trois histoires « Il faut savoir désobéir ! », « Un violon dans la nuit », « Viva la liberté ! » incluses dans le coffret Les trois secret d’Alexandra (2003-2005), après la publication mémorable de Zappe la guerre (1999) ? Il est trop tôt pour le dire. Mais l’histoire et l’avenir ont leurs ressources propres et le temps joue gagnant pour qui sait persévérer…

Jean Perrot

Notes.
1) Nelly Chabrol-Gagne, »Quoi de neuf chez les fillettes littéraires ? ou une analyse de quelques albums et récits de premières lecture pour la jeunesse publiés en 2004 » in Analele. Universitâtii « Stefan cel mare », Suceava : Seria Filologie, B. Literatura, Tomul IX, nr.1,pp. 17-28.
2) Johannes Itten, Art de la couleur (1961), Trad. Française. Paris : Dessain et Tolra, 1974.
3) Isabelle Nières-Chevrel,
4) Jean Rousset, La littérature de l’âge baroque en France. Circé et le paon, Paris : José Corti, 1985.
5) Bernadette Bricout, La clef des contes, Paris : Seuil, 2005, pp. 54 et 27.

Commentaires

Il ne suffit pas de s'appeler "Rue du Monde, "Alain Serres et "Pef" pour avoir une parole juste…

Le livre que vous évoquez, "Mon école à nous", peut être disséqué comme vous le faites, de manière très intéressante. Mais il peut être aussi considéré, plus simplement, comme un ouvrage des plus manichéens, exprimant une conception de la laïcité des plus intégristes (et c'est un enseignant laïque convaincu qui vous parle ! :-)

J'ai connu des écoles laïques où les papillons de Pef n'auraient pas voulu entrer, où les maîtresses étaient moins affriolantes, les cantines moins joyeuses; et j'ai connu des écoles privées où les enfants avaient le sourire aux lèvres et le coeur ouvert aux autres - et vice versa.

La laïcité est un bien précieux, pas une garantie de bonheur, pas plus qu'une école confessionnelle se repérerait aux grises mines de son personnel et à la hauteur de ses murs d'enceinte.

Il manque une valeur au fronton de cet album d'Alain Serres et de Pef : la tolérance.

Bien cordialement

Paul.

Écrit par : Paul Brino | 19 décembre 2005

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