28 novembre 2005
» Traduction : Entrer en résonance avec l’auteur....
Par Denise von Stockar*, in PAROLE 3/2005 - Dans l’impressionnante production littéraire pour la jeunesse germanophone, un auteur se distingue par un style narratif très personnel : Jutta Richter. Ses romans à la fois réalistes et poétiques fascinent autant les adultes que les enfants. Grâce à l’engagement de la maison d’édition genevoise La Joie de Lire, connue pour son ouverture sur la littérature jeunesse au-delà des frontières francophones, plusieurs titres de cette auteure talentueuse sont également publiés en français, dans des traductions qui ont suscité notre admiration.Genia Catala, la traductrice de Richter en français, a eu la gentillesse de nous dévoiler quelques enjeux liés à sa pratique. Pour approcher un texte littéraire, il faut d’abord entrer en sympathie avec l’auteur, reconnaître sa manière unique d’écrire. Cela implique d’être attentif autant aux moyens stylistiques qu’il utilise qu’à ceux qu’il a écartés. Puis, en restant le plus proche possible du texte original, c’est trouver dans sa propre langue une forme aussi fluide et naturelle que l’originale, en s’identifiant cette fois-ci au lecteur. Le traducteur est pris ainsi entre deux exigences : sa fidélité à l’auteur et celle à sa langue – une position parfois inconfortable et qui représente son défi quotidien.
Nous trouverons quelques exemples des difficultés rencontrées dans Ce jour-là, j’ai apprivoisé les araignées (La Joie de lire, 2002), et Derrière la gare, il y a la mer (La Joie de lire, 2003). Ces romans racontent le parcours initiatique d’enfants marginalisés à la recherche d’un abri, d’une amitié, qui mettraient fin à leur douloureuse solitude. Richter campe les deux récits dans une réalité crue, perçue avec lucidité, mais toujours tissée de poésie et de spiritualité. Elle y fait évoluer des personnages aux sentiments intenses que le lecteur découvre essentiellement à travers leurs dialogues ou leurs pensées. Entre réalisme et imaginaire, ces histoires fortes ne basculent jamais dans le pathétique, grâce à un style sobre, une action qui se limite à l’essentiel et qui se déroule dans un espace confiné.
Les qualités de cette écriture à la fois maîtrisée et riche en couleurs, nous les retrouvons avec bonheur dans les traductions françaises, qui ne portent pas trace des difficultés que pose leur transcription.
Des difficultés de toutes sortesVoyons la principale : le mot composé allemand, ce moyen bref et élégant de combiner deux, trois, voire quatre éléments. Facile à comprendre, il livre son message « en bloc », comme une boule de sens. Pour l’exprimer, le français, langue plus précise, oblige le traducteur à un « dépliage » linéaire où les liens logiques entre les termes sont clairement définis : eine Glasscherbensammlung / une collection de tessons de verre. Dans le meilleur des cas, il existe un équivalent (Milchmann / laitier) ou un adjectif qui fait l’affaire (Privateigentum / propriété privée), mais souvent le traducteur doit expliciter le mot allemand en une phrase : Die Mittagsblumenblüten / Les fleurs qui ne s’ouvrent qu’à midi.
Plus évocatoire et plastique que le français, l’allemand offre ainsi la possibilité d’inventer de nouveaux mots, en laissant des zones indifférenciées, qui dégagent une bouffée d’associations que le lecteur peut explorer librement. Richter use magistralement de ce moyen pour brosser des tableaux forts et suggestifs ou nous plonger dans une de ces atmosphères denses et énigmatiques dont elle a le secret. Prenons, par exemple, dans Derrière la gare…,ein Gruselhaus mit toten Fensteraugen, l’abri lugubre où les deux héros se réfugient : en quelques touches, l’auteure a suggéré la désolation qui lui est associée. Le traducteur peut transposer la métaphore, avec ses fenêtres comme des yeux morts, elle (la maison) donne le frisson, mais sans la fraîcheur et la puissance évocatrice des mots composés. De même, dans un registre plus léger, das Raudihinterhergejammere (ces jérémiades à propos de Rouby) est une trouvaille d’une saveur incomparable, exprimant le crève-cœur de l’héroïne de Ce jour-là…, malade de savoir son chien abandonné dans un refuge.
Mais ce sont les magnifiques sobriquets de Richter, mots composés les plus riches en connotations, qui restent le casse-tête du traducteur. Furchendackel, par exemple, le surnom que les enfants du groupe donnent à l’anti-héros mal-aimé de Ce jour-là..., est intraduisible. C’est en analysant le caractère de ce personnage insolite et imprévisible, puis en cherchant un animal petit et court sur pattes que lafouine s’est finalement imposé. Un équivalent qui caractérise aussi bien l’aspect timide et sauvage du personnage que sa résilience.
L’allemand, une langue musicaleLangue sonore, très accentuée, l’allemand joue sur la répétition des sons, des mots pour créer un effet. Ce qui est un moyen d’expression à part entière peut, en français – langue moins sonore et plus mentale – sembler redondant. Es gab schlimme Strafen, es gab schlimmere Strafen und es gab allerschlimmste Strafen. Allerschlimmste Strafen waren so wie Rainers Asthma. Ce que l’allemand obtient par la répétition (quatre fois schlimm et Strafen) et la gradation de l’adjectif, le français l’obtient par le dépouillement et une seule répétition : Il y avait des punitions sévères, il y en avait de très sévères, et il y avait les pires. Les pires étaient comme l’asthme de Julien. Pour respecter le saut entre schlimmere et allerschlimmste, la traductrice (qui aurait pu dire archisévère) a exprimé le changement de registre en prenant un autre adjectif : pire, court comme le souffle coupé. Ce faisant, elle a créé une musique en mineur, descendante, le meilleur correspondant en français, selon elle, pour exprimer l’angoisse que l’allemand, lui, traduit par une montée sonore de l’émotion.
Un autre cas lui a posé plus de problèmes. La première page de Ce jour-là… est une sorte de catalogue de tous les défauts du garçon méprisé dont on ne sait encore rien, et elle culmine en un dernier trait particulièrement repoussant : Und er popelte, wo er ging und stand. Und er steckte die Popel in den Mund und frass sie auf. Es war ihm völlig gleich, ob ihm jemand dabei zusah.Une description méticuleuse, presque clinique, à la limite de la redondance. En français, l’évocation se termine ainsi : Et il se curait le nez n’importe où. Ça lui était complètement égal de savoir qu’on le regardait. Ce coup de scalpel peut ressembler à de la censure, Genia Catala l’admet. Pour elle, la description rude, puissante, suggestive de ce personnage donne le ton au roman ; elle fonctionne très bien en allemand. Par rapport à la langue et à la mentalité françaises, plus analytiques, moins sensitives, elle lui a paru un peu chargée. Comme dans l’exemple précédent, elle a choisi de dire le plus avec le moins, pour finalement obtenir le même impact émotionnel. Sa façon d’être fidèle à Jutta Richter.
Un choix qui illustre non seulement la nécessaire liberté créatrice d’un traducteur, mais qui éclaire les motifs et la portée de ses décisions.
Le plaisir de la lectureAbordons l’aspect le plus important du travail du traducteur. Pour Genia Catala, il ne suffit pas de bien traduire le sens. Sans le plaisir, le texte n’est rien, et le plaisir de la lecture, c’est la musique des mots. En particulier chez Jutta Richter, où chaque phrase, chaque mot a été minutieusement travaillé et concourt à l’extraordinaire musicalité de son écriture sobre et poétique à la fois.
Pour en transmettre la magie, la traductrice doit véritablement entrer en résonance avec l’auteur : elle s’imprègne du rythme, de la ligne mélodique d’une phrase, puis cherche les mots français, les sonorités, part à la chasse aux synonymes, jusqu’à ce qu’elle trouve le sens qu’il faut, le son qu’il faut, et que la phrase ait son assise.
Elle cite deux petites phrases de Derrière la gare…, qui n’ont l’air de rien, mais où se concentre toute la maîtrise stylistique de Richter. Elles sont en quelque sorte la signature de Cosmos, l’un des deux protagonistes du récit. Genia Catala s’est efforcée d’en reproduire la simplicité, les assonances et le balancement qui évoquent l’élan, la réserve et l’ambiguïté caractéristiques du personnage : Kosmos ist schon immer unterwegs. Wenigstens sagt er das. Cosmos est en route depuis toujours. En tout cas, c’est ce qu’il dit. Que le nombre de pieds soit le même dans les deux langues est une petite satisfaction supplémentaire !
Genia Catala prend ainsi en compte la sensibilité littéraire de l’auteur, celle du lecteur, tout en s’appuyant sur la sienne. Son long, minutieux et passionnant travail, qui se fait dans les coulisses, au milieu des dictionnaires, exige l’heureux concours de connaissances approfondies, d’un esprit ouvert et ludique et d’un sens critique toujours en éveil. Véritable passeuse entre deux cultures, elle nous permet de pénétrer de plain-pied dans un univers littéraire hors du commun, créé à l’origine dans un langage étranger qui, grâce à son patient travail, devient un peu le nôtre.
Der Tag, als ich lernte die Spinnen zu zähmen
Hanser, 2000, lauréat en allemand du prestigieux Deutscher Jugendbuchpreis 2002 et en français du Prix des Incorruptibles.
Hinter dem Bahnhof liegt das Meer
Hanser, 2001, qui figurera sur la liste d’honneur d’IBBY 2006, précisément pour son excellente traduction.
* L’auteure remercie Genia Catala pour sa disponibilité et pour l’aide accordée à la rédaction de cet article
Publié dans AROLE | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
|
Facebook







Commentaires
Pardon de m'immiscer ici, pour vous inviter à lire ce billet sur la langue allemande et Göttingen de Barbara.
http://gral.hautetfort.com/archive/2006/04/07/gottingen.html
Écrit par : Gral | 08 avril 2006
Écrire un commentaire
Vos commentaires seront publiés après validation par le modérateur, merci d'être patient !